A bas la répression sur la place Tahrir !

Par Jean-François Claudon (75)

L’Égypte, à l’instar des autres pays arabes pour lesquels 2011 fut une « année sans pareille », est à un tournant. L’implosion du régime dictatorial de Moubarak, soutenu à bout de bras par les impérialistes occidentaux, a dégagé toute son l’énergie interne. Le processus révolutionnaire a perdu, avec la fin de l’illusion lyrique propre à toute soulèvement démocratique victorieux, son élan initial et doit trouver un nouveau souffle s’il ne veut pas vaciller sur ses bases et, peut-être à très court terme, laisser place nette à la réaction militaire ou encore dégénérer en contre-révolution intégriste. A tâtons, la jeunesse et les travailleurs d’Égypte commencent à comprendre que la chute du tyran ne peut suffire à améliorer leur quotidien puisque le chômage, déjà important avant la révolution de janvier-février 2011, est en passe de devenir une nouvelle plaie d’Égypte. Les masses cairotes, qui représentent 15 % de la population égyptienne et près de la moitié du salariat du pays, ne se sortent pas plus qu’avant de leurs problèmes de logement ou d’approvisionnement et elles se rendent bien compte que le « plus jamais ça » qu’elles ont clamé aux abords de la place Tahrir depuis le 11 février, jour de la chute du Raïs, implique une rupture bien plus profonde qu’il n’y paraît avec l’ordre ancien. Mettre définitivement dehors Moubarak impose au peuple égyptien d’en finir avec l’appareil d’État oppresseur qui a survécu à la chute du tyran. D’en finir avec l’armée des petits chefs, avec l’administration corrompue, mais aussi avec les chancelleries des États occidentaux qui ont soutenu à bout de bras le dictateur et qui ne se sont résolus à admettre sa chute que dans l’espoir de le remplacer à terme par une créature moins controversée. Depuis plusieurs mois, le fossé entre la fraction révolutionnaire du peuple et l’armée s’approfondissait doucement mais sûrement. Les évènements qui se déroulent actuellement sous nos yeux, pour dramatiques qu’ils sont, n’ont donc malheureusement rien de surprenant.

La semaine de violence que vient de vivre l’Égypte est le signe que le divorce est définitivement consommé entre les partisans de la révolution et le Comité supérieur des forces armées (CSFA) qui s’est arrogé le pouvoir depuis les journées révolutionnaires de février dernier. Officiellement, l’état-major suprême de l’armée devait assumer les prérogatives du pouvoir pendant la période de transition allant de la chute de Moubarak à l’installation d’une assemblée nationale élue par les tous les Égyptiens. Forte de son image d’institution « au-dessus des partis », l’armée apparaissait comme un recours dans pays où la vie politique, phagocytée jusque-là par l’omnipotence du Raïs, était encore embryonnaire. Mais les révolutions sont, à bien des égards, des « accélérateurs de l’histoire » et le peuple égyptien a plus appris en quelques mois d’activité politique que de nombreuses nations somnolant depuis des décennies dans le mol oreiller du parlementarisme bourgeois. Fin novembre, les manifestants affluaient de nouveau vers le place Tahrir pour demander le départ immédiat du CSFA du pouvoir. A l’instar de leurs frères espagnols et grecs, les indignés égyptiens décidèrent alors d’occuper la place devenue le symbole de la révolution pour signifier leur colère face à l’immobilisme du pouvoir militaire. Les manifestants obtinrent en quelques jours la démission du gouvernement intérimaire et la promesse que la date de l’élection présidentielle serait avancée. Mais cette victoire politique partielle coûta fort cher à la jeunesse de Tahrir puisque le bilan provisoire des affrontements qui l’opposèrent aux les forces de l’ordre fait état de 42 morts avant le lancement officiel, le 28 novembre, de la première phase des élections législatives, qui fit à bien des égards l’effet d’une trêve.

