Une semaine après l’horreur

Par Jean-François Claudon (75)

Une semaine… Une semaine que cet aryen forcené de Breivik a mis son funeste plan à exécution. Les images de l’horrible massacre perpétré sur l’île d’Utøya trottent encore dans nos têtes. La stupeur des premières heures a rapidement laissé la place à l’émotion et aux messages de condoléances et de soutien. A la tête d’une délégation de jeunes socialistes, la présidente du Mouvement s’est rendue dès le samedi 23 juillet, en compagnie du Premier secrétaire par intérim du PS, à l’ambassade de Norvège. Lundi, Lauriane Deniaud a assuré le peuple norvégien de tout notre soutien avec d’autant plus de ferveur que « la tuerie d’Utøya a une particularité pour nous, les jeunes socialistes […] : ce sont des nôtres qui sont tombés sous les balles et sous cette haine froide ». Dès le 23 juillet, un communiqué commun de la IUSY et d’ECOSY affirmait que, lors du festival de la Internationale des Jeunes Socialistes qui se déroule en Autriche depuis le début de la semaine, « nous exprimerons nos condoléances, notre chagrin et notre respect pour les victimes et leurs familles ». Respect aux victimes, mille fois, cela va de soi ! Mais rendre hommage ne peut se réduire à verser quelques larmes sur une gerbe de roses et à confier les morts à un quelconque Dieu ou même à Marx. Le temps du deuil est nécessaire, mais il ne peut suffire. L’émotion légitime qui nous étreint tous doit laisser la place à l’indignation et à l’action. Nous avons été stupéfaits, puis horrifiés et nous avons pleuré. Mais, pour être fidèles aux victime innocentes des balles de Breivik, il faut faire l’effort d’analyser la situation nouvelle et d’en déduire une position politique juste pour que la mort de 68 des nôtres ne soit pas vaine. « Ne pas pleurer, ne pas détester, mais comprendre ». Ce mot d’ordre de Spinoza, nous devons le faire nôtre, au moins pour un temps.

Les médias du monde entier le répètent jusqu’à plus soif depuis une semaine : Anders Behring Breivik, qui a appartenu au mouvement de la droite populiste, était un fanatique d’extrême-droite. Mais, comme le note judicieusement Toby Archer, spécialiste des mouvances extrémistes travaillant pour l’institut finnois des Affaires Internationales, dans un article publié par Slate, « si c’est peut-être vrai au sens large, cette étiquette sème davantage la confusion qu’elle n’explique quoi que ce soit ». Il en va de même pour la caractérisation de Breivik comme « fondamentaliste chrétien », au détail près qu’elle est le fait du forcené en personne. Au-delà des nomenclatures, nécessairement réductrices, le bourreau s’est fendu d’un manifeste de 1500 pages et d’une vidéo publiée sur You Tube. Il est donc aisé de rentrer dans son intimité politique, si l’on a pas peur, pour le moins, d’approcher la fange politique la plus abjecte. Nous parlons d’intimité politique, et non de délire psychotique car Breivik n’a rien d’un fou. Un aliéné ne se fatiguerait pas à rédiger un pavé tolstoïen pour rendre compte de ses actes. En outre, l’assassin, qui a immédiatement reconnu les faits a estimé, devant son avocat, que la tuerie de vendredi dernier était « horrible mais nécessaire ». En réalité, toujours selon Tony Archer, « comme l’indiquent ses écrits, Breivik est clairement un produit de cette communauté de blogueurs, d’auteurs et d’activistes internautes anti-musulmans […] et anti-immigration ». Le MJS a raison de s’en prendre, par la bouche de sa présidente, « à ces sites Internet qui appellent chaque jour à l’intolérance […], à tous ces propos qui vomissent l’étranger, l’immigré, le musulman, l’homosexuel, l’autre, la gauche, les sociétés ouvertes que nous défendons ».

Cette mouvance lâche, mais très active, s’est elle-même baptisée le « contre-djihad ». Il ne faut pas aller trop vite en besogne et identifier hâtivement ces croisés des temps modernes avec le mouvement néo-nazi pour trois raisons. Tout d’abord, la nébuleuse contre-djihadiste soutient de façon inconditionnelle l’État hébreux et les partis israélites de droite et réservent la totalité de leur haine raciale aux Arabes et au Noirs considérés dans un amalgame saisissant comme les soldats du djihad islamique. Reconnaissons qu’un nazillon patenté ne pourrait souffrir la promiscuité de ces racistes philosémites… Autre différence : la haine délirante du « socialisme », fût-il national. Pour le « contre-djihad », le néo-nazisme est une variété de cette idéologie athée englobante que serait le « socialisme », comme l’est bien évidemment la sociale-démocratie, mais aussi le libéralisme bourgeois et le stalinisme. Hitler ? Un socialiste voyons ! Tout comme Marx, Lénine, Staline, Mao, mais aussi… Obama ! Enfin, le contre-djihad, qui se définit ironiquement comme un réseau de réseaux, à l’instar d’Al-Qaida, ne dispose pas des mêmes connexions internationales que la mouvance néo-nazie traditionnelle. On l’a compris, le mouvement contre-djihadiste est un enfant du prétendu « choc des civilisations » ; il est né un certain 11 septembre 2001 et souffle donc cette année ces 10 bougies.

