Au chevet d’un grand corps malade

crise des subprimesPar Jean-François CLAUDON (75)

Un vent de panique souffle sur la presse aux ordres du monde entier depuis un mois. La politique de l’autruche (« Une crise ? Quelle crise? ») et la méthode Coué (« La reprise est pour demain ») ont été remisées au fin fond du placard à malice du capital, car la réalité est maintenant patente à une échelle de masse dans toute sa nudité : le capitalisme financier est en train de s’écrouler et sa dynamique interne paraît incapable d’enrayer son effondrement. Le spectre qui hantait le monde de la finance depuis 2008 est cette fois-ci bel et bien là. Ce spectre, c’est celui du Krach de 1929, de cette étincelle boursière qui embrasa le monde dans les années 1930 et attisa les cendres encore chaude de la 1ère boucherie impérialiste. Deux économistes bourgeois de haut vol, Christian de Boissieu et Jean-Hervé Lorenzi, ont franchi le rubicon dans Le Monde du 21 juillet dernier en affirmant qu’il était « vraisemblable que nous n’av[i]ons pas connu de situation aussi grave et complexe depuis 1929 ». Le temps où l’épouvantail brandi le plus frénétiquement était la réédition de la faillite de Lehman Brothers semble bien loin… C’est la perpétuation du système dans son ensemble, et non la survie d’une institution parmi d’autres du capital, qui est actuellement en cause. Le monde des traders s’effondre, les bruits de bottent résonnent de nouveaux aux quatre coins de la planète, le fanatisme identitaire se porte comme un charme… Pas de doute : l’alternative socialisme ou barbarie est de nouveau à l’ordre du jour.

On le lit partout depuis des semaines, la période qui s’ouvre devant nous est marquée du sceau de la fameuse « crise de la dette publique ». Comme toute les formules idéologiques, cette expression qui paraît à la portée de tous camoufle la réalité sociale et vise à faire converger tous les discours la concernant vers une conclusion unique et imparable : « les États dépensent trop depuis des lustres ; il est plus que temps pour eux de revoir leurs exigences à la baisse et de répartir les efforts nécessaires au sein de la population afin de revenir à une situation financière assainie ». Hillary Clinton s’est fait l’apôtre zélé de cette vision du monde en félicitant le gouvernement grec du renégat Papandréou pour sa volonté de guérir « le cancer » qui rongerait l’État hellène. Tout ceci n’est qu’un tissu de mensonges si l’on fait l’effort de revenir sur le processus général qui a abouti à la situation présente.

Il faut le dire et le répéter : la crise de la dette dite « publique » est avant tout la conséquence de la crise généralisée de l’endettement privé que l’on connaît mieux depuis bientôt 3 ans sous le nom de « crise des subprime ». Dans son article « Le commencement de la fin » paru sur le blog du Monde Diplomatique, Frédéric Lordon écrit à juste titre qu’un « choc de la magnitude de la crise dite des subprime […] était voué à produire, via le canal du crédit, une récession dont les conséquences sur les finances publiques s’annonçaient désastreuses ». C’est en réalité l’effondrement du marché des titre hypothécaires qui a  directement affaibli l’assise financière d’États assez bêtes pour se sentir obligés de renflouer les banques. Et en retour, ce qui effraie actuellement les spéculateurs, c’est l’incapacité probable des organes publics nationaux et internationaux, mis sur la paille lors de la crise de 2008, de venir au secours des institutions financières privées en cas de défaut de paiement de plusieurs pays stratégiques tels que l’Espagne ou l’Italie Panique boursière, crise de liquidités, crise bancaire, explosion des dettes souveraines, pression spéculatrice inédite, sauve-qui-peut généralisé : tout se tient dans le cadre d’un système de vases communicants dont la logique profonde peut être résumée de façon saisissante en un court slogan, comme le propose Lordon : Lehman-Grèce-Goldman !

Mais cette analyse, pourtant juste dans ses aboutissants, ne peut nous permettre de préciser l’origine du dysfonctionnement. Or, c’est seulement en ayant circonscrit théoriquement le problème qu’il sera possible de le résoudre pratiquement.

