En Grèce, il faut les empêcher de nuire !

Par Jean-François Claudon (75)

N’en déplaise à Marx, quand l’histoire se répète, ce n’est pas toujours sous la forme de la farce. Ce piétinement, qui exprime en dernière analyse l’incapacité pour l’homme d’écrire sa propre histoire tant qu’il s’agite sous la talon de fer de l’accumulation du capital, peut parfois prendre la forme d’une tragédie. Et dans la drame que vit la Grèce, l’acte second a déjà commencé. Le premier avait débuté avec la crise de liquidités et la débâcle bancaire qu’avait suscitées l’effondrement des subprimes en 2008-2009. L’intrigue de cet acte initial est connue : plans de sauvegarde des banques, attaques contre les acquis sociaux du salariat et résistances des travailleurs hellènes qui ont mis en déroute la droite de Karamanlis en 2008-2009 et qui ont fini par hisser au pouvoir le PASOK de Papandréou. Et comme dans toute bonne tragédie, l’acte II a commencé en 2010 par un rebondissement.

Pour résoudre sa propre crise, l’Internationale des actionnaires de tous les pays a commencé à s’en prendre aux États en arguant de leur dette souveraine abyssale, que les différents plans de rafistolage du système financier international avaient opportunément creusée. Les banques qui avaient été renflouées et qui avait profité de cette manne pour spéculer sur les dettes souveraines des pays les plus fragiles de la zone Euro -la Grèce au premier chef- demandaient des comptes. Sous la menace des agences de notation, les plans d’austérité se firent plus systématiques et bien plus agressifs sous prétexte que les prêts de secours devenaient périlleux pour les institutions financières. Le versement des 110 milliards d’euros accordés à Athènes en mai 2010 est à ce titre conditionné par la mise en œuvre des réformes de structures jugées indispensables par le petit monde de la finance de marché. Et quel succès !

En Grèce, les quatre plans d’austérité menés à « bien » depuis le début de la crise ont mis en coupe réglée le pays et leurs résultats sont édifiants : dans la péninsule, la croissance a reculé en un an de 4, 5 %, le taux de chômage a augmenté de 30 %, la dette publique est passée de 140 à 150 % du PIB et le déficit est appelé à se maintenir, au dire même du FMI, aux alentours des 10 % pour les années qui viennent… Le mouvement des « indignés », amplifié par l’onde de choc encore vivace du printemps arabe, est une réponse imparfaite, mais bien réelle, à cette seconde offensive des spéculateurs contre les salariés européens. Et à attaque systématique, riposte bien plus massive !. La Grèce qui avait été le cadre d’une résistance combattive, mais minoritaire et éparpillée, lors du premier acte de la crise, entre 2008 et 2010, est brutalement poussée depuis quelques jours à l’avant de la scène. C’est bel et bien en Grèce que se noue actuellement le drame de notre temps.

Il faut avoir un peu d’imagination pour prendre conscience de la violence des coups qui s’abattent sur les salariés grecs depuis quelques mois, tant le nouveau plan d’austérité -le 5ème depuis 2008 !- promu par le renégat Papandréou constitue un plat épicé. L’État hellène vient en effet d’annoncer, pour satisfaire les exigences d’une troïka UE-BCE-FMI toujours plus affamée de rigueur et d’économies, la vente de trente d’entreprises d’État ou dans lesquelles il constitue l’actionnaire principal. Tout cela pour dégager à l’horizon 2015 la somme pharaonique de 50 milliards d’euros, qui correspondrait en France à 450 milliards à parité de PIB… En Grèce, on brade tout pour cause de changement de propriétaire ! Place à la Grèce des impérialistes, des mafieux, des escrocs et de l’Église ! Place aux goinfres ! La preuve ultime ? Le diktat que constitue « l’impératif de la diminution du déficit » souffre une exception révélant, s’il en était encore besoin, qui décide vraiment en Grèce. En effet, le seul budget public qui se maintient est celui de l’armement (le 2ème du monde à parité de PIB) car il nourrit les marchands de canon français, anglais, allemands et américains. Quel aveu des classes dominantes ! Et quel déni de démocratie pour le peuple grec !

La note était pourtant déjà salée pour les travailleurs hellènes. Cette attaque en règle contre les services publics et la propriété collective se superpose en effet à une politique déflationniste jamais vue depuis les années 1930, si ce n’est dans les dictatures ultra-libérales d’Amérique du Sud. Jugez du peu : baisse des pensions, gel puis baisse des salaires, licenciements massifs dans la fonction publique, explosion du coût des frais médicaux, hausse massive des taxes indirectes et disparition quasi-complète de la fiscalité sur les entreprises. Même Sarkozy et sa bande n’ont pas fait pire ! Pour comprendre vraiment le peuple grec, il faudrait imaginer une France ultra-sarkozyste où l’on vendrait en bloc et en vrac Roissy, Orly, Airbus, EDF, la Poste, la SNCF, Renault, Total, la Caisse des dépôts et consignations, les ports de Marseille, la Tour Eiffel, le Musée du Louvre, où les salaires seraient amputés de 20 %, où les retraites constitueraient un lointain souvenir et où la moindre consultation médicale serait facturée 120 euros… Rien de moins ! Pas surprenant qu’en Grèce, la précarité et la pauvreté progressent à une vitesse effrayante. Elle est omniprésente dans la rue, où les clochards se multiplient.

Les salariés grecs, refusant les diktats des spéculateurs exprimés par leurs laquais de la Commission européenne et du FMI, ont répondu à l’appel des indignés espagnols en commençant à se rassembler tous les soirs sur la place Syntagma, en face du Parlement. Il faut dire qu’ils les avaient provoqués ! A la Puerta del Sol, à Madrid, une des banderoles géantes du Mouvement du 15 mai demandait aux Grecs s’ils s’étaient endormis. Force est de constater qu’ils ont répondu présents ! Dès la fin du mois de mai, le campement des Indignés grecs étaient en place, mais la mobilisation s’apparentait plus à un sympathique pique-nique citoyen qu’à un impétueux mouvement de masses. Le déclic est venu autour du week-end des 4 et 5 juin. Car, pour de nombreux salariés grecs qui toléraient encore du bout des lèvres au nom d’un bien vague sens des responsabilités cette austérité imposée d’en haut, cette fois-ci, trop, c’est trop. Le 5ème plan d’austérité, non merci ! Non au bradage de nos vies ! C’est cette exaspération insondable qu’exprime Christina, salariée de 40 ans fraîchement mobilisée sur la place Syntagma, quand elle s’écrie : « on est là car ça suffit ! Jusqu’ici on dormait, il faut se soulever ». Dimanche 5 au soir, ils étaient 80 000 rassemblés sur la place après une journée d’action syndicale qui n’avait pas fait recette. La Grèce n’avait plus connu ça depuis près de 30 ans ! En début de semaine, ils étaient peut-être plus plus de 100 000. La montée révolutionnaire est devenue patente aux yeux de tous et l’affrontement se prépare, car le pouvoir définitivement discrédité par sa nouvelle abdication face à la troïka UE-BCE-FMI ne peut souffrir un tel contre-pouvoir s’organisant sur son perron.

Comme en Espagne, le mouvement de protestation contre les plans d’austérité est une mobilisation « citoyenne » qui intègre des composantes très variées. Pour certains des indignés, il ne s’agit pas tant d’imposer l’abrogation de toutes les mesures antisociales que « d’empêcher le vote de nouvelles mesures d’austérité » prévues au début de l’été. A l’opposé, pour d’autres, souvent proches des mouvances étudiantes autonomes de la capitale qui ont fait tant de mal au mouvement social ces dernières années, il est l’heure de construire place Syntagma une commune autogérée susceptible de proposer aux salariés grecs « un autre monde », c’est-à-dire un contre-modèle utopique s’opposant au monde de la finance tout en cohabitant avec lui. Certains slogans sombrent même dans l’antiparlementarisme le plus rance et s’en prennent à la totalité des députés, forcément veules et corrompus. D’ailleurs, partis politiques et syndicats ne sont pas les bienvenus sous les tentes de la place Syntagma, tout du moins au dire des apôtres d’une résistance désincarnée venant de partout et de nulle part, ceux-là même qui, pour l’instant, dirigent confusément le mouvement de la place Syntagma.

Mais la mobilisation des indignés grecs, depuis sa transformation en mouvement de masse, est en passe de dépasser ses contradictions. Errements gauchistes et illusions conciliatrices disparaissent bien vite quand les masses font brusquement irruption dans la lutte, fût-elle la plus mal engagée. Les mots d’ordre qui deviennent les plus populaires sur la place sont ceux qui sont catégoriquement hostiles au remboursement de la dette (« Nous ne payerons jamais ! »), ceux qui posent le problème de la crise en terme de rapport de force social et ceux qui posent -au moins de façon négative- la question du pouvoir (« Dehors »). Le slogan-phare « Nous ne devons rien, nous ne vendrons rien et nous ne payerons rien », dans sa simplicité, a le mérite d’affirmer le caractère foncièrement illégitime des engagements de la Grèce actuelle (dette de l’époque des Colonels, dette contractée lors des JO de 2004…). Depuis une semaine, c’est sur la place Syntagma que tout se joue. Et personne ne s’y trompe. Les syndicats, dont la division est une constante de l’histoire contemporaine de la Grèce depuis la Seconde Guerre mondiale et qui ont la fâcheuse habitude de défiler séparément, ont été contraints de se rapprocher du mouvement des indignés. Le PAME, la centrale syndicale du KKE (le PC grec) a appelé à manifester dès le 3 juin et les deux autres confédérations lui ont emboîté le pas le lendemain. Malgré leurs réserves, les campeurs en chef de la place Syntagma ont bien été obligés de suivre le mouvement. Résultats : lors de la dernière journée d’action du secteur public, qui a eu lieu le jeudi 9 juin, les cortèges ont rassemblé plus d’un million de personnes dans toute la Grèce ! De même, les partis politiques, le PASOK y compris, ne peuvent pas faire comme si cette mobilisation n’existait pas. Ce ne sera une surprise que pour les plus sectaires des observateurs, mais les militants socialistes, certes un brin désorientés, mais ayant fait le choix de leur camp contre leurs « dirigeants », ne sont pas rares dans les rangs des manifestants juchés devant le Parement. C’est un fait : le mouvement de la place Syntagma devient jour après jour le cadre unitaire de la lutte des salariés grecs contre leurs exploiteurs, n’en déplaise aux bureaucrates pétris de sectarisme organisationnelle et aux gauchistes convaincus que toute organisation trahit.

Le mouvement de la place Syntagma, lancé en écho à celui des Indignados espagnols, pose le problème de la dette à une niveau supérieur. Ce qui avait été à peine ébauché à la Puerta del Sol se réalise actuellement en Grèce à une échelle de masse : un mouvement social généralisé qui entend résoudre le problème de la dette en revendiquant le pouvoir d’État. La question du pouvoir, que l’on repoussait dédaigneusement à Madrid est devenue depuis quelques jours le nœud gordien du drame qui se joue à Athènes. Peu à peu, une idée a fait son chemin aux abords du Parlement grec. Le dimanche 5 juin, l’assemblée générale de la place Syntagma a en effet décidé de bloquer le vote du second plan de « sauvetage », prévu à la fin du mois, en empêchant les députés de se rendre dans l’hémicycle le jour venu. La neutralisation de ce pouvoir croupion devient un problème brûlant et pose automatiquement aux salariés mobilisés la question de son remplacement par des organes gouvernementaux représentants réellement la nation grecque. Sur la place Tahir du peuple grec, on discute depuis quelques jours de la convocation d’une Assemblée Constituante, mais aussi de la réorganisation de l’économie en fonction des besoins du plus grand nombre et non des profits d’une infime minorité… Tout cela ressemble à s’y méprendre à la révolution et les possédants le savent. Les rumeurs relatives à l’organisation d’un coup d’État militaire vont bon train à Athènes et ces bruits expriment la prise de conscience dans de larges couches de la population de l’imminence de l’affrontement. Le mouvement de la place Syntagma doit s’organiser en conséquence pour faire face à toute éventualité. Le dilettantisme gauchiste doit définitivement faire place nette aux meilleures traditions des organisations ouvrières : la liberté de discussion, l’unité dans l’action, le contrôle des délégués et la mobilisation constante des masses. C’est ainsi et pas autrement que le bras-de-fer engagé avec les spéculateurs, les impérialistes et leur laquais pourra tourner en faveur des salariés grecs.

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