Une droite austéritaire et fascisante a fait main basse sur la Hongrie

Par Julien Guérin (77)

Ce pays d’Europe de l’Est ne se trouve pas souvent au centre de l’actualité internationale mais la situation sociale et politique, les entorses répétées à la démocratie et la réhabilitation des pages les plus sombres de son histoire, nous conduisent à nous intéresser à la Hongrie. Cet Etat illustre parfaitement la radicalisation des droites européennes ainsi que la faillite totale du social-libéralisme. Capitalisme sauvage, triomphe d’une nouvelle bourgeoisie enrichie grâce aux privatisations, répression et criminalisation des mouvements sociaux, ordre moral, les maux actuels de la Hongrie révèlent une crise profonde du projet européen et les doutes sur une issue progressiste à cette impasse politique, sociale et culturelle.

L’héritage du stalinisme

Libérée par les armées soviétiques en 1945 de son régime fasciste et collaborationniste, qui a organisé le massacre de 90 % de la communauté juive hongroise, la Hongrie est transformée en Etat « communiste » quatre ans plus tard. A coup d’intimidations militaires soviétiques, de scissions et de manipulations des urnes, l’Etat contraint et forcé intègre le bloc de l’Est. Alors que l’URSS entame une timide ouverture politique après la mort de Staline en 1953, les travailleurs et la jeunesse hongroise s’engouffrent dans la brèche et se soulèvent contre le régime en place en 1956. La révolution des conseils ouvriers débute. Durant quelques mois, un vent de liberté et de fraternité ouvrière règne sur Budapest avant que l’Armée rouge vienne noyer dans un bain de sang cette insurrection populaire contre la chape de plomb stalinienne. A partir de là, et pendant plus de trente ans, Janos Kadar règne sur le pays. Il maintient le parti unique, resserre les liens avec l’URSS mais tente quelques timides ouvertures démocratiques rendant son gouvernement moins insupportable que dans plusieurs autres démocraties populaires. Cela n’empêche cependant pas le régime communiste d’être emporté et de s’effondrer comme un château de cartes en 1990 où les premières élections libres sont remportées par la droite. Les communistes sont balayés du paysage politique, ils n’obtiennent pas un seul siège dans cette nouvelle assemblée multipartiste.

Le nouveau gouvernement démantèle alors tous les acquis de la période socialiste (santé et éducation gratuites) et entame une série de privatisations massives de toutes les entreprises et services publics. Le niveau de vie global de la population recule, une nouvelle bourgeoisie se constitue et les inégalités de revenus explosent. Les travailleurs qui avaient bravé courageusement l’appareil policier du stalinisme pour réclamer la fin de la censure, de la toute-puissance de la caste bureaucratique et qui s’étaient élevés contre les privilèges des apparatchiks sont floués par la morgue des nouveaux maîtres du pays. Ce n’est pas pour les privatisations et le retour du capitalisme qu’ils luttaient mais pour un socialisme démocratique débarrassé de ses scories bureaucratiques. Aux élections de 1994, le peuple hongrois se débarrasse de la droite en votant massivement pour l’ancien parti unique devenu un parti socialiste classique. Fondé sur les décombres du parti ouvrier des travailleurs, cette formation s’est ralliée au blairisme alors triomphant dans la social-démocratie européenne. Dirigé par d’anciens bureaucrates du régime de Kadar, le parti socialiste est donc passé sans transition et sans heurts majeurs du stalinisme au social-libéralisme. Ayant renoncé à transformer radicalement la société, la politique centriste des socialistes déçoit les salariés hongrois. La droite reprend le pouvoir en 1998 avant que les socialistes ne s’en emparent à nouveau en 2002.

