Tout ça n’empêche pas, Nicolas, qu’la Commune n’est pas morte !

141 ans après l’explosion de l’insurrection parisienne sur les pentes de Montmartre, la Commune reste bien vivante. Elle constitue un pas décisif de l’humanité vers sa propre émancipation. Dans une période où l’union sacrée des actionnaires et des banquiers du monde entier détruisent les bribes de démocratie et de souveraineté populaire que nos ancêtres avaient conquises, comment ne pas faire le parallèle avec la situation de la capitale martyre qu’était Paris au début de l’année 1871 ? Car, à l’instar des peuples agressés conjointement par les plans d’austérité de leur gouvernement et par les spéculateurs internationaux, Paris était littéralement prise entre deux feux dans ces mois tragiques suivant la chute de l’aigle impériale à Sedan.

Le peuple parisien a su se soulever face à la caste militaire prussienne qui lui avait imposé un siège harassant, mais il s’est également levé contre la couardise d’un gouvernement de « défense nationale » qui, par crainte de la subversion sociale, organisait la défaite et négociait secrètement avec Bismarck dans son dos. Malgré la rigueur du siège et la famine qui le tiraillait, il a osé dire non. Comme l’a fait Jules Vallès au début de L’Insurgé, nous ne pouvons que rendre un hommage admiratif « à tous ceux qui prirent les armes contre un monde mal fait et qui formèrent sous le drapeau de la Commune, la grande fédération des douleurs ».

Le 18 mars 1871, en refusant son propre désarmement sur les pentes de Montmartre et en refusant du même coup à Thiers et consorts de s’asseoir dans le trône laissé vacant par la défaite de Napoléon III à Sedan, le peuple parisien s’est lancé dans une aventure enthousiasmante. Sans le savoir, en construisant une république généreuse, démocratique et sociale qui prenait le contre-pied du bonapartisme, il édifiait à tâtons un État d’un type nouveau qui, pour la première fois de l’Histoire, n’était pas dirigé pour et par des possédants alors en fuite, mais pour et par les travailleurs. L’État moderne, création de la monarchie adaptée ensuite par la bourgeoisie à ses propres intérêts historiques, laissait place à la première ébauche d’État ouvrier. Les membres de la Commune, où se côtoyaient petits patrons, artisans, ouvriers, fonctionnaires, intellectuels et artistes, représentaient admirablement la richesse de ce peuple laborieux de la capitale. Selon Marx, « la Commune fut composée des conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. […] La majorité de ses membres étaient naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière ».

Dans son activité incessante, poussée en avant qu’elle était par un peuple mobilisé qui comptait bien s’approprier la souveraineté populaire pour qu’elle ne soit plus un vain mot, la Commune a abattu un travail titanesque. Dès sa naissance, elle a aboli la conscription remplacée par le peuple en arme, elle décrète des moratoires sur les loyers et les dettes. Par la suite, elle a imposé l’interdiction du travail de nuit dans certaines professions. Elle s’est également lancée dans l’organisation d’une véritable assistance sociale, en réformant le Mont de Piété, et dans l’édification d’un système de crédit permettant aux travailleurs de s’associer dans des coopératives. Sur le plan politique, elle a fait des élus des mandataires du peuple responsables et révocables et leur a imposé, tout comme aux fonctionnaires, un salaire moyen d’ouvrier. Selon Marx, la Commune a inventé « le gouvernement à bon marché, en abolissant les deux grandes sources de dépenses, l’armée permanente et le fonctionnarisme ».