 Il ne convient pas de s’en prendre aux « méchants spéculateurs » ou encore aux « filous de         banquiers », car ces personnes -qui sont très probablement de braves gens pris isolément- ne sont rien d’autre que des faisant fonction et que les clouer aux piloris pour des raisons morales reviendrait à exonérer les rapports sociaux qui les instituent précisément comme spéculateurs ou comme banquiers. En réalité, la construction de bulles spéculatives est inscrite dans la logique profonde du capitalisme pour la bonne raison que le taux de profit moyen a une fâcheuse tendance à baisser quand les dépenses d’investissement augmentent, puisque c’est seulement sur le travail salarié, et non sur la totalité du capital avancé, que s’opère l’extraction de la plus-value par les capitalistes. Pour pallier la chute des profits réels, les expédients que constituent le crédit, la rente -foncière ou immobilière-, ainsi que la prédation la plus cynique deviennent une nécessité impérieuse aux yeux d’un capital qui ne vaut qu’à s’auto-valoriser. Au XXème siècle, une première bulle spéculatrice a explosé un certain 24 octobre 1929 à Wall Street et une seconde a commencé à    gonfler dans des proportions inédites au début des années 1970 de façon concomitante à la fin de la convertibilité du dollar et du début des difficultés économiques pour les grands pays industrialisés. La spéculation, qui devançait alors son cadre institutionnel idoine, s’est amplifiée au milieu des années 1980 lorsque la dérégulation néo-libérale a commencé à toucher la sphère de la  finance. Le résultat est connu de tous : l’accumulation du capital s’est accrue alors que le taux de croissance baissait, que l’investissement était en berne et que les salaires stagnaient. Le capital a donc répondu à ses propres difficultés de valorisation en financiarisant l’économie et en se nourrissant à trois mamelles bien plus juteuses que l’économie réelle : la consommation interstitielle des super-riches, le marché du crédit et la spéculation forcenée. Depuis 2008, on le sait, ce modèle palliatif s’est effondré, puisque ces malins de traders ont eu l’idée saugrenue de spéculer sur le crédit des ménages. Mais il est essentiel de comprendre que ce n’est pas parce que la crise s’est déclarée dans la sphère de la finance de marché qu’il ne s’agit « que » d’une crise financière. En réalité, nous ne subissons ni une crise boursière, ni une crise de solvabilité des États, mais une crise généralisée d’un mode de production incapable de suivre la règle d’airain qu’il a lui-même édictée comme une loi de la nature, à savoir son auto-accumulation par l’extraction de la plus-value sur le travail salarié. L’ennemi, ce n’est ni l’incurie des États, ni les spéculateurs et encore moins les dépenses publiques ou les budgets sociaux, c’est le capitalisme ! C’est l’exploitation ! Voilà ce que manifeste la crise de la prétendue « dette » « publique » !

S’il est maintenant clair que la « dette » des États n’est « publique » que dans sa forme, et non dans sa substance, il faut maintenant comprendre qu’elle n’a rien d’une « dette », pour le moins dans le sens qu’on donne communément à ce mot. Pour un particulier, une dette est le recouvrement à venir d’une somme avancée par un tiers. Or, les engagements financiers d’un État ne rentrent nullement dans cette catégorie. En effet, la « dette » d’un État circule et roule. Elle circule dans le sens où les capitalistes créanciers d’un État, à peine munis de la reconnaissance de dette sous forme de bons du trésor, n’ont qu’une hâte : celle de revendre les titres obtenus sur les marchés financiers à un prix supérieur. Stricto sensu, ils n’attendent donc aucun remboursement de la part de leurs débiteurs. Et ces spéculateurs ont bien raison, puisque les États n’ont pas l’intention de « rembourser » leurs créanciers. Ils s’ingénient à racheter les titres émis-en en créant de nouveaux, ce qui implique la souscription à de nouveaux emprunts. C’est en ce sens que la « dette » souveraine ne cesse de rouler. Il serait pour autant erroné de voir dans ce roulement perpétuel un moyen pour les États d’arnaquer leurs préteurs, puisque, s’ils dépendent de ces derniers, il n’en reste pas moins que les emprunts d’État constituent, même dans les temps incertains que nous connaissons, des valeurs refuges bien commodes pour les spéculateurs qui craignent plus que tout le risque et l’aventure. Ainsi, comme l’explique malicieusement Lordon, « la chute présente des marchés d’actions étasuniens, entraînée par le remous sur la dette publique, a encore pour effet… un mouvement de report vers les bons du Trésor US, l’actif toujours réputé « sans risque » alors même que la dégradation signifie explicitement qu’il ne l’est pas » !

L’humanité est à la croisée des chemins. Jamais, peut-être, les évènements mondiaux n’ont reflété à ce point la faillite généralisée d’un système  économique. L’affaiblissement financier des États-Unis, la dynamique des révolutions arabo-méditerranéennes, la spéculation effrénée sur l’immobilier chinois, les émeutes de Londres (déterminées par les coupes drastiques dans les budgets sociaux effectuées sans états d’âme par Cameron-Thatcher), les délires sanguinaires d’un taré norvégien, les je-t’aime-moi-non-plus de   Sarko-Merkel. Face à ces maux, un seul remède : la redistribution des richesses, qui passe invariablement par l’annulation de la dette ! Un seul moyen : l’insurrection populaire ! Une seule méthode : le front unique des organisations de gauche et des syndicats !

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