En Espagne, vive la grève générale !

A force d’entendre les médias clamer que la campagne n’enthousiasme personne et qu’elle n’est qu’une suite d’annonces fumeuses proférées par des candidats en manque de « projet mobilisateur », on va finir par le croire… Mais nos amis d’en haut qui font l’opinion d’en bas, au lieu d’étaler leur scepticisme satisfait d’observateurs impartiaux et de doper par-là même l’abstention, feraient bien de se poser cette question : qui, si ce n’est la presse, peut et doit, en démocratie, élever le débat politique et contraindre les partis, par une interpellation aussi permanente qu’impertinente, à répondre aux aspirations profondes des citoyens ? Nombre de journalistes devraient se rendre compte qu’en vitupérant cette campagne, ils ne font que manifester un peu plus leur vacuité… Il est à ce titre hallucinant de voir que la grève générale qui a secoué l’Espagne du PPE triomphant jeudi dernier n’a en rien bouleversé la rengaine démoralisante de la plupart des titres nationaux. Plus d’un million de manifestants, un taux général de grévistes avoisinant les 75 %, avec des pointes aux alentours de 90 % dans certains secteurs de la fonction publique et … rien ! Les salariés espagnols devront fait mieux s’ils veulent un jour faire les gros titres des journaux française et parvenir à faire mentir la maxime d’inspiration pascalienne que fait sienne la presse aux ordres : « vérité en-deçà de Pyrénées, silence au-delà »…

Selon l’hebdomadaire Challenges, qu’on ne peut à bon droit suspecter de sympathies anarcho-syndicalistes, la grève générale du 29 mars « a paralysé […] une partie de l’Espagne à la veille de la présentation d’un projet de budget d’austérité « très sévère » par le président du gouvernement, le conservateur Mariano Rajoy. […] Les usines et les ports, dont ceux de Valence et de Séville, sont restés fermés, tandis que les télévisions publiques ou régionales et les transports ont connu de nombreuses perturbations durant toute la journée ». L’Espagne n’avait pas vu un mouvement social d’une telle ampleur depuis bien longtemps. Pour autant, il serait faux de dire que cette grève sort de nulle part et qu’elle ne serait que l’expression de la fameuse « grogne » des salariés contre les « réformes nécessaires ». La mobilisation actuelle est la conséquence directe de la crise systémique qui frappe de plein fouet ce qui était encore il y a 5 ans l’élève modèle de l’Europe libérale.

L’explosion de la bulle immobilière espagnole, chaînon parmi d’autres de la crise hypothécaire généralisée suscitée par l’effondrement des subprimes, a plongé la péninsule dans le marasme. Pour sauver les banques espagnoles particulièrement exposées, le gouvernement Zapatero a mis le doigt dans l’engrenage de la rigueur. Dans L’Humanité du 21 mai 2011, Cathy Ceïbe notait que le choix de « l’austérité de gauche » s’est traduit par une « augmentation de 10 % du tarif de l’électricité et du gaz. La TVA a une nouvelle fois été revue à la hausse. Les fonctionnaires se sont vu imposer un gel des salaires. Même sanction pour les retraités. Enfin, la réforme des retraites a repoussé l’âge de la fin des activités à 67 ans »… Les résultats sociaux ont évidemment été probants, puisqu’on estime que taux de chômage se rapproche actuellement des 25 % de la population active et avoisine les 50 % pour les 18-25 ans. Et que dire des résultats politiques ? Le PSOE a en effet subi une défaite historique lors des élections générales du 20 novembre dernier et a permis au PPE, le parti des franquistes et des réactionnaire catholiques, de revenir au pouvoir à la grande joie des banquiers et des spéculateurs.