Grâce à Édouard Vaillant, qui sera bien plus tard cofondateur de la SFIO en 1905, elle a mis en place un enseignement général pour tous. Pour le délégué de la Commune à l’enseignement, « il importe que la Révolution communale affirme son caractère socialiste par une réforme de l’enseignement assurant à chacun la véritable base de l’égalité sociale, l’instruction intégrale à laquelle chacun a droit ». Pour ce faire, il fallait que la république soit maîtresse chez elle, ce qui fut fait. Dès le 2 avril, la Commune avait séparé l’État de l’Église, cette « infâme » qui trompait le peuple en ne lui promettant la félicité que dans l’au-delà, après une vie de souffrance vouée à la valorisation du capital…

La Commune a enfin amélioré le sort des femmes plus que ne le firent des dizaines de prudentes réformes « progressistes » au XXe siècle. Les femmes participent avec passion aux discussions dans les clubs, sont nombreuses à rejoindre la Société pour l’éducation nouvelle et obtiennent la création de nombreuses écoles féminines. En outre, il est décidé que les institutrices gagneront désormais la même rémunération que leurs collègues masculins. Tous les féministes -hommes ou femmes- d’aujourd’hui sont les descendants du Comité de vigilance des femmes de Montmartre et de sa célèbre animatrice, Louise Michel. Elle qui voulait « que tous aient l’instruction […], que les champs ne soient plus engraissés de sang ni la boue des trottoirs pleine de prostituée », a réussi à imposer par sa force de conviction l’idée que la condition de la femme ne pourra être améliorée radicalement qu’en liant cette cause au combat pour la laïcité et pour l’éducation. Quelle modernité dans le propos ! Politiques, démocratiques, sociaux, économiques et culturels, que de changement en à peine 2 mois ! Car la réaction militariste et cléricale n’accorda à la Commune guère plus de 50 jours pour réaliser son œuvre…

Malgré ses erreurs, ses illusions et ses manquements parfois graves, la Commune nous montre la voie à suivre vers la République sociale, cette république que le peuple insurgé de Paris avait tentée de bâtir du soulèvement de Montmartre aux derniers coups de feu qui résonnèrent près du Mur des Fédérés, lors de ces 60 jours qui ébranlèrent le monde. Dans La Guerre civile en France, Karl Marx affirmait : « le Paris ouvrier, avec sa Commune, sera célébré à jamais comme le glorieux fourrier d’une société nouvelle. Le souvenir de ses martyrs est conservé pieusement dans le grand cœur de la classe ouvrière. Ses exterminateurs, l’histoire les a déjà cloués à un pilori éternel, et toutes les prières de leurs prêtres n’arriveront pas à les en libérer ». Marx a raison : la Commune n’est pas morte ! Entre les combats d’hier et ceux d’aujourd’hui, elle est un passeport pour l’espoir en même temps qu’une invitation à la lutte.

« Jusques à quand la Sainte-Clique nous croira-t-elle un vil bétail ? A quand enfin la République de la justice et du travail » ? Cette question qui travaille l’humanité depuis plus d’un siècle -la seule qui au fond mérite que l’on vive et que l’on meure pour sa résolution- clôt le dernier couplet de la chanson de Jean-Baptiste Clément intitulée La Semaine sanglante. N’ayant pas le don de prescience, nous n’avons aucunement la prétention de répondre à l’interrogation fondamentale du devenir humain reformulée sous la forme de l’alternative « socialisme ou barbarie » par Rosa Luxembourg près d’un demi-siècle après le massacre des ouvriers parisiens, en plein boucherie impérialiste. Mais nous sommes intimement persuadés que la défaite de Sarkozy l’an prochain, de Merkel en Allemagne ouvrira les voies à un autre avenir pour notre continent.

Pour ce faire, il faudra se saisir du bulletin de vote François Hollande tout en misant sur une percée du Front de gauche qui rééquilibrera la gauche vers son cœur et marginalisera ses marges. L’enthousiasme que suscitera immanquablement la défaite de notre Thiers à ray-ban dans nos rangs poussera la gauche à s’unifier et à aller beaucoup plus loin que ce que ne prévoit initialement le programme du Parti socialiste. De nombreux électeurs socialistes seront d’ailleurs présents lors de « reprise de la Bastille » de cet après-midi et leur participation à l’initiative du Front de gauche ne constituera pas un geste de défiance envers leur parti, mais bien une façon de dire au camarade François : plus à gauche, plus déterminé, plus unitaire, plus en phase avec les salariés en lutte… N’est-ce pas là le message que nous ont légué les ouvriers parisiens de la Commune ?

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