Impressions et réflexions lisboètes (juillet 2011)

Par Julien Guérin (77)

La terrible crise de la dette a remis le Portugal au cœur de l’actualité sociale, politique et économique. Depuis deux ans, les agences de notation, suceuses de sang des temps modernes, dégradent régulièrement la note du pays en l’enfonçant un peu plus dans l’austérité et donc la récession. Comme en Grèce ou en Irlande, ce sont les salariés qui payent la note pour les banquiers et les spéculateurs qui ont conduit les peuples au bord du gouffre. Coupes drastiques dans les dépenses publiques et les budgets sociaux, privatisations massives, baisse des salaires et hausses de TVA sont l’amère recette que les travailleurs portugais doivent ingurgiter chaque jour. Le chantage infernal de la Commission européenne et du FMI fait peser sur le pays la menace quasi-permanente de la banqueroute. Montré du doigt par les autorités européennes et les institutions financières, le peuple portugais tente cependant de faire face et commence à organiser la résistance. Le 24 novembre 2010 s’est déroulée la plus grande grève générale de l’histoire du pays où salariés du privé, cheminots, enseignants et médecins ont défilé côte à côte pour dire stop à la politique de rigueur. Ce salariat possède une tradition de lutte et d’organisation qui peuvent lui permettre de reprendre en main son destin en remettant à l’ordre du jour la construction d’une issue socialiste à la crise.

L’héritage de la dictature de Salazar….

Il y a plus de trente-cinq ans, entre 1974 et 1976, tous les regards convergeaient déjà vers ce petit Etat du sud de l’Europe qui venait enfin de se libérer du sinistre régime de l’Estado Novo, mis en place par Salazar en 1926. Inspiré par le fascisme de Mussolini, Salazar interdit les partis communistes et socialistes ainsi que les organisations syndicales : les militants de gauche sont arrêtés, emprisonnées et doivent s’exiler par milliers. Salazar et ses sbires instaurent une économie corporative qui enfonce le Portugal dans la pauvreté en maintenant des structures économiques et sociales très archaïques et le peuple dans un état de dénuement matériel et culturel avancé. Officiellement neutre durant la seconde guerre mondiale, Salazar choisit dans un premier temps les nazis, avec qui il collabore sur le plan commercial, puis sentant le vent tourner, il fait le choix d’ouvrir son espace maritime et aérien aux armées alliées. En arrivant à Lisbonne, on sent encore les traces du salazarisme ne serait-ce que dans le paysage urbain. En se promenant sur les bords de l’estuaire du Tage à Belém, beau quartier à l’ouest de Lisbonne, on remarque tout de suite deux « monuments » à l’esthétique fascisante évidente. Le premier est le monument des Découvertes, construit en 1960, qui exalte un Portugal impérialiste partant à la conquête du monde au XVème et XVIème siècles. Monument grandiloquent et sans intérêt artistique, il flatte avant tout l’idéologie nationaliste et colonialiste alors prônée par le régime de Salazar. La seconde trace de ce passé se trouve sur la rive d’en face, à Alamada, avec l’immense statue dite du Christ-roi. Inaugurée en 1959 pour rappeler que les portugais avaient été épargnés par les ravages de la guerre, elle symbolisait également l’alliance étroite entre la hiérarchie catholique et le gouvernement d’extrême-droite.  Elle reste aujourd’hui un haut lieu de pèlerinage et de bigoterie…

Souhaitant visiblement marquer le Tage de son empreinte, Salazar fit également construire l’immense pont qui permet de relier les deux rives du fleuve. Long de deux kilomètres et s’élevant à plus de 200 mètres de hauteur, cet édifice a vu le jour en 1966. Il se nomme alors Pont Salazar. Aujourd’hui, on l’appelle Pont du 25 avril,  en mémoire du jour où la révolution a renversé en 1974 la plus ancienne dictature d’Europe.

            Le souffle de la révolution de 1974

Rappelons son contexte : au début des années 60, le Portugal est embourbé dans des guerres coloniales au Mozambique et en Angola. Caetano, qui a succédé à Salazar en 1968, semble à bout de souffle. Une fraction de l’armée, pilier du régime, conteste alors de plus en plus ouvertement les choix opérés et le 25 avril 1974, le général Spinola renverse le gouvernement en place.

Des centaines de prisonniers politiques sont libérés, les colonies vont accéder à l’indépendance et la gauche portugaise, bâillonnée depuis des décennies, fait du 1er mai 1974 une véritable démonstration de force populaire : la révolution des œillets est en marche ! Mario Soares, jeune dirigeant du Parti socialiste, exilé en France, et Alvaro Cunhal, leader du Parti communiste portugais, emprisonné plusieurs années sous la dictature, sont accueillis comme des libérateurs par les travailleurs de Lisbonne en liesse. La place du Rossio est envahie par plus de 400 000 personnes, les drapeaux rouges fleurissent, c’est la plus grande manifestation de l’histoire du pays ! Cette grande place, où se trouve aussi le théâtre de la ville, a été récemment le cadre de rassemblement naturel des Indignés portugais qui, à la manière de leurs homologues d’Espagne et de Grèce, dénoncent les diktats du FMI et la politique d’austérité.

Au printemps 1974, Le Portugal est au cœur des débats politiques et des controverses idéologiques, notamment en France. Désireux de démanteler l’appareil répressif issu du salazarisme et de satisfaire des revendications sociales et démocratiques de base, les salariés libérés par la révolution se radicalisent et adhèrent en masse aux partis de gauche et aux syndicats. Dans le même temps, les divers groupes trotskistes et maoïstes soufflent sur les braises et tentent eux aussi de se développer. Durant un an et demi, une effervescence politique et sociale intense règne sur le pays. Des élections libres, les premières depuis près de cinquante ans, se déroulent à l’automne 1974 pour désigner une assemblée constituante. Elles sont largement remportées par la gauche (37 % pour le PS et 12, 5 % pour le PC). Mais, désunis et incapables de proposer un programme commun susceptible d’entraîner les masses, les partis ouvriers ne parviennent pas à faire du Portugal une démocratie socialiste. Il faut ajouter à cela l’omniprésence des militaires du MFA (Mouvement des Forces Armées) qui se posent, durant deux ans, comme le garant du processus révolutionnaire. Ambigus et en réalité opposés à l’installation d’un régime socialiste démocratique, ces militaires progressistes ont fasciné beaucoup de militants de gauche de l’époque.

La construction d’une République sociale au Portugal aurait pu constituer un levier décisif pour sortir de la double glaciation stalinienne et capitaliste issue du compromis de Yalta. Alors que la Grèce venait de faire tomber la dictature des colonels et que le franquisme agonise en Espagne, la mis en place d’un socialisme régénéré semblait alors possible dans ces Etats d’Europe du sud.  La configuration actuelle de la gauche portugaise est largement issue de cette période. Elle s’organise toujours autour de trois pôles : le PS, qui reste la force dominante, le PCP, en perte de vitesse mais bien implanté dans le sud du pays, et l’extrême gauche aujourd’hui rassemblée dans la coalition du Bloc des Gauches qui n’a cessé de se développer depuis dix ans. En 1974-1975, le PS décide d’arrimer le Portugal au bloc pro-américain et de mener une politique tournant largement le dos aux revendications issues de la révolution du 25 avril ; tandis que le PCP, aligné sur la diplomatie de l’URSS, n’a pas la volonté réelle, malgré ses campagnes virulentes contre le PS, de construire un Portugal socialiste et démocratique. Les groupes d’extrême gauche, peu implantés dans les masses, souvent sectaires et décalés par rapport aux attentes concrètes des travailleurs, ne pèsent pas vraiment dans la situation, malgré une influence réelle sur les secteurs les plus combatifs du salariat. La situation se stabilise en 1976, une chance gâchée par la gauche portugaise. Le PS gouverne avec le centre à partir de 1978 avant de perdre le pouvoir un an plus tard, tandis que le PCP continue de s’isoler et que l’extrême gauche s’enferme dans des querelles stériles. La rigueur salariale, le démantèlement progressif des conquêtes issues de la révolution des Œillets et la lutte contre l’inflation, sont le régime obligatoire imposé aux Portugais pour l’adhésion du pays à la CEE en janvier 1986.

Un pays et une ville très inégalitaire

Lisbonne reste aujourd’hui la ville la plus à gauche du pays et de nombreuses affiches politiques sont visibles dans tous les quartiers de la cité. La banlieue vote encore largement communiste et le Bloc de gauche y réalise des scores non négligeables. Dans plusieurs rues de la capitale, on peut voir de grandes affiches du PCP pour la fête de l’Avante, équivalent portugais de la fête de l’Huma. L’Avante, journal du PCP, se vend dans la plupart des kiosques de Lisbonne et garde un lectorat populaire assez important malgré une ligne politique ayant peu évolué depuis la chute du Mur de Berlin. Le nord du pays, notamment Porto, est resté plus conservateur et davantage attaché à la tradition catholique tandis que « Lisbonne la rouge » garde un potentiel de mobilisation sociale et politique important. Revenu au pouvoir en 2005, le PS dirigé par un jeune blairiste nommé Socrates n’a pas eu la volonté de résister au FMI et d’affronter la logique libérale pour faire face à la crise de la dette. Les récentes législatives anticipées ont permis à la droite de reprendre le pouvoir, tandis que les trois composantes de la gauche rassemblaient respectivement : 28 % pour le PS (- 9 % !), 8 % pour le PCP (stable) et ses alliés, et 5 % pour le Bloc de gauche (-3 %). Le recul du PS n’a donc en rien profité aux autres partis. Beaucoup d’électeurs de gauche, écœurés et découragés, sont en réalité restés chez eux puisque l’abstention a atteint plus de 40 % . La droite a remporté une victoire par défaut en ne progressant que très faiblement en nombre de suffrages par rapport au scrutin précédent.

Le peuple portugais va donc continuer à subir les assauts du FMI, de la BCE et de la Commission et de leurs émissaires arrogants en costumes sombres et lunettes noires qui se comportent souvent comme une véritable armée d’occupation. Les Portugais, et notamment les Lisboètes, ont souvent fait preuve de courage et d’abnégation dans l’épreuve. Lisbonne a dû subir un terrible séisme en 1755 et elle est parvenue à se reconstruire en quelques années grâce à la force de ses travailleurs et de ses ingénieurs. C’est une ville qui a su dompter l’océan pour s’ouvrir de nouveaux horizons en même temps qu’elle a su rester ouverte à la différence. Les écrivains comme Fernando Pessoa, Antonio Lobo Antunes ou José Saramago, prix Nobel de littérature décédé l’an dernier, ont su capter cette atmosphère si particulière. En se promenant dans ses ruelles escarpées, en visitant ses quartiers pittoresques qui mêlent diverses influences architecturales, on y rencontre une population accueillante. On y observe également un peuple au travail, loin du monde des traders oisifs et des rois de la finance. Peuple à qui l’on est en train de faire payer une crise qui se situe aux antipodes de ses préoccupations quotidiennes. Le salaire minimum ne s’élève qu’à 470 euros mensuels et le salaire moyen tourne autour de 800 euros. C’est au Portugal que l’on trouve les inégalités de salaires les plus fortes du continent et son taux de pauvreté, qui s’élève à 18% de la population, reste parmi les plus élevés d’Europe[1]. Le chômage touche 12 % des actifs, tandis que la précarité est devenue la norme pour des milliers de personnes. Loin des clichés touristiques sur les cireurs de chaussures des rues de Lisbonne, on peut observer de nombreuses personnes âgées qui travaillent dans la restauration ou le nettoyage pour compléter des pensions de retraites misérables. La précarité s’observe aussi bien dans les corps de travailleurs fatigués que dans l’état souvent vétustes de nombreux immeubles de la ville. Au cœur même de Lisbonne, et plus encore dans sa banlieue (notamment dans le quartier de Benfica) s’aligne des bâtiments  vétustes, à la limite de l’insalubrité tandis que la spéculation immobilière fait des ravages à l’ouest de la ville. La politique antisociale d’austérité imposée depuis des années creuse les inégalités à l’œil nu…

Lisbonne reste une des capitales d’Europe les plus inégalitaire mais aussi, peut-être, l’une des moins ravagée et uniformisée par la société de consommation. Les grands groupes capitalistes du textile, de l’habillement et de la grande distribution y sont certes présents mais beaucoup moins envahissants que dans bien des agglomérations européennes. Certains quartiers populaires, comme la Bica ou l’Alfama gardent une vie communautaire, des solidarités et une identité extrêmement fortes. On peut s’y promener en toute quiétude loin des agences immobilières, des banques et des magasins de mode qui ont défiguré les centres-villes et fait perdre leur âme à tant de villes préférant chasser les classes populaires vers des banlieues périphériques. Moins muséifiée que beaucoup de capitales, plus vivante et davantage en lien avec la réalité sociale, Lisbonne garde un côté authentique et populaire très attachant. Cependant, le Barrio Alto montre aussi une cité plus intégrée dans la mondialisation libérale avec ses boutiques de luxe, ses restaurants branchés et sa jeunesse favorisée.

Au terme d’une semaine passée à découvrir les mille petites merveilles de cette ville insolite (mention spéciale pour les tramways qui gravissent les collines sinueuses de la vieille ville !), la colère est encore plus grande devant la cure de libéralisme infligée à ce peuple. Avec une droite de combat revenue aux affaires, et décidée à répondre sans condition aux injonctions des institutions financières internationales, le mouvement social doit se préparer à résister. Résister et passer à l’offensive pour faire reculer les ogres de la troïka. Cela pose évidemment la question de l’alternative politique à (re)construire pour donner le carburant indispensable aux luttes menées par les salariés depuis deux ans. C’est toute la gauche portugaise qui est aujourd’hui interpelée. Le PS, qui demeure le premier parti des salariés, devra enfin tourner la page blairiste et sociale-libérale pour retrouver la confiance du peuple de gauche et montrer qu’il est encore capable d’un sursaut salutaire. Le PCP et les Verts (alliés dans la coalition CDU) seraient bien inspirés de défendre une politique unitaire leur permettant de peser sur l’évolution du PS, en insufflant ses propositions au cœur de la gauche et non à ses marges. Quant au Bloc des gauches, pourquoi ne trouverait-il pas sa place dans un front unitaire de la gauche, dont il pourrait devenir l’aile marchante et révolutionnaire ? La situation terrible du peuple portugais exige que les trois composantes historiques de la gauche s’unissent, discutent et dégagent les grands axes d’un programme d’urgence sociale et démocratique. Un programme qui retrouverait le souffle libérateur du 1er mai 1974, qui tirerait toutes les leçons de l’échec patent du social-libéralisme et mettrait la résistance au FMI et la redistribution des richesses au centre de ses priorités. Les luttes sociales seraient ainsi stimulées et le peuple retrouverait confiance dans sa capacité à construire une autre société. Cette perspective semble encore bien lointaine mais le peuple travailleur de Lisbonne et du Portugal le mérite !

Julien GUERIN (le 15-07-2011)

Bibliographie sommaire :

Sur la ville de Lisbonne (histoire, mœurs…)

–          Eça de Queiroz, Les Maia, Editions Chandeigne, 2000

–          Fernando Pessoa, Lisbonne, 10-18, coll. Domaine étranger, 2000.

–          José Saramago, L’histoire du siège de Lisbonne, Seuil, Coll. Points, 1999.

–          Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, Querelle sur le mal et la providence, Lisbonne 1755, Mille et une nuits, 2011.

Sur le régime de Salazar :

–          Yves Léonard, Salazarisme et fascisme, Editions Chandeigne, 1996.

Sur le traumatisme des guerres coloniales en Afrique :

–          Antonio Lobo Antunes, Le cul de Judas, Métailié, 1997.

–          Antonio Lobo Antunes, Connaissance de l’enfer, Seuil, Coll. Points, 2000.

Sur la révolution portugaise :

–          Yves Léonard, La Révolution des œillets, Editions Chandeigne, 2003.

–          Gérard Filoche, Printemps portugais, Editions Actéon, 1984.

–          Jaime Semprun, La Guerre sociale au Portugal, Editions Champ libre, 1975.


[1] Les chiffres donnés proviennent d’Eurostat.

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