La haine farouche de l’Islam, des musulmans est donc le creuset idéologique qui relie ces « fous de Dieu » d’un nouveau genre et qui rend compte, en dernier ressort, de l’horreur de la tuerie d’Utøya. Dans son indigeste manifeste, Breivik se plaît à citer à de nombreux reprises « l’œuvre » de l’historien helvéto-britanique Bat Ye’or, le génial inventeur du concept d’« Eurabia ». Ce projet d’invasion de l’Europe par les mahométans aurait été mis en place dès les années 1950 par les « élites » européennes, et plus spécialement françaises, afin de créer un ensemble géopolitique cohérent unifiant les deux rives de la Méditerranée à même de faire face à la soif de domination des deux Grands. Aux dires de Toby Archer, « la création de l’Union européenne serait au cœur de ce projet ; et la méthode consisterait à permettre la migration de masse des musulmans en Europe afin d’en modifier l’équilibre démographique ». Cette Weltanschauung (« vision du monde »), pour reprendre un terme propre à l’historiographie du nazisme, est le fil à plomb qui unifie une mouvance « contre-djihadiste » en plein développement. Ces blogueurs isolés, éveillés à la vie numérique par les attaques terroristes du 11 septembre, se sont multipliés et regroupés à la suite des attentats de Madrid puis de Londres. Aux yeux de ces racistes fanatiques, de 2003 à 2005, l’explosion de bombes meurtrières au cœur de grandes capitales du continent, ainsi que le fiasco que constitua pour l’Europe la seconde Guerre du Golfe, donnaient définitivement raison à leurs thèses. L’Union européenne était incapable de se défendre face à l’invasion arabo-musulmane pour la simple raison que cette dernière faisait partie intégrante de son projet multiculturel. Cette nébuleuse européenne s’est rassemblée pour la première fois de façon publique à Strasbourg en octobre 2007, dans la cadre du « Sommet anti-djihad 2007 ». C’est à peu près depuis cette date que la grande presse a commencé à parler de cette mouvance alors peu connue, mais qui sortait de son anonymat, notamment suite aux succès électoraux des partis de droite populiste aux Pays-Bas (le « Parti de la Liberté » de Geert Wilders »), puis en Scandinavie (le « Parti populaire danois », les « Vrais Finlandais » et le « Parti du progrès norvégiens » auquel a appartenu le tueur d’Utøya).

En retraçant le parcours intellectuel de Breivik, on peut appréhender les attendus qui l’ont amené à commettre cet acte atroce et barbare. Les jeunes travaillistes norvégiens constituaient sans nul doute la cible idéale à ses yeux. Oh bien sûr, il y avait l’effet d’aubaine ! Pour un obsessionnel gavé de jeux vidéos ultra-violents, la perspective de « nettoyer » une île issue en droite ligne de l’univers de Mario ou de Zelda était excitante en soi. Le pacifisme affiché des jeunes travaillistes, filles et fils d’un pays en paix depuis des lustres, facilitait en outre grandement sa tâche. Mais l’essentiel est ailleurs. Les jeunes socialistes cristallisaient dans leur être-même tout ce que le contre-djihadiste Breivik exècre le plus au monde. Ils étaient métissés, appartenaient à une jeunesse relativement privilégiée et nettement laïcisée, ils étaient membres du parti gouvernemental par excellence en Norvège et étaient mus pour la plupart par une conviction européenne et libre-échangiste affirmée. Voilà le fond objectif de l’affaire. Mais notre petit parcours dans les eaux troubles de la mouvance contre-djihadiste nous permet maintenant d’avancer à peu de frais quelques considérations issues directement du cerveau du fanatique norvégien. Sans nul doute, Breivik considérait ces « socialos » comme des marxistes purs et durs, ces suppôts d’une Internationale occulte, nichée dans les institutions européennes, qui a pour objectif final l’islamisation et la la déchristianisation de la vieille Europe. Le « socialisme », voilà l’ennemi pour les fous de Dieu de la trempe de Breivik ! Les commentateurs patentés, en se focalisant sur l’idéologie antimusulmane du forcené, aplanissent son discours et rendent paradoxalement incompréhensible son acte barbare. Un raciste maniaque « bas de gamme » s’en serait pris à la communauté islamique norvégienne, aurait posé une bombe dans un quartier à forte population d’origine immigrée peut-être, mais n’aurait pas touché à un cheveu des jeunes présents à Utøya, qui avaient le « mérite » d’être dans leur grande majorité blancs et chrétiens. Mais Breivik et ses amis sont des politiques : ils cherchent à s’en prendre, non aux masses immigrés, mais aux instigateurs de cet avilissement organisé de l’Europe chrétienne qu’ils condamnent. Ce n’est pas manquer de respect aux nôtre qui sont tombés le 22 juillet que de dire que les jeunes du Parti travailliste n’ont, dans leur grande majorité, plus grand chose à voir avec le socialisme marxiste et l’internationalisme ouvrier. Mais ils incarnent pour des fanatiques de l’acabit de Breivik les promoteurs d’une Europe laïque, socialiste et internationaliste ouverte au monde et à ses cultures. Telle est la contradiction qui sous-tend le drame d’Utøya. Tel est l’arrière-plan idéologique de ce massacre effroyable qui nous interpelle aujourd’hui.

Nous nous efforçons de la mettre de côté pour le bien de notre analyse, mais l’émotion est omniprésente chez tout jeune socialiste pour qui l’internationalisme n’est pas qu’un mot. L’émotion, mais aussi l’indignation. Plus jamais ça ! Réagissons ! Pour que les camarades norvégiens tombés le 22 juillet ne soient pas morts pour rien, il nous a fallu sécher nos larmes et comprendre, mais il nous faut surtout agir. Comme l’écrit un internaute sur le site du MJS en réaction au communiqué commun de la IUSY et d’ECOSY, « que l’émotion se transforme en lutte » ! Car c’est l’ensemble du mouvement socialiste international qui est en danger aujourd’hui, en particulier les jeunesses socialistes de toute l’Europe. Breivik n’est ni un aliéné, ni un tueur isolé. L’hypothèse d’une réplique de son geste dans un autre pays d’Europe n’est pas à balayer d’un revers de la main. Si les jeunes d’un parti nettement orienté vers le social-libéralisme sont considérés comme des ennemis mortels par la nébuleuse anti-islam européenne que nous venons de décrire à grands traits, que dire des jeunesses socialistes teintées de rose, voire de rouge ? Que dire des mouvements de jeunesse qui, tel le MJS, dénoncent « les sabreurs, les bourgeois, les gavés et les curés » et défendent face à la politique du Guéant-Sarko(-Le Pen) le droit de circuler et de s’installer dans un autre pays pour tous les individus ? Notre devoir, aujourd’hui est d’appeler les socialistes européens à la solidarité internationale, mais aussi à une vigoureuse action indépendante. On ne peut se contenter du concours des « forces de l’ordre » pour assurer la sécurité de nos manifestations, à l’instar de la IUSY et d’ECOSY qui se félicitent du « contact permanent [qu’ils entretiennent] avec la police » pour garantir le bon déroulement du festival de l’Internationale qui a lieu actuellement en Autriche. Il faut veiller nous mêmes sur notre sécurité et assurer la défense toute nos mobilisations d’ampleur. Nous n’avons pas le droit de reculer face au populisme et au terrorisme extrémiste ! Se cacher derrière les forces de l’ordre bourgeois donnerait raison à ces fanatiques qui croient que nous participons du monde des puissants ! L’auto-défense socialiste est un devoir sacré. Seule notre action indépendante peut faire reculer les forces barbares de l’obscurantisme.

Dans de telles circonstances, il n’est jamais difficile de se placer sous l’autorité d’une de nos illustres ancêtres. Rappelons-nous aujourd’hui de notre grand Jaurès et de son appel pathétique à l’action contre l’orage qui menaçait. En 1912, à Bâle, en écho au poème de Schiller, le chef du socialisme français s’écria : « j’appelle les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui apparaît à l’horizon ; je pleure les morts innombrables couchés là-bas […] ; je briserai les foudres de la guerre qui menacent dans les nuées… Oui, j’ai entendu cette parole d’espérance ! Mais cela ne suffit pas à empêcher la guerre. Il faudra tout l’action concordante du prolétariat mondial ». Il faudrait peut-être changer tel ou tel mot de cette magnifique citation, mais la fond n’a rien perdu de sa force. Face aux populistes et autres fascistes, mais aussi face au monde de la finance mondialisée, nous devons réaffirmer sans fausse pudeur notre programme. Pour la redistribution des richesses, la lutte contre les inégalités, pour la souveraineté populaire face aux spéculateurs, pour la paix entre les peuples, la laïcité universelle et la libre-circulation des individus ! Mais contre la libre-circulation des capitaux et des biens, qui encouragent le repli communautaire et la haine entre les peuples ! C’est en déployant fièrement notre drapeau, et non en nous adaptant aux vœux des classes dominantes et à leur mondialisation, que nous mettrons à bas le vieux monde. C’est en appliquant notre doctrine sans concession, avec le soutien des salariés, que nous répondrons à ces âmes en peine, à ces « paladins du néant » persuadés que le socialisme est l’arme des puissants et qui les aident objectivement à perpétuer leur domination par leurs actes odieux.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :