« Les nouveaux chiens de garde » : un film à aller voir d’urgence !


La séquence qui inaugure le film est une petite pépite qui nous transporte d’abord en 1963. Alain Peyrefitte, ministre de l’information du Général, s’invite au JT de l’ORTF et y répond aux questions qu’il a préalablement rédigées à l’intention du présentateur qui fait semblant de l’interviewer. Hiératique, le regard fixé sur la caméra, le ministre annonce sans rire -car il n’a rien d’un comique troupier- que le journal de 20 h est en passe d’être relooké par le pouvoir et qu’il permettra enfin aux citoyens… d’accéder à une information objective délivrée par des journalistes indépendants ! Mais ce n’est pas tout. 
Ce morceau d’anthologie du PAF est immédiatement mis en relation avec un débat télévisé des années 1990 lors duquel Anne Sinclair, journaliste vedette, marié à un homme politique de premier plan, déclare, hilare après avoir visionné cette pièce d’archive, que le temps où l’information était indissolublement liée au pouvoir politique et économique était définitivement révolu. Visiblement, l’« indépendante » compagne de DSK, entourée de ses semblables et se gaussant du « soviétisme » que manifestait Peyrefitte, ne perçoit pas que sa déclaration satisfaite n’a rien à envier, dans son hypocrisie, à la proclamation péremptoire du ministre gaulliste plus de 30 années auparavant.

Or, c’est précisément ce paradoxe d’une presse se croyant d’autant plus libre qu’elle est bâillonnée qu’interrogent les auteurs du documentaire, Gilles Balastre et Yannick Kegoat, en se plaçant judicieusement sous les mânes de Paul Nizan. Car l’intellectuel de l’entre-deux-guerres ne s’en prenait pas tant aux acteurs objectifs du système capitaliste qu’à ses obscurs zélateurs, et encore davantage à ceux qui sans vergogne se revendiquaient du « camp du progrès », voire de la « gauche ». Plus de trois quart de siècle après l’opuscule de Nizan, quel effet susciterait sur un auditeur lambda une apologie enfiévrée de l’économie de marché proférée par M. Dassault, Bouygues, Lagardère ou Arnault ? Pas grand chose, vraisemblablement. En tout cas, pas plus qu’un sermon d’un prêcheur zélé appelant à la conversion des pêcheurs. L’impact est tout autre quand le panégyrique est réalisé par un éditorialiste invoquant bien évidemment son indépendance de pensée, voire son impertinence à l’égard des tenants du « système ». A le dire tout net, les classes dominantes préfèrent mille fois entendre sur les ondes ou à la télé le ralliement idéologique, même confus et poussif, d’un Jacques Julliard, d’un Moatti ou d’un Michel Field que le rabâchage de la vulgate libérale par des porte-flingues aussi encombrants que Jean-Marc Sylvestre ou feu Jacques Marseille.

En trois tableaux, les auteurs de ce documentaire corrosif, habilement conseillés par Serge Halimi, dressent un état des lieux d’une presse hexagonale où la complaisance des éditorialistes à l’égard du pouvoir n’a d’égal que leur incompétence et leur conformisme. Le propos, volontairement satyrique et justement méchant, s’organise autour des trois grandes principes que les nouveaux chiens de garde s’enorgueillissent de défendre scrupuleusement. Les archives décortiquées par les  réalisateurs sont ensuite analysées avec brio par des économistes critiques, se réclamant très clairement du camp des travailleurs et de la gauche, tels que Frédéric Lordon et Jean Gadrey. Nous prendrons à dessein une seul exemple illustrant chaque chapitre afin de donner envie aux lecteurs, sans être rébarbatif -ce à quoi le film parvient à merveille-, de se hâter au cinéma indépendant le plus proche.

L’objectivité : la perle de ce chapitre reste l’éloge d’Alain Mink à son invité, Daniel Cohen, qu’il n’hésite à qualifier de « meilleur économiste de France » que parce que Raymond Barre avait en son temps était affublé de ce titre par Giscard d’Estaing. L’objectif Alain Mink, qui a toujours voix au chapitre après avoir affirmé que Mitterrand allait se faire bouffer par le PCF et que Baladur serait le nouvel homme fort dont la France avait besoin, s’extasie alors -« au delà de toute posture idéologique », bien sûr !- de la « résilience » du système capitaliste qui s’autorégule à merveille. Le grand Daniel Cohen confirme que la crise des subprimes n’a qu’à peine effleuré l’économie mondiale et que le spectre d’une crise généralisée s’est littéralement volatilisé. Petit problème : cette ode au capitalisme financiarisé est chantée en juin 2008, quelques semaines avant le crash boursier de septembre qui allait amener le monde au bord de l’abîme… Mais que l’on se rassure : depuis, M. Mink dit toujours autant d’énormités et le presque « plus grand économiste de France », M. Cohen, n’a de cesse d’être invité dans les émissions qui font l’opinion publique de ce pays.

