Le socialisme, c’est la vraie libération des énergies !

Par Robert Tourcoing (75)

Nous traversons une époque un peu bizarre. D’une part, c’est la crise, et beaucoup de gens sont spontanément furieux contre les banquiers, les traders, les magouilleurs de toutes sorte, voire le FMI pour les peuples qui ont affaire à lui. Des « décideurs » qui gagnent vingt, cinquante, deux cents SMIC par an se penchent par-dessus les parapets de la télévision et des cabinets ministériels pour expliquer aux gens ordinaires qu’il va falloir se serrer la ceinture. D’autre part, seule une petite minorité reconnaît dans l’« idée communiste » une voie d’avenir, tandis que la majorité hausse les épaules en déclarant : « déjà essayé, ça n’a pas marché ».

Il y a quelque temps, M. Attali, qui est un libéral, a écrit un rapport qui devait « libérer » la croissance. Apparemment, elle est toujours dans sa cage… A vrai dire, elle va y rester, car ce qui ligote la croissance, et même tout simplement le progrès humain, c’est justement ce sacré « libéralisme », comme ils l’ont baptisé.

Partons directement dans l’utopie, à savoir le socialisme réalisé – ou appelez-le communisme, c’est la même chose. Évidemment, les voies de cette réalisation sont problématiques et encore mal connues. Certaines sont des impasses meurtrières, d’autres ont à peine été débroussaillées, d’autres encore sont à peine entrevues. C’est tout le drame du vingtième siècle, et ce sera notre combat pour le vingt-et-unième. A vrai dire, en dehors du projet communiste, on ne voit guère d’autre politique que la conservation des choses existantes, généralement teintée de nostalgie et d’angoisse du déclin, ainsi que quelques vieilleries mortifères comme l’islamisme, le nationalisme, etc. Il y a aussi la « politique de civilisation » de MM. Sarkozy et Morin, mais personne n’a compris ce que c’était, et sûrement même pas eux ! Examinons ce que cette utopie communiste « libérerait », pour reprendre les mots de M. Attali.

Dans le marxisme originel, l’Etat devait « dépérir » : en l’absence de classes, et donc de travailleurs à mater, ne resterait alors qu’une fonction de régulation des conflits interpersonnels (justice et police ordinaires, en somme). Si la formule « à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités », et son corollaire ultime, la disparition de l’argent, ont un sens, c’est une partie gigantesque de l’appareil bureaucratique qui n’a plus lieu d’être : tous les « mammouths », les administrations des impôts, des aides sociales, de l’ANPE, de la sécurité sociale, etc.

Si l’on va faire un tour du côté du « secteur privé », on se rend compte immédiatement qu’une énorme part de ses activités sont non-productives, sans utilité pour la société, contrairement à ce que les propagandistes racontent. Que produit une banque, par exemple ? Rien : c’est un organe de contrôle des pouvoirs d’achat ; elle déplace des groupes de zéros dans des mémoires d’ordinateurs. Près d’un million d’emplois, tout de même. Que produit une compagnie d’assurance ? Rien, de même : elle déplace aussi des zéros, des primes aux indemnisations, en ponctionnant 10 ou 20% au passage. Que produit un ministère : rien, à part du langage administratif au kilomètre et des « décisions » qui se détruisent l’une l’autre au gré des alternances. Que produisent les secteurs de la publicité, de la « communication », des « relations publiques », les cabinets de « droit des affaires »? Encore une fois, rien : tout cela n’existe pas en tant que tel, mais comme sous-produit d’un univers concurrentiel, de la guerre économique permanente, que seul le manque d’imagination, et la crainte paralysante de retomber dans les erreurs du passé, font considérer comme un modèle indépassable.