L’adhésion à l’UE sous le signe du libéralisme

Cependant, ces alternances sans alternative n’ont rien changé au quotidien du peuple hongrois tant les politiques menées par la droite et les sociaux-libéraux sont proches durant toutes les années 2000. Candidats à l’entrée dans l’UE en 1998, les gouvernements s’alignent alors sur les recommandations de la Commission et des institutions européennes. Libéralisation des secteurs du gaz et de l’électricité, démantèlement de la petite agriculture paysanne, concurrence à tous les étages… telle est l’amère potion libérale prescrite par les technocrates de Bruxelles. La politique de la droite et des socialistes hongrois poursuit un même objectif : avoir le satisfecit des autorités de l’UE et attirer les investisseurs étrangers. Un seul impératif pour cela : maintenir un coût du travail faible avec des salaires largement inférieurs à ceux d’Europe de l’ouest et pratiquer des taux d’imposition dérisoires. L’adhésion de la Hongrie à l’UE en 2004, comme celle de tous les autres pays d’Europe de l’Est, s’est donc faite sous le signe d’un dumping social et fiscal effréné. Lors du déferlement de la crise mondiale en 2007-2008, la Hongrie n’est pas épargnée. La social-démocratie alors au pouvoir est incapable d’y faire face et les ogres du FMI sont appelés à la rescousse dès 2008.

La radicalisation des droites : une réponse par défaut à la crise

Le premier ministre Ferenc Gyurcsány, enrichi grâce aux privatisations des années 90, sollicite un prêt de 12,5 milliards d’euros à l’institution financière alors dirigée par un certain DSK. Le pays est placé de fait sous la tutelle du FMI et de la Commission européenne qui exige une nouvelle saignée libérale. Déjà épuisée par vingt ans de libéralisme, la Hongrie doit suivre un nouveau programme d’austérité budgétaire et sociale. Comme en Grèce, cette politique brutale de compression des dépenses publiques et de diminution des salaires aggrave une situation déjà explosive. Loin de résorber la prétendue dette publique, ces mesures entraînent la Hongrie dans une spirale récessive. La consommation s’effondre tarissant davantage les recettes fiscales et aggravant ainsi les déficits. L’immense majorité des salariés est heurtée de plein fouet par cette politique qui ne sert qu’à protéger les intérêts des investisseurs étrangers et des banquiers. Aux élections législatives d’avril 2010, c’est une droite ayant fait sa mue idéologique qui l’emporte largement. Victor Orban a compris tout l’intérêt politique qu’il pouvait tirer de cette capitulation sans condition devant les institutions internationales du gouvernement socialiste.

Faisant vibrer la corde nationaliste et xénophobe toujours sensible dans certains secteurs de la population, le nouveau chef du gouvernement présente son parti comme le seul capable d’offrir une réelle alternative au système en place. Il détourne aussitôt la colère sociale contre les étrangers et ose s’en prendre verbalement aux directives inacceptables du FMI et de l’UE. Il veut mener une politique nationale de quasi-autarcie qui fait songer par bien des aspects au Portugal de Salazar.

Austérité et nationalisme : Orban ou le Sarko qui aurait réussi

La fiscalité est le symbole de la politique de classe d’un gouvernement qui dénonce verbalement le Fmi et l’Europe mais qui sert dans les faits les grandes fortunes hongroises. Le taux de TVA, impôt indirect et injuste, grimpe jusqu’à 28 % tandis qu’Orban a créé un taux d’imposition unique sur les revenus de 16% ! Le calcul est simple à effectuer : un riche hongrois qui gagnerait un million d’euros par an acquitterait 160 000 euros d’impôt tandis qu’un salarié gagnant 10 000 euros payerait lui 1600 euros. L’iniquité de la mesure saute immédiatement aux yeux ! Pour compenser le manque à gagner de ce cadeau aux grandes fortunes, Orban multiplie les taxes indirectes touchant l’ensemble des travailleurs. La manœuvre est claire : la charge fiscale supportée par les riches et les entreprises (qui ne payent que 18% d’impôt sur les sociétés) est transférée vers les classes populaires. Le projet de TVA sociale de Sarkozy était inspiré de cette même philosophie consistant à exonérer les riches et les entreprises de leur mission de financement des dépenses sociales. C’est là le rêve de tous les libéraux : alléger toujours plus, au nom de la concurrence internationale, la fiscalité du capital. Reste un défi à relever : trouver une base sociale pour soutenir une telle politique. C’est là qu’intervient le nationalisme, le rejet de l’étranger et les rodomontades contre le FMI et la Commission de Bruxelles. Orban, libéral classique lors de son premier passage au pouvoir entre 1998 et 2002, opère une nouvelle synthèse idéologique et programmatique susceptible de lui offrir une base de masse pour gouverner. Détourner la question sociale vers les questions identitaires et religieuses est un classique pour les forces de droite. Le sarkozysme a mobilisé cette même base sociologique pour l’emporter en 2007 en rassemblant la grande bourgeoisie et une fraction significative des couches populaires attirées par le discours sur l’ordre, la nation et le rejet de l’étranger. Lors de la récente campagne présidentielle, la stratégie de droitisation du candidat Sarkozy visait le même but et fut à deux doigts de réussir une nouvelle fois. On pourrait d’ailleurs trouver de nombreux points communs entre les grandes manifestations pro-Orban dans les rues de Budapest en janvier 2012 et le rassemblement sarkozyste du Trocadéro le 1er mai dernier. Les foules y communient autour d’une même détestation du mouvement ouvrier avec des slogans contre l’assistanat, les pauvres et les étrangers.

