Changer la donne éducative, maintenant ! (II)

Cet article est le second d’une série de quatre textes traitant de l’éducation dans la perspective du congrès national du Parti socialiste qui aura lieu en octobre prochain. Les camarades de l’Offensive socialiste ont été amenés à établir une plate-forme éducative à partir de leurs analyses antérieures afin de nourrir la contribution de la gauche du PS « Pour réussir le changement, redistribuer les richesses », présentée par Gérard Filoche. Pour lire cette contribution, cliquez ici http://www.redistribuer-les-richesses.eu/

Sur dix fils de cadre entrés au collège en 1995, huit étaient encore étudiants dix ans après et un seul avait arrêté ses études sans avoir obtenu le bac. Sur dix enfants d’ouvriers en revanche, trois sont dans le supérieur quand la moitié a quitté le système scolaire sans le bac. En France, un lycéen de milieu défavorisé a deux fois moins de chances d’entrer dans l’enseignement supérieur que s’il avait grandi en Espagne ou un Irlande En contradiction flagrante avec ses principes fondateurs, l’école de la République s’est transformée en machine à amplifier les inégalités sociales. Voilà la réalité crue, celle contre laquelle nous devons lutter de toutes nos forces, parce que nous sommes socialistes et que nous nous refusons de cautionner, sous prétexte que nous peinons à la transformer radicalement, cette société inégalitaire que nous ont léguée des siècles d’exploitation. N’est ce pas ce que voulait dire le Président de la République, quand il s’est écrié, le 15 mai dernier, lors de son discours en hommage à Jules Ferry : « Comment accepter qu’un enfant ait plus de chances de réussir s’il a grandi ici plutôt que là ? L’école, c’est l’arme de la justice. Et la justice, c’est la mixité sociale. C’est à cette tâche noble entre toutes que l’école se dévoue depuis plus d’un siècle » ?

Le cap de notre action : la réussite de tous les élèves.Parce que nous sommes socialistes, nous voulons agir pour la réussite de tous les élèves, car nous avons conscience que nous disposons des circonstances exceptionnelles nécessaires pour changer l’école de façon radicale. En effet, seul un gouvernement de gauche unie, s’appuyant sur les syndicats enseignants, les associations pédagogiques, ainsi que sur les collectivités locales qu’elle dirige, et profitant de l’isolement du patronat et du retour des vielles querelles de « leadership » à droite, peut relever l’exaltant défi social de l’élévation du niveau scolaire moyen, tout en affrontant les féodalités économiques qui ont tant intérêt à disposer d’une main d’œuvre peu qualifiée et docile afin de faire pression sur l’ensemble des salaires. Cette fonction sociale « hiérarchisante » de l’école est d’ailleurs rappelée sans fausse honte, dans le rapport Thélot où il est écrit en toute lettre que la notion de réussite pour tous «ne veut certainement pas dire que l’école doit se proposer de faire que tous les élèves atteignent les qualifications scolaires les plus élevées. Ce serait à la fois une illusion pour les individus et une absurdité sociale puisque les qualifications scolaires ne seraient plus associées, même vaguement à la structure des emplois ». Nous nous opposerons de toute notre force à cette vision rétrograde de l’école conçue comme une grande usine de tri dont on déclare fièrement la mission remplie quand un fils de caissière divorcée devient plombier. Nous, socialistes, nous défendons l’idée de l’excellence pour tous, parce que nous entrevoyons une autre société que celle, étriquée, que cherchent à défendre pied à pied les zélateurs du rapport Thélot et que nous sommes décidés à parvenir par le truchement d’une transformation sociale radicale à cette société  « le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Pour gagner ce défi, il faut commencer par revenir sur les « réformes » régressives imposées par la droite à une communauté scolaire unanimement hostile.