Mais qu’est-ce qui produit, alors ? C’est bien là le côté amusant de nos sociétés : très peu de gens ne produisent. Les usines, les transports, la santé, bref les secteurs où « quand on fait une grève, les gens s’en aperçoivent ». Le reste, c’est du gras, des secteurs qui survivent et qui s’hypertrophient, même, parce que la société n’arrive pas à dépasser le capitalisme. Ou des secteurs qui, dans une société post-capitaliste, relèveraient des « loisirs » et non de l’« emploi » : tout ce qui est culturel, par exemple. Alain Badiou voit à juste titre dans le dépassement de l’opposition travail manuel / travail intellectuel l’un des noyaux du marxisme. C’est très concret : cela veut dire que dans une société communiste, au lieu d’avoir d’un côté des universitaires, des professeurs, des journalistes, des hommes politiques, des experts, des fonctionnaires, des professeurs, etc., qui ne font en somme que parler et écrire (qui plus est bridés par diverses contraintes administratives), et de l’autre côté des employés qui n’ont pas la parole parce qu’ils sont occupés à fabriquer des chaussettes ou des voitures, tout le monde produira pour un nombre limité d’heures, et les activités non productives d’ordre intellectuel seront démocratisées.

Après les activités inutiles, il y a les activités carrément nuisibles. Quatre cent mille personnes fabriquent des armes, en France. Trois cent mille sont dans l’armée. Ce n’est pas indispensable en soi, mais uniquement parce que l’humanité n’a pas encore trouvé le moyen de surmonter ses bouffées périodiques de crime industriel. Comme les pays potentiellement ennemis consentent des efforts symétriques, tout cela tend à s’annuler, d’ailleurs. Évidemment, on ne sait pas comment résoudre cette question. Kant a écrit un livre (Vers la paix perpétuelle, 1795), des idéalistes ont fait les conventions de Genève, la SDN, l’ONU, les socialistes ont inventé l’internationale ouvrière. Rien de tout cela n’a marché jusqu’à présent. Mais, après tout, rien n’a complètement explicité la nature de la lumière, en sciences, et on ne s’arrête pas de chercher pour autant. Y a-t-il une fatalité de la guerre ? A ce compte-là, on pourrait dire qu’il y a une fatalité du choléra, une autre de la monarchie absolue, et une troisième de l’esclavage. Des guerres, cela fait un moment qu’il n’y en a plus beaucoup en Europe. De l’Europe au monde, est-ce vraiment la lune ?

Attaquons-nous au « produit » lui-même, à la sacro-sainte marchandise. On s’approche là des besoins réels : manger de bonnes choses, bien s’habiller, se déplacer, construire des maisons, les chauffer, etc. Mais on s’approche aussi d’une classe de produits qui n’existent que par et pour la distinction sociale : dans une société sans classes, est-ce qu’il y aura encore beaucoup de Porsche, de Rolex, de tourisme spatial, de Louis Vuitton, de toilettes en or pour émirs ? Rien n’est moins sûr.

Allons encore plus loin, allons sonder la cervelle des gens. C’est horrible à dire, mais même en France, même en ce début de 21ème siècle, nombre de ces cervelles sont occupées par une préoccupation pesante, celle de la survie économique. La proportion est considérable, et elle va augmenter, puisque c’est la crise. Combien d’étudiants, par exemple, se préoccupent d’apprendre ce qui leur « donnera un emploi », plutôt que ce qu’ils aiment, ce qui a une véritable utilité, ce où ils pourraient exceller ? Combien de cerveaux, combien de cœurs perdus dans les marécages des « MBA », des « écoles de communication », des « IEP » ? Même aux très respectables Arts et Métiers, la moitié des formations traite d’un néant baptisé « sciences du travail et de la société » ou « gestion ». Franchement, qui étudierait ces « matières » de son plein gré ? A Londres et à New York, un bon million d’ingénieurs, de mathématiciens et d’autodidactes sont occupés à boursicoter, dans l’espoir d’acheter des appartements que leur propre boursicotage rend hors de prix. Voilà, c’est le capitalisme contemporain ! C’est un prodigieux gâchis du potentiel humain.

Mais alors, cela veut dire que le socialisme, s’il est un jour réalisé, libérerait une quantité incroyable de ressources, de temps, d’énergies humaines ? Oui. Ce serait absolument massif. Libérée de ce grand monstre froid de l’Etat, libérée de l’argent, libérée de la guerre, libérée de la contrainte économique, l’humanité progresserait à pas de géant. Rien qu’en Europe, un tiers ou la moitié du temps pourrait être rendu. Combiné avec l’égalisation des niveaux de vie, ce serait un Big Bang : pour la toute première fois dans l’histoire de l’humanité, tout le monde serait libéré en grande partie du travail de production, et consacrerait le reste à la vie sociale, intellectuelle, scientifique, artistique, sportive… Le socialisme, c’est un peu d’aristocratie pour tous !

Voilà, tel est notre « pari ». Comme dirait l’autre, « si vous gagnez, vous gagnez tout, si vous perdez, vous ne perdez rien ».

 

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4 Responses to Le socialisme, c’est la vraie libération des énergies !

  1. lamy dit :

    Ce sont des « lunes » de ce type qui nous ont permis d’apprécier le goulag, la révolution culturelle, PolPot, la Stasi, Castro, etc…Les théories ont comme grand avantage de ne rester attirantes que jusqu’au moment où les hommes les mettent en pratique…

  2. Thomas PETIT dit :

    Toute utopie a son utilité.
    Pour autant, il me semble que tu bases ton propos sur des analyses erronées ou déconnectées de la réalité.
    A quoi sert un ministère? A organiser l’action publique.
    A quoi sert le publiciste? A informer les citoyens qu’un nouveau produit existe et pourrait leur faciliter la vie.
    A quoi sert le banquier? A sécuriser des ressources permettant de cumuler des biens afin de pallier les périodes de crise.
    Tous ces métiers ont leur utilité mais aussi leurs côté obscur, leur détournement, notamment par ceux qui profitent d’une position sans en avoir la fibre, la volonté d’en exploiter l’utilité réelle.
    Dire que tout le monde devrait faire du manuel est dangereux : si l’on m’imposait de fabriquer des voitures, je n’aurais plus confiance dans ces matériels… Chacun ses qualités et ses défauts.
    Le problème du capitalisme est plus dans le fait que ces qualités ne permettent de vivre que si elles aboutissent à un échange marchand.
    A l’inverse, le productivisme aboutit à produire sans forcément en comprendre les raisons. Défendre l’emploi pour l’emploi va à l’encontre de l’émancipation de l’homme dont Aristote parlait déjà. Le progrès consiste à supprimer des contraintes de travail tout en ayant accès aux ressources. Le problème est la répartition de ces ressources (d’où l’idée de revenu d’existence lié aux progrès techniques de l’histoire humaine que nul ne devrait avoir le droit d’exproprier aux autres).
    Nous devrions tous être rentiers de notre histoire, de notre société. C’est l’idée de la Fonction Publique : des bras sont libérés des productions de base (chasse, pêche, fabrication d’un abri…) pour développer des activités émancipatrices (éducation, recherche, judiciaire, culture, …). L’armée était le premier de ces services : les gains de productivité de l’agriculture ont permis de lever des armées qui au départ devaient sécuriser les agriculteurs face aux incursions des pillards.
    Il faut donc savoir relativiser et faire attention aux idéologies colportées car si toute réflexion peut être intéressante, dire qu’une société de manuels est meilleure peut amener à l’exécution des élites telle qu’on a pu les voir en Chine, au Cambodge, etc…
    Le socialisme est certainement la vraie libération des énergies, mais pas le communisme.

  3. julien guerin dit :

    Encore ce Lamy qui vient pourrir notre site?? Je ne réponds même pas tant les arguments sont grossiers et ridicules….ce qui est excessif est insignifiant!!

  4. robert dit :

    Bon, moi je réponds en quelques mots !

    Les utopies, ou objectifs de long terme, sont des constructions de l’esprit où l’on fait abstraction des techniques de mise en oeuvre… A mon sens, elles jouent un rôle capital, et naturel d’ailleurs, puisque la faculté d’imagination nous a été impartie.

    Bien sûr, toute l’horreur du 20ème siècle, ce sont des tentatives pour « forcer » le réel et l’homme à leur ressembler : crime et échec. C’est pour ça que je dis : nous avons expérimenté certaines impasses, mais comme dans tout processus de recherche, ce n’est pas une raison pour abandonner.

    Le risque est en effet de glisser de la « fin des idéologies » à la fin des idées tout court, en d’autres termes, de la critique du totalitarisme au renoncement complet à toute politique créative – sachant que ceux d’en face, eux, n’ont pas renoncé du tout, bien au contraire !

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