De la division de la gauche au Programme commun (1965-1972)

Vive le Programme Commun !

Depuis la scission de Tours, en 1920, la seule tentative de rapprochement concret entre socialistes et communistes en France a découlé de la tactique du « Front unique ouvrier », élaborée au sein de la Komintern en 1921. La rapide dégénérescence stalinienne de la IIIe Internationale eu pour conséquence la mise en place, dès le milieu des années 1920, de la tactique du « Front unique à la base », qui empêchait en pratique toute lutte commune avec les socialistes et éloignait de ce fait toute perspective unitaire. Les errements ultra-gauche de la « troisième période » et la théorie délirante du « social-fascisme », promue par Staline en personne, ne firent que confirmer cette division du mouvement ouvrier international. Après le mirage du Front populaire, où l’unité de la gauche s’était diluée dans une alliance avec des formations bourgeoises au nom de l’unité nationale, la rupture se fit encore plus nette, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, en raison de l’apparition des « Blocs ». Face à un PCF de nouveau contraint par Moscou au sectarisme le plus extrême, la SFIO fit le choix de l’Ouest dès 1947, ce qui lui imposait des alliances de « Troisième Force » avec des partis de droite et semblait justifier les oukases communistes.

La mort de Staline suscita un très relatif dégel qui permis pour un temps aux communistes de sortir de leur ghetto, mais le retour de De Gaulle et la mise en place d’institutions à sa mesure changèrent la donne à gauche. En juin1958, la SFIO se rallie à la Croix de Lorraine au nom de la défense de la République contre les factieux, ce qui suscite, dès l’année suivante la plus grave scission de l’histoire de la SFIO. La minorité hostile à la guerre d’Algérie et à la Ve République s’en va fondre le PSA, ancêtre du PSU. Cette balkanisation de la gauche socialiste ne profite pourtant pas, malgré son hostilité à De Gaulle, au PCF qui doit se cantonner à gérer les remous que suscitent en son sein la crise du mouvement communiste international et le divorce entre le Chine et l’URSS. Au début des années 1960, à gauche, l’unité est bien loin…

Le rapprochement électoral

La montée en force de la perspective unitaire a lieu dans les années 1962-1963. Tout comme le sarkozisme renforce actuellement les aspirations unitaires des salariés, des militants de base et de la jeunesse, le gaullisme triomphant exige une riposte collective de tout la gauche. En 1962, quoique séparément, la SFIO et le PCF mènent campagne pour le nom au référendum proposant l’élection du président au suffrage universel. Malgré l’échec du « cartel du Non », constitué des socialistes, des radicaux et des républicains modérés, deux vérités deviennent manifestes à une échelle de masse : l’opposition socialiste à De Gaulle est possible et elle impose un rapprochement avec le PCF. Pour J. Poperen : « il y a assez de « non » pour encourager l’opposition de la SFIO, pas assez pour sauver le Cartel ». Bref, fort des 62 % obtenus pas le oui, De Gaulle a gagné le référendum, mais il n’a pas réussi à transformer le scrutin en acclamation plébiscitaire, puisque 40 % des votes exprimés s’opposent au régime personnel. Peu après la proclamation des résultats, lors du BN de la SFIO tirant les leçons de l’échec du plébiscite, Mollet franchit le guet en affirmant : « la coalition des « démocrates » a échoué. Les troupes des indépendants et du MRP n’ont pas suivi : elles vont passer chez De Gaulle. Nous ne ferons pas la « Front populaire », mais nous devons penser à des arrangements électoraux avec les communistes ». Cette déclaration n’a rien de tonitruant, mais pour une SFIO qui craint plus que tout de se faire « plumer » par les « cocos », c’est déjà beaucoup…

Une nouvelle étape qualitative est franchie en 1965 avec la candidature unique de la gauche aux élections présidentielles face à un De Gaulle vieillissant. Suite à l’échec d’une tentative « néo-Troisième Force » menée par le maire de Marseille, Gaston Deferre, les cartes sont rebattues. Les militants unitaires du PSU avaient déjà mis en place, sous l’égide de Jean Vilar, un « Comité pour une candidature unique de la gauche » et, avant même l’échec final de la candidature cente-gauche soutenue par L’Express, on commençait à gauche à murmurer le nom de Mitterrand. Le dirigeant de la CIR, un des nombreux clubs dont l’existence est à la fois un symptôme et une conséquence de la crise de la gauche non-communiste, annonce sa candidature le 10 septembre et il est soutenu rapidement par la SFIO et par les PCF, puis par le PSU en octobre. La candidature unique est un succès, puisque Mitterrand parvient à mettre De Gaulle en ballottage et distance très largement Lecanuet, le candidat centriste. C’est le 1er acte de l’unité de la gauche.