Abandonner les réformes régressives. Au collège, il convient d’abandonner le « socle commun de compétences et de connaissances » qui découpe artificiellement les apprentissages en de nombreuses compétences extrêmement vagues et contredit l’acquisition des savoirs qui s’opère chez l’élève, au cours des années, par une construction progressive et patiente élaborée dans chaque discipline. Tous les professionnels de l’éducation savent suffisamment que l’appropriation des connaissances et des compétences demande du temps et se construit sur des échecs et des réussites transitoires pour ne pas tomber dans la caricature que constitue un « livret personnalisé de compétences » (LPC) fonctionnant de façon binaire sur l’alternative réductrice « acquis/non-acquis »… Un système scolaire centré sur les compétences forcerait en outre les professeurs du second degré à valider fréquemment les nombreux items qui leur sont soumis, ce qui les pousserait à multiplier les évaluations vides de sens au détriment de la progression du cours et des activités pédagogiques permettant aux élèves d’en intégrer l’essentiel en classe. Ce n’est pas l’enseignement par compétences qui est ici en cause, puisque les enseignants y ont plus ou moins recours en fonction des spécificités de leur matière, mais bien l’évaluation systématique par compétences qui vise, non à aider les élèves en difficultés, contrairement à ce que la droite veut nous faire croire, mais à un vaste marché de l’éducation, forcément concurrentiel, où le client se substitue à l’élève et où la difficulté scolaire n’est plus l’ennemi du professeur, mais le gagne-pain du prestataire. Il en va de même pour le lycée où nous reviendrons sur la réforme Chatel. En effet, cette réforme décriée impose la diminution des horaires disciplinaires, en Seconde comme en Première, et institue un accompagnement personnalisé qui n’a souvent de « personnalisé » que le nom, puisqu’il est justement financé par la diminution des horaires disciplinaires et rend caduque toute possibilité de travailler dans chaque discipline les difficultés des élèves… Le « tronc commun » de Première fait par ailleurs figure d’outil majeur de suppressions de postes, par la compression des élèves dans des groupes aux effectifs très lourds, qui ne sont visiblement pas conçus « pour la réussite de tous », malgré les efforts de communication déployés par le ministre de l’Oréal ! Enfin, l’affichage d’un plus grand choix d’enseignement, faisant du lycée une sorte de sas menant aux amphithéâtres de la fac, est une véritable escroquerie, puisque les restrictions budgétaires qu’avait imposées la droite rendent impossible l’ouverture de ces enseignements de spécialité ou d’options. Les élèves sont rationnés dans leurs possibilités de choix à tel point que, selon le syndicat majoritaire de l’enseignement secondaire « le « nouveau«  lycée est donc encore moins respectueux des goûts des élèves qu’auparavant ».

L’échec scolaire est un mal qu’il faut prendre à la racine. Le projet présidentiel et les premières déclarations de Vincent Peillon vont incontestablement dans le bon sens. C’est effectivement dans le primaire qu’il faut concentrer en premier lieu les efforts et les moyens, en ce début de mandat, tant il paraît évident que l’on ne peut élever le plafond sans élever le plancher. Le ministre a raison de dire, dans sa « Lettre à tous les personnels de l’éducation nationale », que « les débuts de la scolarité sont essentiels pour la réussite de tous les élèves. Les difficultés doivent être repérées dès les premières années d’apprentissage. Nous accorderons donc une importance particulière à l’accueil des enfants les plus jeunes, en considérant ceux de moins de trois ans qui doivent pouvoir être scolarisés, en particulier dans toutes les zones qui rencontrent le plus de difficultés. Cet accueil doit être l’occasion d’établir des liens privilégiés avec les parents afin de bâtir avec eux les conditions de la réussite dans la durée ». Pour autant, il faut au plus vite joindre les paroles et es actes. A notre sens, la création de mille postes supplémentaires dans le premier degré ne peut être vue que comme une mesure d’urgence pour la rentrée 2012 et non comme le socle de l’action publique dans ce secteur. Selon le syndicat majoritaire dans l’enseignement primaire, l’école avancera « dans sa lutte contre l’échec scolaire si elle travaille à l’amélioration du climat scolaire. Tout commence dès la maternelle et se poursuit en élémentaire avec des classes à effectifs réduits, des locaux et du matériel adaptés aux besoins d’apprentissage et de vie des élèves, […] des aides et ressources multiples notamment pour la scolarisation des enfants en situation de handicap mais aussi des moyens spécifiques pour la direction d’école ». Enfin, nous aura pour tâche de rétablir un véritable enseignement prioritaire que la droite s’est évertuée à éradiquer méthodiquement depuis dix ans et remettre en route le « Réseau d’aides spéciales aux élèves en difficulté » (RASED) affaibli sérieusement par le précédent ministre.

La clé : faire confiance aux enseignants. Pour reconstruire une école de la réussite pour tous, il n’est finalement pas besoin de grandes réformes sensées tout régler par un coup de baguette magique, il faut avant tout faire confiance aux enseignants, à tous les personnels de l’éducation nationale et leur redonner les moyens matériels et moraux de mener à bien leur missions. Si le ministère se contentait d’aligner les sommes allouées au premier degré sur le budget moyen des pays de l’OCDE, (soit + 15 %), 37 000 emplois supplémentaires pourraient être créés dans l’enseignement primaire… Le taux d’encadrement scolaire français rattraperait bien vite son retard et l’échec scolaire reculerait presque instantanément. En réalité, il est faux de dire que l’école ne peut pas tout. Ce constat cynique sert souvent de cache-sexe à des politiques scolaires hostiles à l’émancipation et à la réussite de tous. L’école doit tout pouvoir, l’école peut tout, mais dans les limites de son champ de compétences. Si elle ne peut à elle seule réduire drastiquement le chômage de masse, fruit de la crise du capitalisme néo-libéral, elle peut permettre aux salariés de demain d’acquérir une culture commune et des connaissances assurées. Pour ce faire, il faut recentrer les tâches des professeurs sur l’instruction et l’enseignement, tout en embauchant des personnels nouveaux, recrutés sur concours internes ou externes, qui assureraient les missions qui ont été prises en charge vaille que vaille par les enseignants pendant des années, faute de moyens (éducation, soutien, orientation, assistance sociale…). C’est en leur permettant de se concentrer sur les tâches disciplinaires pour lesquelles ils ont été recrutés que les enseignants, en lien avec leurs inspections pédagogiques et dans le cadre de leur droit à la formation, pourront relever le défi de la réussite de tous et trouver de nouveaux biais didactiques et pédagogiques par lesquels la transmission des connaissances pourra se faire sur des bases plus élevées. Surement pas en leur ôtant des moyens, en les culpabilisant, en les faisant travailler plus pour gagner moins et en les surveillant… A ce titre, l’abrogation annoncée par Vincent Peillon du décret Chatel censé réformer l’évaluation des enseignants est un signe éminemment positif. Il est en effet temps d’envoyer aux personnels de l’éducation nationale un message simple et clair : la nation leur fait de nouveau confiance pour contribuer à la réussite de tous les élèves.

Disciplines et interdisciplinarité. En outre, l’inscription dans le temps de service des enseignants d’un temps de concertation entre collègues peut permettre aux professeurs d’harmoniser leurs pratiques, de mettre en œuvre des projets motivants les élèves et même de réaliser les innovations pluridisciplinaires qu’on attend d’eux. Pour ce qui est des programmes scolaires, dont une refonte d’ensemble -annoncée par Vincent Peillon dans sa « Lettre à tous les personnels de l’éducation nationale »- est nécessaire à plus d’un titre, il faut également associer les enseignants et leurs organisations syndicales à la réflexion du ministère afin de remédier, enfin, aux aberrations récurrentes en leur sein ainsi que les parti-pris didactiques, pédagogiques, voire idéologiques que les réformes successives y ont instillé années après années. Il faut par exemple en finir avec ces programmes de mathématiques peu ambitieux qui ne permettent pas aux élèves d’arriver au cours de physique-chimie avec les attendus mathématiques nécessaires pour comprendre le cours de sciences physiques. Par ailleurs, il faut revenir sur tous les éléments dogmatiques et réducteurs contenus dans les programmes de sciences humaines et les expurger de tous les dimensions acritiques. Il faudra par exemple discuter la notion-même de « totalitarisme » qui est, selon le blog « Aggiornamento hit-geo », « compliquée à manier, très discutée, et même franchement contestable » tant elle vise à identifier, en forçant les faits s’il le faut, la barbarie nazie avec la contre-révolution stalinienne. De même, les pré-requis libéraux et le prisme économiste du nouveau programme de sciences économiques et sociales devront être supprimés.

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