L’opposition entre les révoltés de la place Tahrir et le gouvernement provisoire a franchi une nouvelle étape à la mi-décembre. Les manifestants demandaient une nouvelle fois, outre le départ des militaires, le renvoi du Premier ministre Kamal Al-Ganzouri, qui avait déjà assuré cette charge sous Moubarak de 1996 à 1998 et qui avait alors excellé dans l’art de privatiser les richesses collectives du peuple égyptien. Difficile à ce stade de ne pas porter crédit au témoignage de Sahar L., femme d’un médecin dont les propos ont été recueillis par le Nouvel Observateur, le 21 décembre. Selon la Cairote, « l’ancien régime a la vie dure. Il ne veut pas lâcher l’affaire. Ses responsables ont empêché un retour rapide de la paix. Ils préfèrent que l’Égypte flambe. Aujourd’hui encore, nous en sommes persuadés, les affrontements entre l’armée et le peuple sont attisés par les anciens membres du régime Moubarak, qui sèment la zizanie ». La résurrection du mouvement de protestation populaire, malgré la tenue de la première phase des élections qui était censé assurer le calme et de ce fait relégitimer le pouvoir militaire, constitue un nouveau camouflet pour le maréchal Hussein Tantaoui, le chef du CSFA et par extension de l’État égyptien post-Moubarak. L’armée, comprenant que c’est bien de sa domination dont il était question, a réagi avec sa vigueur habituelle. Et le bilan s’alourdit jour après jour. Depuis un semaine, une vingtaine de manifestants sont morts et les blessés se comptent par centaines dans les rangs des manifestants. Plus de 150 personnes ont par ailleurs été incarcérées et 123 sont encore officiellement sous les verrous. Depuis le 17 décembre, l’image de la jeune Égyptienne voilée, traînée au sol au point de laisser entrevoir ses sous-vêtements, et frappée à terre par une douzaine de robocops dans une débauche de violence absolument scandaleuse, a fait le tour du monde et a suscité des réactions de désapprobation unanimes.

Les violences faites aux femmes « déshonorent l’État » égyptien, selon Hillary Clinton, qui a qualifié ces faits de « particulièrement choquants ». En écho aux propos de la secrétaire d’État américaine, le Haut Commissaire aux droits de l’Homme à l’ONU, Mme Navi Pillay, a affirmé que « la violence impitoyable avec laquelle des femmes manifestant pacifiquement ont été frappées est particulièrement choquante et ne peut rester impunie ». Pour les institutions centrales du monde impérialiste, la violence démesurée dont use l’armée égyptienne pour se maintenir au pouvoir ne serait donc scandaleuse que tant qu’elle est dirigée contre la gente féminine… A condition que les femmes manifestent « pacifiquement », qui plus est ! De même, les propos de certains dirigeants occidentaux stigmatisant une répression « excessive » suggère en creux l’idée qu’elle n’en est pas moins légitime. Et en effet, le maintien des forces armées aux affaires est un garde-fou de taille pour assurer la défense des intérêts des grands groupes impérialistes dans cette région stratégique dont le delta du Nil constitue la porte d’entrée. De fait, ni l’administration Obama, ni le cabinet Cameron, et encore moins notre tandem Sarko-Fillon qui proposait encore à Ben Ali quelques jours avant sa chute le « savoir-faire » de la France en matière de répression, ne bougent ne serait-ce que le petit doigt pour imposer aux militaires égyptiens l’arrêt des hostilités. Il n’y a pour l’instant qu’Amnesty International qui ait appelé à cesser la fourniture « de petites armes, munitions et autres équipements répressifs à l’armée et aux forces de sécurité égyptiennes »…

Dans le chaos des évènements et la brume des déclarations officielles, le devoir de tout militant est de chercher à faire la lumière sur la situation sociale qui prévaut en Égypte. Or, que n’a-t-on pas entendu sur la révolte de la place Tahrir contre le pouvoir militaire censé incarner la transition de l’ancien vers le neuf ? Les évènements des derniers jours opposeraient, pêle-mêle, les « bons » jeunes occidentalisés et consuméristes aux « méchants » militaires dont le plus grand tort serait d’incarner à leur corps défendant les survivances du « socialisme » nasserien (version libérale et sa variante facebook), ou encore une jeunesse jouisseuse et soixante-huitarde à une institution qui a au moins le mérite de vouloir faire régner l’ordre (version autoritaire), voire des jeunes islamistes radicalisés à une armée garante de la laïcité et du respect des valeurs occidentales (version faussement laïque et vraiment lepéniste)… N’en jetez plus ! Au lieu faire crédit à ces fantasmes plus ou moins délirants plaqués sur la réalité, il convient de considérer les faits tels qu’ils se déroulent, dans toute leur complexité. Le témoignage de la Cairote des classes moyennes dont nous avons déjà cité un extrait est à ce titre éclairant. Selon Sahar L., les jeunes de la place Tahrir « poursuivent ce qu’ils ont commencé et demandent à ce que la liberté d’expression soit respectée. Ils réclament aussi plus de démocratie et d’égalité sociale, une baisse de la pauvreté, un système éducatif capable de former les générations futures aux nouvelles réalités du marché du travail ». La réalité est bel et bien contradiction. Car comment faire coexister dans une même aspiration la « démocratie » et l’« égalité sociale » avec le « marché du travail » et la libéralisation du « système éducatif » ? Ces jeunes ne sont ni des révolutionnaires professionnelles, ni des suppôts de Ben Laden. Ils incarnent en revanche à merveille la jeunesse égyptienne des années 2000 qui s’est à la fois élevée culturellement par rapport aux générations précédentes, tout en connaissant une précarisation croissante due à la vague de privatisations lancée par Moubarak dans la droite ligne de Sadate, mai aussi aux difficultés propres à l’Afrique dans la division internationale du travail et à la crise mondiale du capitalisme. Cette jeunesse cherche confusément la voie vers le mieux-vivre et elle ne se laissera pas impressionner par des généraux de pacotille dans la réalisation de ce but on ne peut plus légitime.

Rien n’illustre mieux la politisation accrue de la jeunesse égyptienne que le collectif qui est à la pointe de la mobilisation sur la place Tahrir. Il s’agit du Mouvement du 6 avril. Cette nébuleuse, regroupant des jeunes de 20 à 30 ans en majorité, se vit comme un comité de vigilance attentif à toute détérioration des libertés politiques et des droits sociaux en Égypte. Ce collectif est né en avril 2008 lorsque des milliers d’ouvriers textiles se sont mobilisés contre les exécrables conditions de travail qu’on leur imposait et contre la baisse de leurs salaires réels. Ce jour-là, 33 étudiants avaient été arrêtés et, depuis, leurs camarades se réunissent tous les 6 avril. En janvier 2011, en pleine mobilisation ascendante contre le régime de Moubarak, le Mouvement du 6 avril a interpelé les travailleurs égyptiens sur facebook en leur demandant s’ils allaient manifester le 25 janvier. Cette journée fériée commémorant le massacre de policiers qui avait lancé la révolution nasserienne en 1952, est habituellement l’occasion pour le régime de louer les vertus de « ses » forces de l’ordre. Dénonçant la brutalité et la corruption, près de 90 000 personnes avaient répondu positivement à ce sondage et beaucoup sont réellement descendues dans les rues. Selon Delphine Pagès-El Karoui et Leila Vignal, « le 25 janvier, premier fait remarquable, le nombre total de manifestants était estimé à plus de 20000 personnes : cette mobilisation tranchait nettement avec la faiblesse numérique habituelle des manifestations aux mots d’ordre politiques des années 2000, qui ne rassemblaient au mieux que quelques centaines de manifestants vite contrôlés par les services de sécurité et de police ». En outre, le combat de la jeunesse de Tahrir suscite la sympathie de larges couches de la moyenne bourgeoisie égyptienne. Ils sont par exemple nombreux à envoyer « régulièrement à manger et à boire aux manifestants » pour les aider à tenir bon, comme Sahar, notre femme de médecin qui ajoute qu’une de ses amies « va tous les jours y soigner les blessés ».

Le vendredi 16 décembre, suite à l’arrestation et à la mise à tabac du jeune Aboudi Ibrahim par les forces de l’ordre aux environs de la place Tahrir, la jeunesse mobilisée a décidé dans un même mouvement de ne pas se laisser faire face à ce pouvoir militaire qui n’avait décidément rompu qu’en parole avec la régime du Raïs. La provocation était sous-jacente dans cet acte de répression paraissant tellement inconsidéré qu’il ne pouvait être fortuit. Comme l’explique bien Mahmoud Afifi, porte-parole du mouvement du 6 avril, « nous étions présents depuis le début devant le conseil des ministres, nous avons vu l’utilisation excessive de la force par les militaires. On assiste à une véritable épuration des révolutionnaires. Parmi les rangs de notre mouvement, nous comptons un mort et 55 blessés ». L’armée a obtenu ainsi son casus belli, elle qui voulait redorer son blason et apparaître comme la seule force politique capable de rétablir l’ordre. Pour Jean-Noël Ferrié, chercheur au centre Jacques Berque de Rabat, « les militaires veulent un retour à la normale. Selon eux, la situation a assez duré, et ce d’autant plus que les élections sont en cours ». Le bras-de-fer que le CSFA a décidé d’imposer à la rue repose bel et bien sur le postulat, répandu dans les rangs de toutes les forces de l’ordre, que « les Égyptiens dans leur ensemble en ont assez de cette situation instable et que les manifestants ne représentent plus la majorité populaire ».