Les deux années suivantes sont marquées par un double mouvement : construction de la Fédération de la Gauche Démocratique et Socialistes (FGDS) rassemblant la SFIO, les radicaux et les clubs socialisants , mais aussi discussion idéologique entre cette mouvance socialiste en formation et le PCF. Cette poussée convergente est renforcée sur le plan syndical par le pacte d’unité d’action conclu entre la CGT, centrale majoritaire que sa subordination au PCF cantonne sur le simple plan corporatiste, et la CFDT déconfessionnalisée qui est en train de préciser son programme autogestionnaire. Malgré les hésitations et les revirement au sein de la FGDS, mais aussi entre la Fédération et le PCF, l’unité tient bon. Au lendemain du 2d tour des présidentielles de 1965, Mollet se dit partisan de la fusion des organisations de la FGDS et affirme clairement que « si l’on va vraiment vers une formation de caractère socialiste […], la SFIO est prête à disparaître ». En octobre 1966, au congrès de Suresnes de la SFIO, Claude Fuzier rappelle qu’« il n’existe pas d’avenir en dehors de l’union de toute la gauche en vue de la prise du pouvoir et du gouvernement en commun ». Le 20 décembre, un accord est conclu entre la FGDS et le PCF, établissant des constats de convergences, ainsi que d’objectifs communs. La seule réelle divergence concerne la politique extérieure. L’alignement du PCF sur l’URSS et l’atlantisme de la vieille SFIO semble irréductible l’un à l’autre… En 1967, la gauche conclut un accord de désistement au second tour et rate d’un siège la majorité à la Chambre. Selon Jean Poperen, « Sous la tempête d’équinoxe qui, cette nuit-là, ravage la France, les chefs gaullistes attendent le salut des Comores et des îles Wallis et Futuna. Au petit jour, ils ne gardent la majorité que grâce aux bourgs pourris de l’outre-mer »… Cette dynamique unitaire débouche sur la rédaction d’une plate-forme commune FGDS-PCF rendue publique le 24 février 1968. Plus que son contenu, elle est resté dans les mémoires en raison de la « petite phrase » qu’elle contient et qui semble ouvrir une perspective révolutionnaire en cas d’opposition forcenée de la droite et du patronat. En effet, les deux formations se disent « d’accord pour examiner en commun les mesures à prendre pour faire échec aux tentatives de tout nature visant à empêcher un gouvernement de gauche de mettre en œuvre son programme ». Cet apparent dépassement du cadre électoral-parlementaire dans lequel s’est pour l’instant cantonnée la gauche va pourtant exploser en vol, pris dans les bourrasques de Mai…

Mai bouleverse tous les plans

Mai 68 est un révélateur cruel des insuffisances du rapprochement qui s’est opéré à gauche depuis l’élection présidentielle de 1965. La grève générale posait la question du pouvoir à un stade largement supérieur de conscience que le plat réformisme de fait professé par les textes unitaires de 1966-1968. L’union des gauches n’était pas assez solide pour faire face aux aspirations des masses. Dès l’été 1967, c’est l’ensemble du salariat qui est attaqué par les ordonnances de Pompidou. Cette tentative de le mettre en coupe réglée pour répondre aux exigences d’un capitalisme français en pleine ouverture débouche sur les grandes grèves combatives de l’avant-Mai chez Dassault à Bordeaux, chez Rhodiaceta à Lyon et Besançon, celles des ouvriers à Redon et paysans à Quimper à l’été. La montée des travailleurs s’expriment pendant toute la fin de l’année de façon significative dans l’Ouest où se côtoient une paysannerie progressiste et une jeune classe ouvrière peu domestiquée. De même, dans les grandes villes, le malaise étudiant devient de plus en plus palpable. Bien avant Mai, la France est loin de s’ennuyer… La radicalisation sociale se fait en deux temps. Le 2 mai, fait d’une haute valeur symbolique, la police occupe la Sorbonne. Selon Jean Poperen, « en chassant les étudiants de leurs facultés, [le pouvoir gaulliste] les donne à l’émeute ». Puis, après la « nuit des barricades » du 10 mai au Quartier Latin, la manifestation unitaire de protestation, appelée par la CGT, la CFDT, l’UNEF, le SNESUP et la FEN, qui a été avancée au 13 mai en raison de la violence de la répression, fait basculer le monde du travail de la sympathie passive pour les étudiants vers l’opposition frontale au pouvoir. Dès le 14 mai, les salariés de Sud-Aviation-Bouguenais votent la grève illimitée ; le 15, c’est Cléon qui se lance ; le 16, c’est au tour de Flins et de Renault-Billancourt ; le 17, les métallos, la construction mécanique, la RATP, la SNCF et EDF rejoignent le mouvement. Mai a vraiment commencé.

