William et Kate, le nouvel « opium du peuple »

Par Jean-François Claudon (75)

LE grand jour a enfin eu lieu ! On ne pouvait d’ailleurs s’y tromper : la reine hésitait entre deux chapeaux plus improbables l’un que l’autre, l’opinion publique de sa Majesté trépignait d’impatience, les têtes couronnées du monde entier arrivaient à Londres parées de leurs plus beaux atours, la grande bourgeoisie enrageait de voir ce faste qui lui est -malgré ses millions- à jamais inaccessible, la presse européenne tentait de faire rêver le bon peuple malgré le désintérêt manifeste que suscite sur le continent le folklore monarchique d’outre-Manche. Pas de doute, le mariage princier de William et de sa belle roturière vient d’avoir lieu. Pendant les centaines d’heures d’antenne télé et radio qui ont couvert l’événement, on a tout dit, sur tous les tons. Ici, on était absolument fan ; là, on la jouait un peu amusé ; ailleurs, on prenait la chose très au sérieux. Le couple princier a été examiné sous toutes les coutures. Des documentaires d’investigation, un téléfilm au goût de navet qui relate la rencontre, des petites phrases savamment distillées au gré des interviews… N’en jetez plus ! Tout a été dit ! Tout ? Pas tout à fait en réalité. Une question a été sciemment et pudiquement laissée de côté : celle du coût social de cet événement qu’on a du mal à placer dans la catégories des grandes dates qui jalonnent l’histoire de l’humanité…

Il est tout de même incroyable que les dépenses publiques liées aux noces du rejeton de Charles avec sa Cendrillon n’aient pas fait l’objet d’une publication officielle. En pleine euphorie matrimoniale, l’opinion d’outre-Manche ne semble pas mériter cette information dont la publication relève pourtant de l’exigence de transparence démocratique la plus élémentaire. D’autant plus que nous ne sommes plus aux temps d’Henri VIII et que les revenus de la couronne viennent essentiellement des subsides votées par le parlement anglais, c’est-à-dire des poches des contribuables. Oh, bien sûr, à défaut de Dieu, la reine y pourvoira. Le mariage n’étant pas une cérémonie publique comme le couronnement, « la famille royale paie pour la plupart des items sur la liste du mariage : les fleurs, les robes, le service et la réception. […] La reine Élisabeth II s’acquitte des frais pour la réception après-mariage pour environ 650 invités au palais de Buckingham, tandis que le père de William, le prince Charles, paie pour le dîner à 300 convives », selon Sylvia Hui, de l’Associated Press. Même les parents de Kate ont bien été forcés de mettre la main à la poche. Mais que voulez-vous ? Leur petit-fils ayant de fortes chances de devenir roi d’Angleterre, ils ne vont pas se plaindre… que la marié est trop belle !

Malgré ce sacrifice familial à faire pleurer dans les chaumières, le mariage princier a tout de même un coût pour des salariés qui sont loin d’être remis du mal qui ronge leur pays depuis que les parasites de la City ont contaminé l’ensemble de la nation britannique. La « Windsor family » a beau dire qu’elle paiera, ce n’est pas elle qui va rétribuer les 5000 policiers qui assuraient la sécurité le jour du mariage… Les dépenses de sécurité afférentes au mariage de William et Kate sont évaluées à plus de 12 millions de dollars, les salaires des fonctionnaires de police étant majoré pour l’occasion. Et c’est là qu’est l’essentiel.

Malgré les retombées touristiques, estimées à plus d’un milliard de dollars, on oublie de dire que la transformation du 29 avril 2011 en jour férié pour toute la nation britannique lui coûte en perte de productivité la bagatelle de 10 milliards de dollars… Eu égard aux sommes titanesques englouties par la finance de marché, eu égard aux dividendes et autres bonus qui huilent avec l’efficacité que l’on sait la circulation capitaliste, cette somme n’a rien d’extraordinaire. Et ce malgré tous les cris d’horreur ou d’admiration que pousseront à l’envie les Courbet, Pernaut et autres Bern. Mais tout est relatif. Au Royaume-Uni, d’autant plus facilement que l’euphorie populaire est réelle, ce manque à gagner est littéralement passé sous silence. En revanche, à chaque mouvement de grève d’ampleur en France, en Angleterre ou ailleurs, les commentateurs-qui-savent-tout ne se privent jamais de rappeler le « coût » désastreux pour la nation que représente la mobilisation sociale, surtout face aux pays voisins qui, eux, ne sont jamais touchés par la lutte des classes, c’est bien connu !. Dans le cadre de la « concurrence mondiale » où le « marché libre » à défaut d’être forcément effectif, stipendie les éditorialistes de tous les pays, tout doit être chiffré, soupesé et comparé (toujours dans le sens du moins-disant social), sauf le coût du mariage du « petit ». Pour les puissants de ce monde et leurs valets de plume, vendre du rêve, fait oublier aux salariés -ne serait-ce qu’un instant- la cruauté de l’exploitation, la violence de l’oppression et l’absurdité de l’aliénation capitaliste, cela n’a pas de prix. Le mariage princier, vulgaire « opium du peuple » qui camouflent derrière un nuage de sucre-glace les véritables rapports sociaux, fait incontestablement partie de cette économie de la frustration nécessaire pour perpétuer ses rapports et, ainsi, faire perdurer le monde de la bourgeoisie décadente.

Mais l’Angleterre authentique, c’est autre chose que ces « applaudissements imbéciles et [ces] huées fanatiques », pour reprendre une belle expression de Jaurès. C’est autre chose que le capitalisme triomphant, l’arrogance des classes dominantes et le consensus libéralo-concordataire. Comme le disait, en bon internationaliste, Trotsky aux soldats de l’Armée Rouge lors de l’offensive des troupes blanches du général Ioudénitch, équipées et financées par le gouvernement britannique, le 24 octobre 1919 : « à côté de la Grande-Bretagne des profits, de la violence, de la corruption, de la soif de sang, il existe celle du travail, du pouvoir spirituel, des idéaux élevés de la solidarité internationale ». Qu’elles est belle, cette Angleterre-là ! Vivement qu’elle règle son compte à la vieille société qui n’a que trop duré.

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2 Responses to William et Kate, le nouvel « opium du peuple »

  1. lamy says:

    Un journaliste et écrivain anglais écrivait récemment que, contrairement à nous froggys, eux n’avaient pas eu besoin de raccourcir le Roi et la Reine et qu’ils nous avaient précédé de 100 ans pour verser dans une monarchie parlementaire « en douceur » ce dont il était très fier. Oui mais nous nous n’avons plus à payer l’addition salée d’une famille Windsor accablée de consanguinité et qui coûte fort cher aux contribuables anglais…God save our Président of 2012 !!!

  2. offensivesocialiste says:

    C’est vrai que « les rois ne vivent pas de peu », comme nous l’enseignait déjà le bon Rabelais au XVIe siècle. Et nos amis anglais ont une fâcheuse tendance à oublier que c’est eux qui ont les 1ers raccourci leur roi. C’était Charles Ier en 1649, soit 150 ans avant le début de la Révolution française. Un petit détail : ce moment fort et tragique de l’histoire anglaise n’est plus au programme dans les classes de collège depuis une certaine… Margaret Thatcher. Comme c’est étrange !

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