Envers et contre tout, le peuple syrien vaincra !

Par Jean-François Claudon (75)

« Mettez fin à la violence, arrêtez de tuer vos concitoyens : la répression mène à l’impasse ». Tel est l’avertissement sans frais adressé au régime de Bachar Al-Assad par Ban Ki-moon. Ce dernier trouve même des accents dignes des Philippiques quand il lance impitoyablement au visage du dictateur de Damas que « celui qui exerce le pouvoir en usant de la force ou de la coercition court à sa perte ». Quel brûlot ! Le régime syrien tremble sur ses bases… En réalité, malgré le caractère tragicomique des propos du secrétaire général de l’ONU et de la pathétique incapacité des institutions internationales à faire bouger les lignes, de nombreux observateurs s’accordent à dire que les jours de Bachar Al-Assad sont comptés. « Le soutien du Hezbollah, de la Russie et de l’Iran ne sera pas suffisant pour protéger Assad du sort de Hosni Moubarak », affirme notamment un chercheur cité par le quotidien libanais an-Nahar. Au dire de ce spécialiste, Washington et Paris ont déjà pratiquement acté la fin du régime baasiste. Ehud Barak, ministre israélien de la Défense a lui aussi affirmé début janvier que « la famille Assad n’a plus que quelques semaines à exercer le pouvoir en Syrie ». Il semblerait même que de nombreux travailleurs syriens considèrent déjà le régime comme un mauvais souvenir appartenant à un passé révolu. Pourtant, les faits son têtus. Malgré les cris de faon de Ban Ki-moon, les « protestations » des chancelleries occidentales et de la Ligue arabe, malgré surtout les 5000 cadavres jonchant le sol des villes syriennes de Deraa à Damas, en passant par Homs, et les dizaines de milliers d’arrestations arbitraires qui vouent aux gémonies son régime, Bachar Al-Assad se cramponne au pouvoir, refusant le destin que lui assigne, à l’instar de ses amis Ben Ali, Moubarak et Kadhafi, le développement impétueux de la révolution arabe.

« Le régime d’Al-Assad est à bout de souffle », entend-on partout. Ce constat est en effet loin d’être infondé. La protestation populaire contre la dictature, lancée à la mi-mars 2011 dans les rues de Damas et de Deraa après le faux départ du mois de février, n’a cessé de s’amplifier depuis cette date. Et contrairement à ce que la presse mondiale s’évertue à faire de ce mouvement, il ne se résume nullement à n’être qu’une pâle copie des révolutions arabes qui elles-mêmes n’auraient eu pour seul résultat que de modifier le visage des oppresseurs sans s’attaquer aux bases sociales des régimes en place. Comme en Tunisie et en Égypte, les mots d’ordre démocratiques, s’il sont au cœur des innombrables manifestations qui ont jalonné l’année 2011 en Syrie et qui ne semble pas prêtes de s’arrêter, sont invariablement reliés à des revendications de nature sociale, qui exprime la profondeur de la crise qui frappe les travailleurs syriens. Selon Karim Emile Bitar, directeur de recherche à l’IRIS « lorsque les historiens se pencheront sur les causes profondes de la révolution syrienne, ils n’évoqueront pas uniquement les revendications politiques, mais aussi les déséquilibres flagrants dans l’aménagement du territoire, le marché de l’emploi, l’exode rural et la faillite du système éducatif syrien ».

Les classes populaires et les couches intermédiaires, frappés d’autant plus violemment par la crise mondiale du capitalisme qu’elles étaient déjà affaiblis par la place qu’il leur était réservée dans la division internationale du travail, étaient déjà largement paupérisées avant le mois de mars 2011 et nul doute que la stratégie du pourrissement pour laquelle le pouvoir baasiste a opté très rapidement ne fait que renforcer les difficultés du peuple syrien dans son ensemble. D’ailleurs, n’est-il pas significatif que le gouvernement d’Al-Assad ait annoncé dès le 17 février dernier, afin de prévenir le pays de toute contagion venue de Tunis et du Caire, des mesures sociales prévoyant la baisse de taxes sur les produits alimentaires de première nécessité, l’augmentation des subventions pour le fioul et la création d’un fonds social prévoyant de venir en aide à près d’un demi million de personnes en difficultés ? Plus de 10 mois après le début des affrontements, la Syrie est encore plus exsangue.

La stratégie du pourrissement de la contestation, plébiscité par Assad et par ses sbires font plus que jamais sentir leurs effets mortifères. Selon Karim Bitar, « les réserves de change dont dispose le régime fondent comme neige au soleil, le déficit budgétaire risque d’atteindre presque 20 % du PIB, l’économie se contracte de près de 15 % »… L’Iran finira immanquablement par se lasser de financer le régime de son allié en sursis et viendra un moment où les ayatollahs ne pourront plus financer l’appareil militaire et sécuritaire qui mène la répression. Alors, imaginez le sort réservé aux quelques mesurettes sociales que le régime baasiste avait accordées au peuple en échange de son silence ! Le gouffre économique et financier vers lequel Assad pousse sans sourciller son pays se rapproche à vue d’œil et les sanctions sans précédent votées par la Ligue arabe, ainsi que celles prises par les Turcs et par l’UE, seront également très douloureuses pour la Syrie, puisque plus de 90 % des hydrocarbures syriens étaient exportés vers l’Europe.

Mais ce serait une erreur grossière que de réduire Bachar à n’être qu’un fils à papa qui hériterait d’une dictature comme les fins de race incapables de la bourgeoisie le font des fortunes accumulées par leurs brillants ancêtres. Bachar est un animal politique et il dispose encore de nombreuses cartes dans sa main d’assassin qui a abandonné depuis longtemps son gant de velours. Il a en effet jusqu’à présent réussi à maintenir la cohésion des forces de répression qui semblent encore loin de la désagrégation. Pour éviter un scénario à la tunisienne, Al-Assad et ses proches ont décidé de ne recourir pour l’exécution des basses œuvres qu’aux forces spéciales peuplées d’alaouites, appartenant à la même confession que celle du clan au pouvoir, ainsi qu’aux supplétifs chiites du Hezbollah, dans le but d’éviter tout risque d’une fraternisation avec les manifestants vers laquelle seraient poussés naturellement les éléments sunnites ou druzes de l’armée. Selon un opposant, « le régime sait que s’il demande aux officiers sunnites et à la troupe de tirer contre les manifestants comme à Jisr al-Shoughour, ils ne le feront pas ».

Cette économie rationnelle de la terreur est associée à un effort constant du pouvoir pour maintenir la cohésion des cercles dirigeants de la Syrie d’Assad. Malgré des velléités centrifuges traditionnelles renforcées par la précarité de la situation du Raïs, l’État tient bon car il est avant tout un affaire de famille. Les cousins de Bachar, Atef Najib, chef des forces spéciales, et Dhu al-Himma Shalish, responsable de la sécurité présidentielle, ont la haute main sur l’appareil militaire loyaliste, tandis que Rami Makhlouf, un autre cousin du Raïs, gère la plus grande fortune du pays et dirige de fait l’économie nationale par l’intermédiaire des sociétés et des banques qu’ils possèdent. L’appareil d’État s’est bel et bien resserré sur les proches d’Al-Assad, mais ces derniers sont prêts à tout, tant ils sont liés par le sang au bourreau en chef du peuple syrien. Maintien de la cohésion des forces répressives, maintien de l’unité des cercles dirigeants : Assad n’est pas la bête blessée et acculée que les médias en mal de scoops dépeignent trop souvent.