Mais le peuple espagnol a une riche passé de lutte et d’héroïsme. Le souvenir de la révolution espagnole de 1936 hâtée par le coup d’État militaire qui voulait l’éviter irrigue encore en profondeur le salariat de ce pays. Déjà en octobre 2010, une grève générale, dont tous les pronostiqueurs prédisaient l’échec, avait ébranlé le pays. Par la suite, le train-train des mobilisations ponctuelles, à l’appel des syndicats, pour protester contre la vie chère, le chômage et contre l’austérité, semblait avoir repris son cours. Mais le verrou de faux-fuyants et de conservatismes, qui contenait le mouvement social espagnol en le canalisant, a commencé à sauter le 15 mai 2011, lorsque quelques manifestants ont décidé de rester sur place à l’issue de la mobilisation du jour à Madrid. Sans le savoir, le mouvement de la Puerta del Sol était en train de naître en se plaçant dans le sillage prometteur du mouvement de la Place Tahrir. L’apolitisme revendiqué et illusoire du mouvement des indignés espagnols a permis pour un temps à la droite de reprendre des couleurs, puisque ses récentes victoires électorales ont été bâties sur la base d’un taux d’abstention record, exprimant une opposition sourde à l’austérité préconisée par le PPE, qui refusait d’exonérer le PSOE de ses responsabilités réelles dans la mise en place de la rigueur. Mais les acquis organisationnels et idéologiques du mouvement des indignés ne pouvaient, eux, être utilisés, voire récupérés

La grève générale du 29 mars prouve la combattivité intacte des salariés espagnols. Ils refusent viscéralement l’austérité car ils savent que la crise dont on veut leur faire payer la facture, c’est celle des banquiers, des spéculateurs et des fonds de pension qui ont tenté de défigurer l’Espagne et d’en faire le bronze-cul des riches de ce monde. Selon l’économiste François Chesnais, « entre 1997 et 2005, la part du secteur immobilier dans le PIB est passée de 11 à 17 % et celle de l’emploi de 9 % à 14 %. […] Les investissements absorbés par [c]e secteur […] représentaient alors 54 % des investissements dans le secteur privé contre 40 % en 1997. Entre 1997 et 2006, plus de 5, 5 millions de logements neufs ont été mis en chantier, alors que se formaient seulement 3, 5 millions de nouveaux ménages sur la même période. Pourtant, les prix ont continué à augmenter jusqu’en 2006, de sorte que les jeunes ménages et les immigrants ne parvenaient pas -et ne parviennent toujours pas- à se loger ». Est-ce la faute des salariés espagnols s’il a été construit « après 2001 plus d’appartements ou de villas dans un but rentier ou spéculatif que de logements à résidence principale » ? Est-ce la faute des travailleurs si les rentiers et les actionnaires ont jeté leur dévolu sur les littoraux de leur beau pays, avec l’assentiment des banques espagnoles qui ont pu refourguer leurs saloperies de prêts hypothécaires à des millions de jeunes qui voulaient juste parvenir à se loger ?

La grève générale de jeudi dernier change brutalement la donne en Espagne. Le PPE n’aura pas eu le droit à un état de grâce. Tirant les leçons de son expérience récente, le mouvement social l’a déjà placé sur la sellette. L’homme à abattre, c’est Mariano Rajoy. Ce libéral frénétique est convaincu que l’orthodoxie budgétaire est un commandement de la Sainte Église. Son projet de réforme du marché du travail, qui prévoit de rendre les licenciements moins coûteux pour les employeurs et de démanteler le système national de négociations collectives, est une atteinte frontale aux intérêts vitaux de la classe ouvrière espagnole. Les salariés ne s’y trompent pas, eux qui ont défilé aux cris de Yo a esta crisis no la pago (« je ne veux pas payer moi cette crise ») ou de Mariano, no llegas a verano (« Mariano, tu ne vas pas tenir jusqu’à l’été »). Ces quelques slogans suffisent à prouver que le mouvement social actuel, fort de l’expérience de la grève générale de 2010 et du mouvement de la Puerta del Sol, tend à unifier et à centraliser la protestation sociale qui monte des profondeurs du salariat espagnol. D’au-delà des Pyrénées, nous apportons notre soutien inconditionnel et absolu à nos frères ibériques dans leur combat contre l’austérité. Pour aider l’Espagne laborieuse dans sa lutte à mort contre la finance de marché, un seule solution : il faut défaire Sarkozy, le Rajoy français, ainsi que toute sa clique d’escrocs, d’intégristes catholiques et de mafieux. La gauche se doit d’être forte, dès le 22 avril prochain, si elle veut l’emporter au soir du 6 mai et participer, aux côtés du mouvement social espagnol, au bras-de-fer entamé à l’échelle du continent entre les forces du travail et celles du capital.

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