Depuis deux ans, le gouvernement hongrois n’hésite pas à réhabiliter la dictature nationaliste des années 1930. Orban ose même se réclamer du maréchal Horthy qui dirigea le pays de 1920 à 1944. Allié d’Hitler, anticommuniste fanatique et auteur de lois antisémites dès le début des années 20, Horthy fut l’un des acteurs clés du génocide des juifs hongrois. Néanmoins l’exaltation de la prétendue grandeur hongroise ne peut suffire à Orban pour avoir les mains libres. Pour verrouiller le système, il a fait modifier la constitution de fond en comble. Disposant d’une écrasante majorité à l’assemblée, le chef de gouvernement en a profité pour faire voter un nouveau texte constitutionnel qui est entré en vigueur le 1er janvier 2012. L’appellation République de Hongrie est supprimée tandis qu’une référence à Dieu est introduite et que l’actuel parti socialiste est tenu responsable des crimes du régime stalinien. L’avortement est interdit tandis que les médias, épurés des journalistes de gauche, sont placés sous la tutelle d’un conseil dirigé par un proche d’Orban. Les autorités européennes protestent mollement et pour la forme contre ses graves entorses démocratiques. Cependant, le refus du chef du gouvernement de constitutionaliser l’indépendance de la banque centrale de Hongrie provoque une levée de bouclier de la Commission et du Parlement européen. La position d’Orban est dénoncée comme contraire au droit européen par les mêmes dirigeants qui lui avaient déroulé le tapis rouge au premier semestre 2011, lors de la présidence hongroise de l’UE. Le FMI prend même prétexte de cette réforme de la banque centrale pour refuser toute aide à la Hongrie.

Quelle issue ?

Malgré ses effets de manche contre les institutions internationales et l’Europe, le 1er ministre en est actuellement réduit à négocier un nouveau prêt de 15 milliards d’euros pour faire face à la crise de la dette qui persiste, dont la politique ultralibérale aggrave les effets. La récession est là et la fuite en avant vers toujours plus d’austérité persiste. Orban qui avait tenté de donner l’image d’un homme à poigne à son peuple a échoué et sa cote de popularité s’effondre. Vers qui vont pouvoir se tourner les travailleurs ? Une extrême-droite ultra-radicale, antisémite et anti-tziganes est d’ores et déjà en embuscade pour profiter de la situation. Légitimé par la politique et les discours d’Orban, le Jobbik (équivalent du FN français) qui a déjà réalisé 18% des suffrages en 2010 est prêt à incarner une relève de type fasciste. La gauche a donc une responsabilité historique mais elle est doublement handicapée par son passée stalinien et par sa politique social-libérale récente. Le parti socialiste aura du mal à incarner une alternative crédible tandis que les petits partis de la gauche radicale sont impuissants, divisés ou nostalgiques de la période communiste. Seul le mouvement social et la lutte organisée des salariés seraient à même de secouer les appareils en remettant à l’ordre du jour la construction d’une nouvelle force politique. Une force capable de résister à la montée de l’extrême-droite et de tourner la page du social-libéralisme sans retomber dans les errements du stalinisme. Vaste chantier mais les masses hongroises en ont plus que jamais besoin.

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