En quelques jours, le mouvement des masses a totalement chamboulé le paysage politique. Le pouvoir et son parti sont atones, les syndicats -particulièrement la CGT et la CFDT- sont maîtres du jeu, ceux qui avaient à gauche été attirés par les sirènes du centrisme sont bien contraints de constater que la baudruche s’est dégonflée sous les coups de la montée ouvrière. Le PSU, lui, tombe dans un suivisme par rapport au mouvement étudiant qui le mène à la lisière du gauchisme et le marginalise. Fait essentiel, le centre de gravité de la gauche est en train de repartir vers le PCF, car la force gréviste et le rôle central qui échoie à la CGT dans le mouvement compensent largement les gages que le Parti avait dû consentir, pour se rapprocher des « fédérés », à la froide tactique électorale-parlementaire qui le défavorisait automatiquement. La perspective insurrectionnelle déséquilibrait de nouveau la gauche en renforçant le PCF et en marginalisant une FGDS qui, ayant perdu avant le 20 mai les quelques contacts syndicaux qu’elle avait réussi à nouer, était encline à chercher sur sa droite un contre-poids à l’influence que le mouvement gréviste conférait aux communistes. La FGDS avait bien appelé à des élections le 16 au soir et avait même proposé à la gauche politique et syndicale l’ouverture d’un débat sur les réformes de structure à mener à bien. Toutefois, le PCF, contraint de surenchérir pour conforter sa place retrouvée dans les usines, récuse l’accord FGDS-PCF du 24 février et exige un programme qui soit un véritable « contrat de majorité ». De même, l’unité syndicale se fissure. À André Jeanson, leader de la CFDT affirmant que les travailleurs ne sauraient se satisfaire de « succès alimentaires », Séguy répond que « l’heure n’est pas aux bavardages sur les transformations profondes de la société »…

La relance du processus de masses, après les 1ers ressacs a lieu le 24 mai après l’allocution TV ratée de De Gaulle et impose au pouvoir de négocier avec les syndicats à Grenelle, dans la nuit du 26 au 27 mai. Le PCF, qui ne peut se résoudre à partir seule à l’aventure en s’appuyant sur le mouvement social et qui craint par-dessus tout de devenir le dindon de la farce en cas d’une sortie de crise qui passerait par la case « union nationale », n’a pas le choix : il faut trouver un compromis avec le pouvoir pour que, surtout, rien ne change. La dernière relance, après celle du 13, puis du 24 a lieu après les accords de Grenelle, dans les heures qui suivent leur rejet par la base de Billancourt. Le 27 mai, la mouvance UNEF-CFDT-PSU, lors du fameux meeting de Charléty, réalise un acrobatique grand écart en alliant phraséologie gauchiste et appel à Mendès-France, officiellement membre du PSU, mais fervent partisan d’un gouvernement d’union nationale sans rivage à droite. Le 28, Mitterrand annonce sa candidature au nom de toute la FGDS et la réponse du PCF a lieu le 29, sur les Grands Boulevards : 500 000 manifestants défilent alors que De Gaulle décolle pour Baden-Baden. Il ne reste que quelques heures à la gauche pour trouver un accord. Les « fédérés » acceptent du bout des lèvres de participer à un gouvernement Mendès qui irait de Giscard à Geismar, mais cette solution est inacceptable pour les communistes qui rejettent cette « nouvelle expérience de troisième force ». Le moment est passé. Le 30 mai à 16 h 30, De Gaulle reprend la main et le reflux commence. Face au patronat et au pouvoir personnel, un débouché politique manquait cruellement.