L’indépendance : si les visages évoqués par la suite n’étaient pas insupportables, il faudrait voir cette séquence télé tous les jours pour se donner du baume au cœur. Attention, moment d’anthologie : Jean-Pierre Elkabach est invité par Michel Drucker dans l’émission Vivement Dimanche et il fait venir, en toute indépendance, Arnaud Lagardère dont tout le monde connaît la grande discrétion, sauf quand il s’agit de son mariage avec une gamine de 20 ans. La précision qui tue ? M. Lagardère, en tant que propriétaire d’Europe 1, n’est autre que le patron de Drucker … et d’Elkabach qui fut par ailleurs le conseiller très privé de son cher père ! On apprécie mieux la séquence de cirage de pompe à laquelle s’abaissent le grand éditorialiste et l’indéboulonnable présentateur quand on sait cela… Plus généralement, le bal des journalistes et autres éditorialistes, tous accrochés à leur I-phone, aux abord du très select Club du Siècle, où se réunissent chaque semaine le gratin politique et les grandes dirigeants économiques, constitue une séquence qui revient comme un gimmick tout au long du le film. Malgré son aspect répétitif, le spectateur ne se lasse pas une seule seconde de ce défilé tragi-comique où les Chabot, Field, Elkabach, PPDA & consorts manifestent sans fausse pudeur leur complaisance à l’égard des grands de ce monde.

Le pluralisme : chez Laurent Ruquier, interrogé sur cette question, Alain Duhamel est catégorique. La presse est devenue pluraliste grâce à la libéralisation de l’information et au sacro-saint principe de concurrence qui la sous-tend. La multiplication du nombre de chaines télés, la création des radios-libres et surtout le développement du phénomène internet imposerait donc ce fameux pluralisme telle une loi d’airain. Les auteurs du film se font alors une joie de montrer le conformisme de l’information en revenant sur la campagne de 2002, où le thème de « l’insécurité » s’est sûrement invité par mégarde sur les plateaux de toutes les chaînes. Ici comme ailleurs, la multiplication des donneurs d’ordre n’a pas suscité le foisonnement intellectuel, mais a au contraire généralisé une attitude de suivisme à l’égard de l’idéologie dominante, forcément produite par les classes dominantes. On a subi la même logique au moment des « émeutes de banlieues » de la fin de l’année 2005.

Mais les puissants de ce monde peuvent pour l’instant s’endormir sur leurs deux oreilles. Ce film n fera pas l’effet d’un pavé jeté dans l’eau saumâtre du pathétique débat d’idées qu’ils organisent à leur guise. Preuve de sa nocivités, le documentaire de Gilles Balastre et Yannick Kegoat n’est sorti que dans un nombre dérisoire de salles. Et comme s’ils craignaient que la censure ne soit pas suffisante, le patronat rapace qui tient la presse dans ses serres a exigé de ses plumitifs que les saillies soit à la hauteur du crime de lèse-majesté qu’a commis l’équipe du film. Un florilège des insultes proférées à l’encontre du film est judicieusement adjoint au générique qui clôt la projection. Les noms d’oiseaux pleuvent et le spectateur amusé comprend rapidement que c’est l’absence de contradiction qui semble scandaliser toutes les rédactions « pluralistes » et « démocratiques » aux ordres de M. Dassault, Arnault et Lagardère. On croit rêver. Mais, comme l’écrit Phil Siné, qui appointe pourtant au chenil répondant au joli nom de Nouvel Observateur, « c’est justement la voix que porte le documentaire que l’on n’entend jamais nulle part dans les gros médias, à la solde des groupes économiques puissants pour qui ils travaillent ». On ne saurait mieux dire, et on espère surtout que l’intrépide Phil Siné ne va pas finir dans un placard pour une telle audace qui ne semble plus être de mise depuis longtemps chez Jean Daniel…


Un regret, peut-être : le silence surprenant des auteurs du film sur la campagne du TCE en 2005. Il semble pourtant que cette séquence politique illustre mieux que toutes les autres la puissance de feu que l’appareil idéologique de la bourgeoisie peut concentrer quand ses intérêts vitaux sont en péril. L’absence d’objectivité, d’indépendance et de pluralisme de la presse, qu’elle soit papier, radio ou télévisée, n’avait sûrement jamais été aussi évidente qu’à ce moment où un peuple toute entier se soulevait contre les mensonges qu’on essayait une nouvelle fois de lui faire avaler. Nul doute qu’un petit détour autour de ce référendum pas comme les autres aurait encore davantage appuyé les arguments, pourtant déjà fort convaincants, déployés par les auteurs du documentaire. Mais cette critique de surface ne remet pas en cause le mérite de ce film et le souci de salubrité démocratique qui a poussé ses initiateurs à le réaliser. Comme des milliers de militants et de salariés, nous les en remercions !

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One Response to « Les nouveaux chiens de garde » : un film à aller voir d’urgence !

  1. Fabien Tarrit says:

    Le film est un plaisir, un film militant de qualité, un film utile.
    Son seul défaut je crois, de taille, est de s’adresser aux militants et de ne convaincre que les convaincus. Son aspect un peu désordonné ne facilite pas la cohérence du propos et la pédagogie pour les non convaincus.

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