L’affrontement actuel est le fruit d’une décision politique mûrement réfléchie et la situation actuelle permet au pouvoir militaire de présenter la jeunesse de la place Tahrir comme la cinquième colonne trahissant l’Égypte et s’arrogeant indument le prestige de leurs prédécesseurs du mois de février dernier D’où ce florilège de qualificatifs déversés quotidiennement par le CSFA dans la presse aux ordres du pays, jugez du peu ! Le Premier ministre en sursis a affirmé dès le vendredi 16 décembre que « ceux qui sont à Tahrir ne sont pas les jeunes de la révolution » et a mis les violences sur le compte d’« éléments infiltrés » qui « ne veulent pas de bien à l’Égypte ». D’après le quotidien indépendant Al-Shourouk, le général Abdel Moneim Kato, conseiller au département des affaires morales de l’armée, aurait de son côté déclaré qu’au lieu de se préoccuper de la situation du pays, les gens s’inquiétaient « de criminels de rue qui mériteraient d’être jeté dans les fours d’Hitler ». Cette déclaration d’une violence inouïe prouve à la fois l’assurance de l’état-major, mais également son isolement total, car de tels propos, associés aux images-chocs prises par les manifestants à chaque charge des forces policières, renforcent la sympathie naturelle de la population attentiste pour les manifestants.

L’armée se veut le seul rempart de l’ordre face aux « éléments malsains » occupant la place Tahrir, mais aussi face aux islamistes qui sont les grands vainqueurs des élections législatives en cours, ce que tout le monde savait bien avant la tenue du scrutin. L’armée veut associer leur victoire au chaos actuel pour remporter comme par défaut les élections présidentielles prévues pour le printemps 2012. La jeunesse et le mouvement syndical doivent à tout prix déjouer ce plan en s’organisant et en ne comptant sur leurs propres forces. Les Frères musulmans et les salafistes ne sont pas plus leurs alliés que le pouvoir militaire. Leurs seuls véritables frères, c’est la masse des travailleurs des villes et des campagnes qui se sont faits berner en votant pour les religieux ou en se fiant encore et toujours à l’armée. Le mouvement de la place Tahrir doit assurer la liaison avec les revendications des couches populaires en intégrant à son corpus encore trop vague la hausse des salaires, la diminution du temps de travail, la baisse des impôts sur les paysans moyens et pauvres, la hausse des prélèvements sur les riches et les sociétés étrangères, ainsi que la fin des privilèges de l’armée. C’est uni et seulement ainsi que le peuple égyptien brisera les reins de ses ennemis et démasquera ses faux amis qui n’ont rien à répondre d’autre que « charia » à ses légitimes revendications sociales et démocratiques.

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One Response to A bas la répression sur la place Tahrir !

  1. chb says:

    « rien à répondre d’autre que « charia » à ses légitimes revendications sociales et démocratiques. »
    … le système « démocratique » occidental n’a pas brillé par les réponses apportées aux revendications, et les préoccupations sociales sont bien absentes chez les capitalistes incontournables qui nous gouvernent. Cela aide sans doute au repli « communautariste » ou religieux, qui par ailleurs arrange bien les donneurs d’ordres. Sans oublier que la guerre au terrorisme a effacé d’autres thèmes plus importants.

    « Dans le chaos des évènements et la brume des déclarations officielles, le devoir de tout militant est de chercher à faire la lumière sur la situation sociale qui prévaut »
    … difficile ici avec le verrouillage des infos, j’en veux pour exemple le traitement de la situation en Syrie. Là-bas, tout décès est imputé aux « forces du régime », en oubliant que la France a envoyé des conseillers (en vacances?) en Turquie et au Liban, en oubliant que la configuration géo stratégique implique divers acteurs qui nous menacent d’une guerre mondiale. Cf la question au gouvernement de François Loncle http://questions.assemblee-nationale.fr/q13/13-124860QE.htm

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