L’année 2012 a même plutôt bien commencé pour le président syrien et les bonnes nouvelles se sont accumulés ces dernières semaines pour le tyran de Damas. La percée des salafistes lors des élections égyptiennes de décembre-janvier dernier semble aller dans le sens de la propagande baasiste faisant d’Al-Assad le seul rempart viable contre l’islamisme. Le Raïs a dû se frotter une nouvelle fois les mains quand il a appris le retrait des troupes US d’Irak, nouvelle jetant sur tout le Moyen-Orient le spectre de la Fitna entre sunnites et chiites et relégitimant du même coup le régime baasiste qui s’est toujours autoproclamé seul garant de l’ordre inter-communautaire en Syrie. Le régime d’Assad doit par ailleurs observer d’un œil satisfait l’évolution politique de la « nouvelle Libye » qui a le grand mérite de refroidir, au sein de l’opposition, les plus chauds partisans de l’intervention étrangère. La brouille franco-turque sur la question arménienne, empêchant toute riposte commune des deux États les plus impliqués dans le dossier syrien, fait également les affaires de Bachar. Le retour des tensions entre Occidentaux et Iraniens assure en outre à Al-Assad le soutien inconditionnel d’un l’allié perse de plus en plus isolé sur la scène internationale, alors que les difficultés intérieures de Poutine l’incite à tendre les rapports qu’il entretient avec l’Europe.

Dernière bonnes nouvelles qui doit ravir le Raïs dans son bureau : la montée des tensions au sein de l’opposition syrienne et les dérapages oratoires se multiplient entre ses différentes factions. Selon Karim Emile Bitar, Mamoun Homsi considéré encore il y a un an comme un opposant « libéral » a menacé de transformer la Syrie en « tombeau des alaouites ». De son côté, l’inquiétant Sheikh Adnan Al Aroor, un sunnite extrémiste qui est l’homme de l’Arabie Saoudite dans la pays a fermement proclamé son intention de « trancher la langue » de tous ceux qui s’opposent à une intervention militaire étrangère. La radicalité des discours religieux extrémistes réalise d’un part le tour de force de faire passer Al-Assad pour un agneau, ou au moins pour le moindre mal, aux yeux des nombreuses minorités religieuses qui craignent plus que tout l’éclatement d’une guerre de religion dans ce pays multiconfessionnel. D’autre part, les excès verbaux de l’opposition religieuse, en voilant les nombreuses vertus d’une opposition laïque, largement progressiste voire socialiste, fait sans conteste le jeu du bourreau de Damas qui n’en revient pas de ce magnifique début d’année que lui offre le sort. Enfin,.

Assad sort renforcé de ces dernières semaines et notamment de la période des fêtes où on l’a particulièrement gâté. Mais même les grandes avancées tactiques dans la partie d’échec qui se joue entre les puissants de ce monde ne sont que des fétus de paille dans la lutte grandeur nature qui oppose les masses syriennes au régime bonapartiste d’Assad-le-petit, ainsi qu’à l’impérialisme mondial qui, malgré ses contradictions internes, est au moins d’accord sur un point : la révolution syrienne ne doit déboucher sur un régime démocratique, qui ne pourrait être en Syrie que laïque et éminemment progressiste. Les forces réactionnaires et capitalistes du monde entier s’arque-boutent pour empêcher cette issue populaire qui risquerait d’exporter dans d’autres pays le souffle de la révolution et de porter le « printemps arabe » à des développements politiques supérieurs. Ce but commun donné, apparaissent ensuite les divergences entre puissants. La Ligue arabe exerce sur le pouvoir syrien des « pressions » tout juste suffisantes pour ne pas se discréditer totalement aux yeux de la rue arabe, sans pour autant chercher à affaiblir Damas de manière excessive. Les appareils d’État de la région savent pertinemment que la chute d’Al-Assad risquerait de les mettre eux-aussi sur la sellette, mais ils se rendent bien compte qu’un soutien excessif au tyran alaouite, d’obédience chiite et soutenu par l’Iran des ayatollahs, ne peut que les éloigner de leurs peuples sont ils sont déjà forts distants… Le monde impérialiste dominant se scinde lui en deux. Le bloc atlantiste (États-Unis, France) voit dans l’effondrement du régime baasiste un moyen pour se réintroduire dans les marchés moyen-orientaux dont ils ont été en partie chassés par les révolutions nationalistes et socialisantes des années 1950-1970. L’autre camp impérialiste, le bloc continental, incarné par la Russie et la Chine, appuie de façon inconditionnelle Al-Assad ainsi que son allié iranien afin d’empêcher leurs concurrents occidentaux de mettre la main sur le pétrole syrien, mais aussi de préparer à leur guise la guerre contre Téhéran.

Le peuple syrien n’a rien à espérer du camp occidental qui ne cherche qu’à servir les intérêts aveugles du capital et qui est de toute façon d’accord avec la Ligue arabe, la Turquie et le bloc impérialiste sino-russe pour empêcher par tous les moyens l’instauration d’une république laïque, démocratique et populaire qui n’aurait d’autre choix pour exister que d’avancer vers le socialisme en nationalisant les grandes entreprises possédées par la famille Assad-Makhlouf et en permettant au peuple syrien de se réapproprier l’ensemble des richesses sont le régime baasiste l’a privé. Non à l’intervention étrangère qui ne saurait être autre chose qu’une invasion impérialiste ! Vive la lutte autonome du peuple syrien ! En interne, au sein de l’opposition, les travailleurs n’ont d’autre choix que de soutenir l’aile laïque progressiste et de trouver des compromis avec les religieux les plus modérés, notamment avec ceux qui ne sont pas les plus chauds partisans de l’intervention étrangère. Cette position, correspondant aux aspirations profondes du peuple syrien à l’indépendance, marginalisera automatiquement les sunnites les plus intégristes qui comptent sur la réédition du scénario à la libyenne pour arriver au pouvoir. Par ailleurs, cet effort salvateur de délimitation stratégique et tactique gagnera à l’opposition les minorités religieuses, principalement chrétiennes, qui se cramponnent encore au régime par peur du lendemain.

Les travailleurs syriens, qu’ils soient sunnites, chiites, druzes, chrétiens et même alaouites, ne sont pas seuls dans leur lutte contre l’appareil répressif de Damas et contre l’intervention impérialiste dont on débat du bien-fondé dans les chancelleries occidentales. Les peuples libres dont nous sommes doivent exprimer leur soutien absolu à la lutte du peuple syrien pour sa libération de la dictature du clan Assad. Il faut sans relâche affirmer à la Syrie rebelle notre complète solidarité et préparer la riposte en cas de guerre impérialiste qui n’aurait pour résultat que de relégitimer la dictature qui s’érigerait alors en défenseur de la patrie, ou encore de livrer le Syrie à l’appétit insatiables des extrémistes religieux. Vive la Syrie démocratique et laïque ! A bas l’intervention étrangère ! A bas l’islamisme qui espère en tirer profit ! Tels doivent être les mots d’ordre de tout mouvement de soutien d’ampleur au peuple syrien en lutte pour son indépendance et, de plus en plus, pour sa survie.


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One Response to Envers et contre tout, le peuple syrien vaincra !

  1. chb says:

    « Non à l’intervention étrangère », dites-vous. Ah c’est mignon, ça. Vous ne croyez pas qu’elle a déjà commencé ? Les exigences atlantistes de démission de Bachar, les appels de nos diplomates à la trahison des militaires, les pressions énormes…

    Je relève surtout le drôle d’ultimatum sur l’arrêt des violences, similaire à ce que l’Israël exige du Hamas quand il continue de son côté à bombarder les palestiniens, à les kidnapper, à les affamer en toute impunité… Cela ne vous met pas la puce à l’oreille que Poutine soit moqué pour sa demande -naturelle- d’arrêt des violences des deux côtés ?

    Les détails sur le rôle des services secrets occidentaux n’est pas connu, et pour cause, mais croyez-vous qu’ils restent les bras croisés depuis un an, avec la DGSE en Turquie et au Liban, « prête » à intervenir (dixit Juppé, qui avait illégalement fait armer et former les « démocrates » libyens) ? Avec la CIA et le MI anglais déstabilisant à tout va, même topo qu’en Irak ?

    Les récents massacres, sans idée du bilan réel, sont au moins tombés à pic pour accroître la pression sur le régime au moment du veto sino russe : pas de coup fourré là dedans, c’est une coïncidence ? Bisounours, va.

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