Le poison de la division

L’après-mai se fait donc sous le signe du reflux généralisé du mouvement social et de la gauche. Après les législatives qui accouchent d’une Chambre gaulliste « introuvable », Mitterrand est vivement critiqué en raison de l’annonce de sa candidature unitaire, que les fédérés considèrent, une fois le torrent social endigué, comme une aventure personnelle. A l’heure des règlements de compte, les phrases assassines pleuvent. Devant ses amis de la CIR et à propos de la SFIO, Mitterrand s’écrie que « s’il s’agit seulement de mettre de la peinture sur des bancs vermoulus, [il] ne ser[a] pas la peinture ». Rien d’étonnant à ce que, le 7 novembre 1968, il démissionne de la présidence de la FGDS. Dans un patriotisme de parti caractéristique des temps, Mauroy répond qu’il n’est « pas question pour [lui] d’embarquer des passagers pour les laisser dans les cales, mais [qu’]il n’est pas question non plus pour des équipages corsaires d’arraisonner la vieille SFIO ». Le PCF, lui, rigidifie ses conceptions et, tout en condamnant formellement la répression du printemps de Prague, passe en quelques mois d’une posture relativement unitaire à un positionnement orthodoxe fondé sur le rôle dirigeant du parti et sur la lutte conjointe contre le gauchisme et l’électoralisme. A Champigny, le tournant est effectué : le PCF ne se laissera pas déborder par la mouvance radicale héritière de Mai, ce qui implique de prendre ses distances avec une FGDS de toute façon en fin de course. C’est donc dans l’indifférence générale que la « vieille maison » annonce son propre dépassement en janvier 1969. L’enthousiasme des partenaires de la SFIO, et au premier chef de la CIR, n’est pas débordant, même après la chute de l’idole. En effet, le 27 avril 1969, le non l’emporte au référendum voulu par De Gaulle pour restaurer son autorité. La gauche a maintenant un boulevard, puisqu’après la démission du Général, la droite se divise entre le camp gaulliste que rejoignent les partisans de VGE et le centre-droit traditionnel des notables qui trouve dans Poher son porte-drapeau. De ces élections, la gauche va faire un monumental gâchis.

Profitant des hésitations de Mitterrand et de Mollet, Deferre surprend son monde en annonçant sa candidature deux jours après la victoire du référendum, une semaine à peine avant la 1ère session du congrès de la nouvelle formation appelée de ses vœux par la SFIO au début de l’année. Mitterrand hors course, la CIR renonce à s’y rendre et confirme la tenue de ses assises à Saint-Gratien, mais Savary et Poperen, suivis de leurs troupes (l’UCRG et l’UGCS), décident d’aller à Alfortville début mai. Le congrès constitutif du Nouveau Parti Socialiste commence sous des auspices favorables, mais les débats de fond sont vite relégués au second plan par la question de la désignation du candidat aux présidentielles imminentes. Le congrès s’achève en farce lorsque les partisans de Deferre, minoritaires lors du vote sur la candidature, exigent que le congrès revote ! Les partisans d’une désignation immédiate fermant la porte à une éventuelle candidature unique obtiennent finalement gain de cause dans un vacarme indescriptible. Indigné par ces procédés, Savary, qui avait présenté son éventuelle candidature comme étant « susceptible d’être celle de toute la gauche », jette l’éponge et souhaite « bon vent » à l’équipée Deferre. Ce candidat droitier et peu légitime vu les conditions ubuesques de son investiture ne peut faire l’unanimité à gauche. Le PCF présente un vieux routier de la politique, Jacques Duclos, tandis que le PSU se décide pour Michel Rocard et que la Ligue Communiste annonce la candidature d’Alain Krivine. Le ticket Deferre-Mendès, en marge de la gauche, fait pâle figure face à un PCF invoquant le souvenir de 1936 et à une gauche radicale surfant sur la vague de l’après-Mai. Le discrédit et même l’anachronisme du ticket de centre-gauche sont tels que Duclos fait rapidement figure de candidat unitaire Le fond est atteint au soir du 1er tour. Deferre ne parvient à rassembler sur son nom que 5 % des voix exprimées. Duclos le distance largement, avec ses 21 %, mais il n’arrive qu’en troisième position, derrière Poher et Pompidou. La gauche est éliminée du second tour, malgré le succès de 1965, malgré l’explosion de 1968… Tout est à reconstruire.

Les nouvelles fondations sont ébauchées dès le mois suivant. A Bagneux, l’UGCS de Poperen, des transfuges de la CIR menés par Labarrière, ainsi que le CERES, débattent de la nécessité devenue impérieuse de l’unité socialiste et annoncent leur participation aux assise d’Issy-les-Moulineaux, prévue en juin 1969. La seconde session du congrès constitutif du NPS se tient donc dans une toute autre ambiance que la catastrophique réunion d’Alfortville. Les cinq textes en présence (Mollet, Savary, Mauroy, Deferre, texte de Bagneux) montrent une nette inflexion à gauche. La motion de synthèse partielle -une parti du Nord n’y suivant pas Mauroy- reprend l’esprit de la motion Savary et déclare sans ambages que « l’union de la gauche constitue […] l’axe normal de la stratégie socialiste […]. Le parti doit engager sans préalable et poursuivre un débat public avec le Parti communiste ».A l’issue du congrès d’Issy, le renouvellement est ébauché. 28 membres du Comité directeur sont nouveaux. Douze n’appartenaient pas à la SFIO, même si sept membres, seulement, n’en avaient jamais été adhérents. Poperen et ses amis, fraîchement arrivés, refusent de se présenter, tandis que les candidats du CERES sont tous battus, dont Chevénement. Le nouveau parti a encore du chemin à parcourir pour accomplir sa mue. C’est l’avis d’un congressiste qui affirme après Issy : « on ‘est certes pas revenu au printemps de 1967, mais on s’est beaucoup plus éloigné de mai 1969 que ne pourrait le faire croire le calendrier ».

Le parti de la rose au poing

Aux lendemains d’Issy, le Parti socialiste espère se doter du Premier secrétaire idoine en la personne d’Alain Savary, qui l’emporte de peu face à Pierre Mauroy au Comité directeur suivant le congrès fondateur. On a trop souvent dit que Savary n’était qu’une marionnette agitée par l’inamovible Mollet pour feindre la rénovation malgré le maintien d’un appareil très « vieille SFIO ». La réalité est plus complexe. Savary avait été élu par la gauche du parti et avait suscité chez Mauroy une haine inexpiable que son esprit consensuel s’est ingénié à dissiper. Le Premier secrétaire a donc multiplié les concessions inutiles à son aile droite, bien décidée à l’abattre, et n’a réussi qu’à dresser contre lui une gauche qui lui était au premier abord favorable. Pas surprenant, au final, que le dirigeant du Nouveau Parti Socialiste ait été contraint de s’arrimer à ce qu’il lui restait, les proches de Mollet, dont il finit par devenir le prisonnier. Ce rapports de force interne, auquel il convient d’ajouter le naturel réservé et pusillanime de Savary, explique l’absence de toute activation volontariste du Parti. On discute bien avec le PC, mais sans réelle conviction. On propose bien à la CIR de fusionner avec la nouvelle formation socialiste, mais on ne fait rien pour dissiper les préventions d’un Mitterrand convaincu que Mollet tient encore la barre… Ainsi, pour ce qui est de l’unification socialiste, rien ne se passe de janvier à juin 1970 et, au congrès de la CIR, Mitterrand parle négligemment d’une éventuelle unification en… 1973 ! C’est à ce moment que la lame de fond unitaire s’exprime brutalement dans le NPS où des sections, voire des fédérations, appellent à un congrès national de fusion. Le Comité directeur se voit contraint d’inviter la CIR au 2d congrès du NPS qui a lieu le 20 juin 1970 à Épinay-sur-Seine, déjà ! Malgré des signes de crispation inhabituels chez lui, Mitterrand reçoit l’ovation de la salle à l’issue d’un discours boycotté par Mollet qui s’est défendu des reproches immédiatement formulés par les militants unitaires en affirmant sans fausse honte qu’il avait « bien le droit d’aller pisser »… Les acquis du congrès d’Issy s’amenuisent à tel point que Savary est de plus en plus amené à concilier l’inconciliable. C’est sous sa direction que le NPS accouche d’un plan d’action très à gauche bourré de formules qui fleurent bon le molletisme radical, mais renonce dans le même temps à interdire les alliances centristes que nouent depuis des lustres les édiles socialistes lors des municipales. Au CN de Bondy, face à sa gauche qui exige que le Parti récuse toute alliance avec le centre, Savary déclare qu’il « n’aime par les verrous » et obtient le soutien de sa droite pour que soit autorisé le rapprochement avec « les démocrates qui se sont opposés sans équivoque et avec constance au pouvoir actuel, lorsque ceux-ci, sans se reconnaître officiellement dans sa doctrine, en viennent à dénoncer les effets du régime capitaliste et se déclarent d’accord avec le programme municipal du Parti »… Cette formulation alambiquée prouve toutefois que l’union des gauches progresse, car l’alliance décomplexée avec un centre qui vient pourtant d’être relooké par JJSS semble fin 1970 une position indéfendable dans le Nouveau PS !

Depuis juin, Mitterrand a repris l’initiative face à la SFIO obnubilée par les élections municipales. Il relance le processus unitaire chez lui, à Château-Chinon, le 7 novembre 1970, dans un discours célèbre où le leader de la CIR « en appelle solennellement à tous les socialistes qui relèveront l’espérance ». Il propose la création d’une délégation nationale pour l’unité des socialistes. Surtout, Mitterrand évolue. Depuis un an, il est en train d’occulter le souvenir de la défunte FGDS qui avait été son horizon depuis 1965 et veut maintenant l’unité socialiste avant tout, pour ensuite négocier avec le PCF. Le Parti communiste, et Marchais au premier chef, attaquent frontalement cette tactique, conscients qu’ils sont qu’elle est intimement liée à la notion mitterrandienne de rééquilibrage de la gauche. Mitterrand, victime des critiques staliniennes, est en passe de retrouver son crédit chez les cadres intermédiaires du NPS, alors que la base lui avait déjà fait un pont d’or en juin à Épinay. Les clés de la victoire face à Savary, reclus dans la forteresse molletiste de la cité Malesherbes, sont cette fois toutes dans ses mains. En outre, la publication du « bilan PS-PC », le 22 décembre 1970, confirme le raidissement du PCF qui s’accroche à la ligne dure de Champigny. La nouvelle formation socialiste se doit de trouver un leader capable de s’imposer face aux communistes et de dépasser les vieilles lunes du débat idéologique préconisé par Savary dans la droite ligne de Mollet. Pour Mitterrand, il est enfin temps de foncer. Ses alliés sont tout trouvés, il ne peut s’agir que des ennemis de Guy Mollet et de Savary : Gaston Deferre, ainsi que Pierre Mauroy, sont donc naturellement aux premières loges, mais le 1er cercle mitterrandiste parvient à entraîner dans la coalition les dirigeants néo-marxistes du CERES qui croisent le fer depuis deux ans avec ces deux barons droitiers… Ils serviront en réalité d’appoint si les bataillons du Nord et des Bouches-du-Rhône s’avèrent insuffisants pour l’emporter en juin 1971.

L’historique congrès d’Épinay fut donc un congrès d’appareil où la majorité en sursis de Savary, soutenue dans ce qu’elle pouvait encore avoir d’unitaire par les amis de Poperen, devait affronter les « conjurés » qui, malgré leurs désaccords politiques de fond, voyaient tous dans Mitterrand le seule homme capable de se débarrasser de Mollet, que Savary entraînerait immanquablement dans sa chute. Voilà en tout cas la thèse la plus répandue chez les historiens actuels préoccupés à déconstruire la légende miterrandienne qui s’est instillée dans le PS et dans de larges couches de l’opinion. Cette volonté louable de retrouver la vérité des faits a amené ces chercheurs à tordre le bâton dans l’autre sens. Si Épinay n’est pas un moment fondateur éthéré -en existe-t-il jamais ?-, il ne se réduit pas non plus à la froide victoire de la « conjuration » anti-molletiste. La ligne de fracture d’Épinay se situe entre les partisans d’un accord politique et électoral avec le PC et les militants favorables à l’approfondissement du dialogue idéologique. Pour le bloc pro-Mitterrand, la perpétuation de ce dialogue, c’est l’arlésienne. Conditionner l’arrivée du pouvoir de la gauche à la conclusion d’un accord idéologique de fond, voire à une réunification organique effaçant le congrès de Tours, cela revient dans la pratique à repousser la victoire aux calendes grecques. Tel est le sens de cette interrogation toute oratoire de Mitterrand à la tribune du congrès : « ce dialogue […], est-ce qu’il va résoudre le problème de deux philosophies, de deux modes de pensée, de deux modes de conception de l’homme dans la société ? ». La réponse est nette : « Alors, je ne comprendrais pas pourquoi il s’est créé un communisme et un socialisme » ! En commission des résolutions, c’est cet axe majoritaire qui se dégage, au-delà des arrière-pensées des uns et des autres. La rénovation socialiste avait certes commencé avant Épinay, mais c’est le congrès de l’Unité qui fixe définitivement le seul cap susceptible de mener à la victoire.

Vers le programme commun

L’unification socialiste faite, il est plus que temps de s’affirmer face aux communistes. Le fameux rééquilibrage de la gauche est à peine entamé, mais le PS a un nouvel atout en la personne de Mitterrand lui-même. Avec l’éviction de Mollet, la famille socialiste rompt définitivement avec un outillage mental collectif qui faisait peu ou prou des législatives la clef de voûte de la politique socialiste en Vème république. Mollet n’avait jamais accepté la présidentialisation du régime qu’il a toujours considéré comme une perversion des institutions qu’il avait contribué à créer et qui explique son refus de se présenter, en tant que chef de parti, aux présidentielles de 1965 et de 1969. A Épinay, les derniers vestiges d’une conception, devenue totalement anachronique, d’un président arbitre s’effondrent définitivement. Maintenant, le PS dispose à sa tête du seul candidat de gauche susceptible de battre la droite aux présidentielles. L’acquis de 1965 et l’échec de 1969 trouvent leur aboutissement dans la conquête par Mitterrand d’un PS enfin résolu à l’emporter et conscient qu’il est le seul à pouvoir le faire. Et cela, le PC est bien forcé de le prendre en compte. Les négociations du Programme commun de gouvernement sont incompréhensibles si elles ne sont pas replacées dans ce contexte nouveau. Bien sûr, ce ne fut pas une partie de plaisir. Le PC avait beau jeu de critiquer les alliances à géométrie variable des socialistes lors des municipales du début de l’année, notamment à Lille et à Marseille. Duclos se veut donneur de leçon au XIXème congrès en affirmant qu’il « ne peut y avoir de va-et-vient entre le socialisme et la capitalisme ». Bref, le complexe de de supériorité du PCF revivifié à Champigny semble encore de mise face à la « social-démocratie ». Pour lutter sur sa gauche, second axe de la ligne communiste, le PC ouvre une discussion de tonalité plus « radicale » avec le PSU qu’il cherche à désolidariser de la mouvance strictement gauchiste, mais qu’il espère aussi pouvoir utiliser comme une menace d’alliance de rechange contre le PS. Et, comme si le PCF ne suffisait pas, le pouvoir s’y met aussi ! En annonçant un référendum sur l’Europe, le 16 mars 1972, Pompidou espérait bien voir la gauche s’entredéchirer sur une question où les désaccords entre PS et PC sont encore patents. Mais en appelant à l’abstention, le PS évite le pire, c’est-à-dire la vindicte d’un PC trop heureux de disposer du monopole d’un vote « non » traditionnellement défouloire, donc allant au-delà de sa seule clientèle électorale.

En réalité, la dynamique unitaire est plus forte que tout et le travail accumulé en amont était plus qu’appréciable. Le Programme commun du 27 juin 1972 est à la fois la suite logique et l’accomplissement d’une longue série de textes unitaires qui va de l’accord du 20 décembre 1966 au « bilan PS-PC » du 22 décembre 1970 en passant par la plateforme du 24 février 1968. Le Parti socialiste venait de rédiger son célèbre programme autogestionnaire « Changer la vie » alors que le PCF s’en tenait à « Changer de cap », orientation qui alliait rigidité doctrinale et conciliation programmatique. Les difficultés avaient donc été en grande partie aplanies, mais restaient deux points de friction qui n’avaient rien d’anecdotique : la liste des nationalisation et la politique extérieure. Le suspens devient haletant en cette nuit historique du 26 au 27 juin 1971, au moment où les deux délégations feignent la rupture. A Marchais réaffirmant vers 2 heures du matin que le PC faisait de nationalisation de la sidérurgie « un problème-clé », Mitterrand rétorque, fataliste : « tant pis, nous avons atteint le point limite ». Au dire de Poperen, témoin de la scène, en rangeant sa sacoche, Mitterrand aurait retrouvé « le même air maussade qu’un an plus tôt, quand il rompit en commission des résolutions à Épinay »… Mais, après une ultime suspension de séance et une dernière reprise, à 3 h 40, les deux premiers secrétaire topent là. Plus de 50 ans après la scission de Tours, 35 ans après le Front populaire, la gauche avait enfin refait son unité dans ce pays et se présentait comme une alternative crédible à la droite et à la politique des actionnaires !

Pour autant, il serait ridicule d’ériger le programme commun en véritable Tables de la Loi de la gauche. Ce n’est que texte. Un programme de gouvernement. Et le contenu technique de ce texte importe en réalité bien moins que sa portée symbolique. Enfin, la gauche était unie ! Enfin, elle passait à l’action ! Enfin cette jeunesse qui n’avait jamais vu la gauche au pouvoir allait pouvoir se persuader que c’était possible. Personne ne s’y trompe. Même Alain Krivine est contraint de reconnaître dans le Programme commun « un événement de première importance qui pose les problèmes des travailleurs en termes politiques en offrant comme perspective le socialisme ». Au-delà des personnalités et des organisations, c’est le peuple de gauche tout entier qui prend conscience du changement. Le 1er décembre 1972, ce sont plus de 100 000 personnes qui se massent porte de Versailles lors du premier « meeting unitaire pour le Programme Commun de gouvernement de la gauche ». Ce jour-là, peut-être plus que le jour de la signature du Programme ou celui de son extension aux radicaux, l’unité de la gauche est devenue réalité pour des millions de salariés. En quelques années, les slogans gauchistes allaient se faire surpasser dans les manifs par un mot d’ordre d’avenir : « Unité, action programme commun » ! Les échos de Mai ne se retrouveraient bientôt plus dans des cris exaltés, minoritaires et finalement anachroniques de ceux qu’on commençait à appeler les soixante-huitards, mais dans la sourde clameur, profonde et majoritaire, des foules de salariés à qui l’unité de la gauche avait enfin donné un débouché politique tout à la fois crédible et enthousiasmant.

Bibliographie sommaire :

MITTERRAND F., Ma part de vérité : de la rupture à l’unité, Fayard, 1969.

ESTIER C., Journal d’un fédéré : la Fédération de la gauche au jour le jour, 1965-1969, Fayard, 1970.

POPEREN J., La Gauche française,1958-1965, Fayard, 1972.

POPEREN J., L’Unité de la Gauche (1965-1973), Fayard, 1975.

CHEVENEMENT J.-P., Les socialistes, les communistes et les autres, Aubier, 1977.

BERGOUNIOUX A. & GRUNBERG G., Le long remords du pouvoir. Les socialistes français et le pouvoir, Fayard, 1992.

LEFEBVRE D., Guy Mollet, le mal-aimé, Plon, 1992.

Le congrès d’Épinay. Un nouveau départ pour les socialistes, 2001.

SERNE P., Le Parti socialiste. 1965-1971, L’encyclopédie du socialisme, 2003.

ECK A., Alain Savary. Un socialiste dans la jungle, L’encyclopédie du socialisme, 2004.

MAUREL E., Jean Poperen, une vie à gauche, L’encyclopédie du socialisme, 2005

MEXENDEAU L., Histoire du Parti socialiste (1905-2005), Tallandier, 2005.

FILOCHE G., Mai 68. Histoire sans fin, Gawsewitch, 2007.

LEFEBVRE D., 1969 et la rénovation socialiste, Mémoires(s) du socialisme, 2009.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :