La gauche européenne ne doit pas tomber dans le piège de l’Union nationale !

Par Jean-François Claudon (75)

Georgios n’a pas l’air comme ça, mais c’est un petit marrant. Il en a joué une bonne au peuple grec en annonçant le 31 octobre dernier la tenue d’un référendum sur le fameux « plan de sauvetage de la Grèce », puis en rebroussant chemin dès le jeudi 4 novembre, après s’être fait vertement sermonné par la panzer-chancelière d’Europe qui ne sort plus sans son petit roquet français. A son corps défendant, pensant certainement que le sort de sa caste était étroitement lié à son destin personnel, Papandréou avait sans le savoir ouvert la boîte de Pandore de l’insurrection électorale. Nous avons entrevu, l’espace d’un instant, la perspective d’un soulèvement des peuples d’Europe contre les spéculateurs, d’un incendie social qui prendrait enfin à l’échelle continentale, 6 ans après l’étincelle allumée en France au soir du 29 mai 2005… Papandréou a alors pris conscience de la bombe à retardement qu’il avait malencontreusement enclenchée en en appelant au peuple hellène, mais il était trop tard. Cette fin de race issue de la plus grande dynastie de politiciens que la Grèce n’ait jamais enfantée avait failli. Les bourgeoisies européennes, par la voix du tandem Merkel-Sarko, n’avait plus qu’à mettre au rancart cette marionnette qui s’est soudainement animée, mais qui ne faisait plus rire personne. Et c’est maintenant au tour du guignol de Milan d’être poussé dehors par la main bien visible du « marché ». Sale temps pour les comiques qui, par leur sauts d’humeur intempestifs, hérissent le poil des spéculateurs… L’heure est aux gouvernements de salut public du capital !

Les « marchés » aboient et les gouvernements tombent. Telle est la caractéristique lourde de la séquence politique ouverte en Europe par l’approfondissement de la crise des dettes souveraines européennes. Le capital, empêtré dans des difficultés d’accumulation toujours plus grandes, tient dans ses serres rapaces une proie qu’elle ne laissera en paix que quand on l’aura fait lâcher prise. La prétendue « dette publique » -qui n’est ni publique, ni à proprement parler une dette- est en réalité cette prise par laquelle la finance espère imposer aux peuples qu’elle étrangle la politique conforme à ses intérêts. Les spéculateurs ne sont pas des fous furieux : ils n’espèrent pas une seule seconde être remboursés et ils savent mieux que personne qu’ils ont recouvert leur créances depuis bien longtemps. En revanche, la fragilité des États, et en particulier les pays les plus affaiblis par le remboursement qu’ils ont été assez bêtes de consentir aux banques en 2009, leur permet d’accomplir cette saignée qui permettra de faire redécoller durablement les taux de profit à l’échelle du monde. Spéculer sur la dette ne tient pas tant de l’expédient ou du caprice d’une classe qui se sait avoir gagné la lutte historique l’opposant au monde du travail que de la nécessité qui pousse le forcené cerné de toute part à poser son révolver sur la tempe de son otage auquel il a pourtant lié son destin…

Mais priver des peuples entiers de leurs droits devenus pour ainsi dire intimes à la santé, au logement, à l’éducation, à l’emploi, à la retraite et à la sécurité sociale ne s’improvise pas. Ils faut des conditions exceptionnelles, et mêmes cataclysmiques, parmi lesquelles la prétendue « dette » abyssale des États ne fait figure que de pré-requis. Il faut ensuite et surtout faire paraître cette purge drastique, comparable à celles entreprises par les gouvernements fascistes dans les années 1930, comme inévitable et même souhaitable. D’où la nécessité pour les « marchés » de tendre la situation politique interne aux États par le biais de ces joujoux pour boursicoteurs que constituent les agences de notation. L’objectif est à a fois simple et limpide : imposer partout où les rapports entre les classes la rendent possible la constitution d’un gouvernement d’union nationale rassemblant la totalité des partis politiques, des organisations professionnelles, et donc de la population, derrière l’étendard salvateur de l’austérité intégrale. A l’instar de Mauras, misant en son temps sur un désastre militaire susceptible de rendre possible le grand bond en arrière qu’il préconisait pour la France, les financiers, se sachant mal en point, attendaient en réalité la crise comme une « divine surprise » à même de faire basculer définitivement en leur faveur le rapport de force social à l’échelle de la planète. Rien d’original là-dedans. A chaque crise historique de sa domination, le capital a recours à l’Union nationale pour boucher la voie aux perspectives émancipatrices ouvertes par son potentiel effondrement : en 1914 comme en 1945 dans toute l’Europe, à la chute de la dictature en Espagne et au Portugal à la fin des années 1970, puis au Chili au milieu des années 1990 et peut-être aujourd’hui en Tunisie…

A situation exceptionnelle, réponse à la hauteur des enjeux, car s’opposer frontalement aux sombres desseins des requins de la finance imposent aux socialistes conséquents de déterminer une tactique nouvelle. La stratégie, elle, n’est pas neuve. Notre tâche historique reste la prise du pouvoir politique par les salariés afin qu’ils puissent sans attendre procéder à l’expropriation du capital et libérer l’humanité et la planète de la menace absolue que constitue l’auto-valorisation indéfinie du capital. Pour mettre en œuvre cette stratégie, il convient de défendre la perspective d’un gouvernement de toute la gauche, unie contre les spéculateurs et aussi fidèle aux salariés que la droite n’est docile à ses donneurs d’ordre. La perspective d’un gouvernement de la seule gauche « radicale » paraissant irréaliste et un hypothétiques cabinet homogène social-démocrate semblant trop frêle, où qu’il s’installe, pour mener à bien cette tâche gigantesque, l’unité de toute la gauche apparaît comme la seule solution pour faire échec à l’entreprise antisociale d’ampleur inégalée que projettent les forces du capital. A ce titre, les gauches européennes ne peuvent que refuser les offres politiques tendant à la mise en place de gouvernement de coalition avec la droite dans quelque pays que ce soit.

En Grèce, ce laquais de Lucas Papadémos, ancien vice-président de la BCE, ne lésine pas sur les effets de manche pour rassurer ses petits copains qu’on appelle abusivement les « marchés » et vient d’annoncer fièrement la composition de son cabinet d’union nationale. Il regroupe des libéraux affairistes de Nouvelle Démocratie, le parti de Karamanlis chassé du pouvoir en 2009, des nationalistes et des xénophobes issus du parti extrémiste Laos et les « rebelles » du PASOK qui avaient crié au scandale quand cet inconscient de Papandréou avait annoncé qu’il souhaitait en référer au peuple à la fin du mois d’octobre… Après un discours enflammé pour un technocrate de son espèce, affirmant qu’il n’y avait pas « de solutions magiques » au problème de la dette et que le soutien des députés constituait « une décision responsable pour éviter de mettre en danger l’adhésion [de la Grèce] à la zone euro », Papadémos a obtenu dans un enthousiasme difficile à déceler la confiance quasi-unanime du Parlement, puisque seuls 38 députés ont voté contre. A peine investi, le fringuant nouveau ministre, auréolé d’un légitimité qui doit difficilement dépasser les abords du Parlement, a rencontré Charles Dallara, le directeur de l’Institut de la Finance International, l’un des grands lobbies mondiaux de la finance de marché. Voilà le premier interlocuteur du « leader » d’un pays plongé dans la crise depuis plus de 3 ans et d’un peuple qui souffre davantage de jours en jour ! Comment manifester plus clairement au monde entier sa nature de valet ? Pas étonnant que le super-délinquant Dallara ait affirmé avant sa rencontre avec Papadémos qu’il avait « bon espoir dans le nouveau gouvernement à Athènes »…

L’union du peuple hellène est donc totale ? Rien n’est moins sûr ! La jeunesse n’a pas attendu longtemps pour se mobilier contre ce gouvernement-fantoche aux ordres de la finance. Dès le 17 novembre, les étudiants, commémorant le 38ème anniversaire de la révolte des facultés contre le régime des colonels en 1973, ont manifesté contre l’austérité imposée par ce cabinet ministériel dominé par un compère de Goldman Sachs. Dans toute la Grèce, plus de 40 000 personnes ont manifesté au cri de « à bas le gouvernement fascisant ». Il faut dire que deux députés du parti extrémiste Laos, spécialisé dans la dénonciation du « complot juif », participent au gouvernement Papadémos. A l’unisson du chef de « Nouvelle Démocratie », Antonis Samaras, et des renégats du PASOK derrière un Vénizelos qui nous ferait presque regretter Papandréou, le leader d’un Laos en quête de respectabilité, George Karatzaféris, a affirmé qu’il n’y avait« aucune marge de manœuvre » et que le gouvernement d’union nationale devait « trouver un arrangement pour que la somme [promise par la Troïka] puisse être débloquée »… Malgré les sirènes de l’Union sacrée sans rivage à droite, le parti communiste (KKE) a refusé de participer à un gouvernement de rassemblement national. Que cette organisation sectaire n’ait pas forcément agi pour de bonnes raisons importe peu au final. Le PASOK, s’appuyant sur le sentiment profond de sa base qui était présente massivement dans le mouvement de la place Syntagma et sur la dynamique qu’initiera sans aucun doute Synapsismos (le Linkspartei hellène), aurait pu franchir le Rubicon et adresser une fin de non-recevoir à Nouvelle Démocratie et à Laos, dont les mandataires emménagent dans les ministères stratégiques. D’ailleurs, la gauche toute entière sera bien obligée de prendre position contre la prétendue unité nationale, puisque la colère du peuple grec couve sous les cendres froides de l’Union sacrée. Le mouvement des Indignés, un temps freiné par la succession des tours de passe-passe politiciens en haut lieu, ne pourra que se déployer encore davantage lorsque Papadémos aura fait à une échelle de masse la preuve de sa soumission totale aux « marchés ». Plus décisif encore, les syndicats hellènes ne semblent pas prêts à rallier les rangs de l’unité nationale. Suite à l’annonce de la mise en œuvre par Papadémos du plan de privatisation du secteur de l’électricité préparé en son temps par Papandréou, le GENOP -syndicat que le PASOK au pouvoir avait contribué à créer !- a déclaré que « ce gouvernement chargé de gérer des intérêts précis [et] imposé au peuple grec contre sa volonté, doit savoir qu’il devra franchir de nombreux obstacles avant de pouvoir brader le patrimoine de la population grecque ». Malgré les illusions distillées par le mirage que constitue l’unité nationale, Papadémos et sa bande de copains et de coquins à la solde de Goldman Sachs ne sont donc pas au bout de leur peine !

« Non à la prétendue unité nationale » ! Voilà ce que les peuples d’Europe commencent à crier aux visages de leurs dirigeants. Tel est le mot d’ordre que la gauche doit reprendre dans son ensemble sur tout le continent. Il en va ainsi en Italie où les partis de gauche, derrière le Parti de refondation communiste et ses alliés doivent prendre position et peser de tout leur poids pour que le Parti Démocratique renonce à soutenir le gouvernement Monti. Ce dernier ne dirige pas un « gouvernement technique », comme se plait à l’appeler la presse de la péninsule, qui ne fait que réutiliser le terme qu’elle a forgé au début des années 1990 lors de la dernière crise de la domination du capital italien consécutive au lancement de l’opération Mani pulite. Ce cabinet de guerre contre le travail n’a de « technique » que le nom. Il n’est rien d’autre que le « comité de gestion des affaires communes de la bourgeoisie », pour reprendre l’expression de Marx. Rien d’autre que l’amicale des économistes ultra-libéraux de la fac catholique de Milan ! Le peuple italien, puisant dans ses meilleures traditions de lutte, ne tardera pas à s’en rendre compte, notamment quand les huiles du « gouvernement technique » commenceront à s’en prendre une nouvelle fois au système de retraite transalpin. La gauche politique, atomisée lors des dernières consultations électorales, n’est pas seule dans la bataille. Le CGIL, le principal syndicat italien, n’a pas encore cédé aux sirènes de l’unité nationale lancées par une droite libérée de la tutelle berlusconienne. Il faut s’appuyer sur cet acquis pour construire l’alternative au gouvernement des banquiers européens, bien décidés à mettre le fier peuple italien sous leur tutelle « technique ».

La gauche française doit quant à elle dire et redire son refus de l’austérité sous toutes ses formes et annoncer qu’elle ne tombera jamais dans le piège de l’union sacrée. Le prétendu « intérêt national », mis en avant par la droite et par les libéraux régnant en maître à Bruxelles, est à l’antipode des aspirations profondes des salariés. Pour nous, le seul rassemblement national qui vaille, c’est l’unité des salariés et de tous les opprimés s’érigeant en nation souveraine pour résister à la Sainte-alliance de la droite, du patronat français et des spéculateurs de tous les pays.

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One Response to La gauche européenne ne doit pas tomber dans le piège de l’Union nationale !

  1. JANCAP says:

    LA DROITE GAGNE PAR DEFAUT DE GAUCHE…

    Le 20 novembre 2011 en Espagne, la Droite représentée par le Parti Populaire n’a gagné les élections que par défaut (+ 552 000 voix) mais c’est la Gauche, le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE), qui a été sanctionné en subissant une débâcle historique, avec 4 millions 315 000 suffrages en moins, par rapport à 2008 !
    Avec 186 députés au lieu de 154, la Droite ne progresse que de 32 sièges, alors que le PSOE en perd 59, passant de 169 à 110 sièges. Participation : 71,69 % (Source : journal « El Pays » du 21/12/2011, résultats définitifs).

    Pour la France, François Hollande est averti !… Quand la fausse-Gauche, néolibérale, pratique l’austérité contre son Peuple (« donner du sens à la rigueur », dixit Hollande), le Peuple se détourne massivement d’une Gauche qui n’en a que le nom.

    Il semble donc normal qu’en France, après les illusions des « primaires citoyennes » et malgré un rejet massif du sarkozysme, le programme néolibéral-compassionnel du Parti Socialiste, porté par un candidat qui semble plus préoccupé par les marchés financiers et plutôt lié au monde des affaires que soucieux du Peuple de France, subisse ces jours-ci une érosion importante des intentions de vote dans les classes moyennes, populaires et défavorisées.

    Si François Hollande ne veut pas subir le même destin que les Socialistes Socratés au Portugal, Brown en Grande-Bretagne, Papandréou en Grèce et Zapatero en Espagne, il lui faut de toute urgence se détourner de ses conseillers économiques néolibéraux et proposer au Peuple un projet humaniste et progressiste qui s’oppose à la dictature de la finance et des privilégiés de la mondialisation néo-esclavagiste.

    Sinon, le peuple se détournera de cette fausse Gauche, en permettant une victoire par défaut de Sarkozy en 2012 ou une progression du Front National très périlleuse pour l’avenir de la démocratie en France.

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