Et si, en Espagne, « l’indignation » se muait en révolution ?

L’actuel « printemps des peuples », dont l’étincelle jaillit en Tunisie il y a plus de six mois, ne cesse de s’approfondir. Car après l’Égypte, la Libye et la Syrie, c’est au tour de l’Espagne de rentrer dans la danse. Mais nous ne sommes plus sous le règne du Caudillo. Depuis la « transition démocratique » et la modernisation économique du pays, l’Espagne s’est arrachée à son indolence pluriséculaire pour devenir une grande puissance arrimée à l’Europe du Nord, sans pour autant se débarrasser de tous les oripeaux d’ancien régime dont elle s’était parée depuis le crépuscule du « Siècle d’Or ». Plus qu’à l’approfondissement d’une même dynamique, c’est en fait à la rencontre des deux tendances politiques actuelles les plus fondamentales à laquelle nous assistons : la révolution méditerranéenne contre le déficit démocratique des régimes en place et la lutte du salariat contre les plans d’austérité que lui impose le capitalisme en crise. L’Espagne au carrefour entre la Grèce et l’Égypte ? C’est géographiquement peu orthodoxe, mais ce n’est pas absolument dénué de sens !

La mobilisation actuelle d’une frange significative du peuple espagnol est une conséquence de la crise économique et sociale qui frappe de plein fouet ce qui était encore il y a 4 ans -comme la Grèce !- l’élève modèle de l’Europe libérale où extraversion se devait de rimer avec tertiarisation et financiarisation de l’économie. On le lit partout : l’explosion de la bulle immobilière espagnole, chaînon parmi d’autres de la crise hypothécaire généralisée suscitée par l’effondrement des subprimes, a plongé l’Espagne dans le marasme. Dur coup pour l’ego des thuriféraires du « miracle économique » espagnol symbolisé par les réalisations de l’année 1992… Mais coup immensément plus violent et assassin pour les millions de salariés espagnols qui, eux, n’ont que leur force de travail pour vivre ! Le taux de chômage dépasse les 20 % de la population active et avoisine les 45 % pour les 18-25 ans. Dans L’Humanité du 21 mai, Cathy Ceïbe note qu’en 2011, « l’austérité version Zapatero s’est traduite par une augmentation de 10 % du tarif de l’électricité et du gaz. La TVA a une nouvelle fois été revue à la hausse. Les fonctionnaires se sont vu imposer un gel des salaires. Même sanction pour les retraités. Enfin, la réforme des retraites a repoussé l’âge de la fin des activités à 67 ans »…

Pour autant, en Espagne, les manifestations des derniers mois n’avaient à première vue rien pour surprendre. Il s’agissait de mobilisations ponctuelles, à l’appel des syndicats, pour protester contre la vie chère, le chômage et contre les politiques libérales menées par un gouvernement socialiste en chute libre dans les sondages. Bref, rien de plus palpitant que quelques ballades dominicales balisées et sans perspective, afin de mettre un peu la pression sur le PSOE à quelques semaines d’échéances électorales locales éminemment périlleuses pour le pouvoir en place… On en oubliait presque les grèves puissantes de l’année dernière, notamment la grève générale réussie d’octobre 2010. Ce verrou d’habitudes, de faux-fuyants et de conservatismes, qui canalisait et contenait le mouvement social, a commencé à sauter le 15 mai dernier, lorsque quelques manifestants ont décidé de rester sur place à l’issue de la mobilisation du jour à Madrid. Sans le savoir, le mouvement de la Puerta del Sol était en train de naître en se plaçant dans le sillage prometteur du mouvement de la Place Tahrir

Comme en Tunisie, comme en Égypte, c’est à une vitesse folle que le mouvement social en cours s’est approfondi. Il se nourrit maintenant avant tout de l’indignation que suscite dans la masse de la population les pratiques de « leurs » élites telles que la corruption ou le cynisme, ainsi que le déficit démocratique imposé par le bipartisme régnant dans la péninsule. La police a eu beau déloger les militants occupant la Puerta del Sol en fin de semaine dernière, ils sont revenus à la charge, encore plus nombreux et plus motivés, dès le 18 mai, en bravant l’interdiction formulée par le conseil électoral, ainsi que les menaces à peine voilées proférées par le Parti Populaire. Le mouvement de protestation de la Puerta del Sol est en train de faire tâche d’huile dans tout le pays, puisque près d’une centaines de places centrales étaient occupées par les manifestants vendredi 20 mai en fin de journée. Ce mouvement se définit lui-même comme une mobilisation multiforme de milliers de citoyens « indignés de la situation politique, économique et social du pays ». Il s’agit donc d’une mobilisation citoyenne fondamentalement éthique qui se rapproche des révolutions arabes des derniers mois. D’ailleurs, comme au Sud de la Méditerranée, le rôle d’internet semble de prime abord absolument décisif et c’est la jeunesse qui apparaît comme le fer de lance de la contestation.

Mouvement social, mouvement « citoyen », mais surtout mouvement dynamique. On pourrait disserter des heures sur le contenu du Manifeste de Democracia Real Ya ! (« Une vraie démocratie, maintenant ! ») qui prétend incarner le Mouvement du 15 mai et qui commence à obtenir un écho de masse. Mais, comme nous savons que des dizaines de groupuscules vont se faire une joie de disséquer le texte, nous leur laisserons ce plaisir pour nous concentrer sur l’essentiel. Bien sûr, on pourrait regretter la tonalité « citoyenne » de ce texte qui dissimule les antagonismes sociaux en en appelant aux « gens normaux » et non aux salariés. On ne pourrait que regretter la confusion dont fait preuve ce Manifeste qui dénonce les « politiciens » avec bien plus de force que les banquiers et qui met dans le même sac le PSOE et le PPE dans des termes qui ressemblent à l’UMPS de Marine Lepen… Enfin, on pourrait regretter le caractère bien trop abstrait de ce texte qui chante « le bien-être et le bonheur des personnes », ainsi que le « libre développement personnel et le droit à la consommation des biens nécessaires pour une vie saine et heureuse » sans parler de salaires, de protection sociale, de réduction du temps de travail, de service public, de nationalisation des banques… On pourrait faire une analyse de texte ligne par ligne, mais cela ne changerait rien : le fait politique déterminant, c’est que ce Manifeste tend à unifier et à centraliser la protestation sociale qui monte des profondeurs du salariat espagnol.

Ce qui ressort des témoignages d’un bon nombre de participants, c’est la politisation rapide de ce mouvement. Ce n’est ni un mouvement de « djeun’s » excités et avinés, ni un rassemblement de « bobos » en mal de salons alternatifs où causer. Le mouvement des indignados contient en son sein la possibilité d’un mobilisation profonde de l’ensemble du salariat espagnol. Le slogan central du mouvement, « nous ne sommes pas une marchandise entre les mains des politiques et des banquiers », est en effet riche d’un potentiel mobilisateur et unificateur peut-être insoupçonné. Selon Libération du samedi 21 mai, d’autres formules tout aussi lapidaires et efficaces sont en train de fleurir des Asturies à l’Andalousie, de la Galice à Barcelone : « vous sauvez les banques, vous volez les pauvres » ; « politiques, c’est nous vos chefs, et nous sommes en train de vous virer »… D’ailleurs, ceux qui sont obsédés par les « révoltes générationnelles » et autres « mobilisations facebook » ne voient pas ou ne veulent pas voir que le brassage des générations devient remarquables dans les rangs des manifestants. Une jeune Française vivant en Murcie interviewée par 20 minutes décrit « un véritable effet boule de neige […] qui réunit plusieurs générations ». Dans le même article, une jeune femme madrilène se dit frappée du calme et de la sérénité des jeunes et des salariés mobilisés. « Ils ne défilent pas, ne crient pas. Ils discutent entre eux et s’écoutent », raconte cette étudiante enchantée avoir assisté à des débats entre des Madrilènes de tout âge. C’est le peuple qui discute et s’organise, ce ne sont pas des avant-gardes autoproclamées qui jouent à la révolution ! A part quelques slogans valorisant les seuls « damnés de la terre » au dépend du reste des salariés, il n’y a rien de gauchiste, rien de minoritaire dans ce mouvement ! D’ailleurs, les deux mots d’ordre de ce Mouvement du 15 mai -le refus de se soumettre au diktat du capitalisme financiarisé et la volonté de se réapproprier la souveraineté populaire-, ne résument-ils pas le programme traditionnel du socialisme depuis plus d’un siècle ?

Si ce mouvement se généralise, ce qui est loin d’être impossible, même à l’issue des élections municipales du 22 mai, il faut qu’il se dote d’un débouché politique. Les échéances électorales seront un bon révélateur de l’état de conscience des salariés et de la jeunesse espagnols. Trois scénarios sont envisageables à l’heure où ces lignes sont écrites. Le Parti Populaire a des chances de l’emporter, notamment dans les fiefs socialistes de la Castille-La Manche, de Barcelone et de Séville, en misant sur la démobilisation des sympathisants du mouvement du 15 mai les moins politisés et sur le transfert de leur suffrage par les plus combatifs du PSOE à Izquierda Unida et aux petites formations situées à la gauche du parti de Zapatero. Toutefois, si les conservateurs sont en capacité de l’emporter par défaut, un économiste barcelonais interrogé par L’Humanité signale que « la confiance des Espagnols, et des salariés en particulier, […] à l’égard du Parti populaire est minime »….Le grand vainqueur du scrutin serait dans ce cas l’abstention. Ce second scénario est en réalité plus plausible que le premier, tant le PPE paraît incapable de réponde aux aspirations véritablement populaires exprimées sans relâche depuis une semaine. La dialectique profonde du Mouvement du 15 mai fait que les conservateurs, qui se frottaient les mains il y a encore quelques jours, doivent commencer à avoir des sueurs froides, vu l’intense politisation que suscite la mobilisation dans toutes les villes espagnoles. Un universitaires madrilène interviewé par Libération estime quant à lui que la mobilisation pourrait finalement donner un coup de fouet aux électeurs socialistes démotivés puisqu’une de leçons du mouvement, « c’est que la politique est l’affaire de tous ». Face aux apolitiques anarchisants singeant les réflexes les plus idiots de la CNT des temps héroïques en rejetant dos-a-dos politiciens de droite et de gauche, c’est une simple secrétaire, prénommée Sofia, qui a raison, elle qui affirme qu’il « faut aller voter dimanche et continuer [le]s mobilisations lundi ». La classe ouvrière, en Espagne comme ailleurs, n’a jamais fait un pas en avant sans associer à la grève et à la manifestation de masse le bulletin de vote.

C’est en votant qu’un scénario imprévu pourra surgir du néant dans lequel le capitalisme en crise et son accompagnement coupable par les sociaux-démocrates ont plongé l’Espagne. Si les partis de gauche l’emportent dans un maximum de régions et de communes espagnoles, le peuple aura réussi un coup double : la droite ibérique sera battue pour longtemps et le PSOE sera contrait de gouverner ces collectivités avec le reste de la gauche. Les militants du PSOE solidaires du Mouvement du 15 mai pourront alors prendre position et appeler leur parti à écouter la voie du peuple. L’aile gauche du Parti socialiste, quant à elle, aura les mains libres pour mener une campagne unitaire, avec le reste de la gauche, pour la mise en place d’un plan d’urgence démocratique et sociale. Les milliers de manifestants qui veulent mettre le holà à la dictature de la finance de marché ne pourront pas refuser ce pas en avant, car un plan d’urgence pour les salariés, prenant le contre-pied du plan de sauvetage des banques de Zapatero & Co, n’est rien d’autre que le débouché politique logique de leur salutaire protestation.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :