En mémoire de Rosa et de Karl Liebknecht

Par Jean-François Claudon (75)

Le 15 janvier 1919, il y a 92 ans, disparaissaient, lâchement assassinés par la contre-révolution triomphante, les deux dirigeants du tout jeune PC allemand (KPD) : Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. Ces deux militants socialistes exemplaires et d’une trempe exceptionnelle ont été de tous les combats des travailleurs allemands depuis l’aube du XXe siècle. Rosa, la théoricienne, a combattu âprement contre la « révision » à laquelle Bernstein proposait de soumettre le marxisme. Cette intellectuelle polonaise d’origine juive, co-fondatrice du Parti social-démocrate de Pologne et de Lituanie, a su se frayer un chemin dans le parti socialiste allemand (SPD) et dans l’Internationale et, non contente d’apparaître comme un soutien gauche au « pape » du marxisme Karl Kautsky dans la lutte contre l’opportunisme, elle devient enseignante à l’école du SPD et affine ses conceptions économiques sur le capitalisme, ce qui renforce la pertinence de ses attaques contre les illusions réformistes répandues par les révisionnistes et qui s’instillent progressivement dans les rangs du SPD et au sein de l’ l’Internationale. Karl Liebknecht, né comme Rosa en 1871 -l’année de la Commune de Paris- et fils de Wilhelm -l’un des fondateurs du SPD-, fait quant à lui beaucoup plus figure d’activiste, bien qu’il s’agisse également d’un brillant intellectuel. Il est le porte-parole de la jeunesse révoltée allemande et a dirigé une véritable campagne antimilitariste de masse lors de la montée révolutionnaire de 1905. Il est élu député SPD en 1912.

Mais c’est la guerre impérialiste qui a permis à ces deux révolutionnaires d’exception de donner toute leur mesure, car ce sont dans les heures tragiques que se révèle le tempérament profond des militants. A l’antipode de ces milliers de socialistes qui se sont littéralement effondrés moralement en 1914, leur volonté s’est tendue encore davantage sous le coup des événements. Dès le 4 août 1914, Liebknecht s’oppose au vote des crédits de guerre par le groupe SPD au Reichstag, même s’il s’y rallie par discipline de groupe. En décembre, libéré de l’illusion de l’unité d’un parti qui se vautre dans le chauvinisme et dans le bellicisme, il est le seul député SPD qui vote contre de nouveaux crédits. En 1915, il parvient à entraîner une vingtaine de députés socialistes derrière son slogan appelé à passer à la postérité : « l’ennemi principal est dans notre pays ». Il soutient la conférence internationaliste de Zimmerwald, au printemps 1915, mais ne peut s’y rendre, car mobilisé. Pendant ce temps, Rosa n’est pas en reste, elle qui a déclaré, quelques mois avant le déclenchement des hostilités que « les guerres sont un phénomène barbare, profondément immoral, réactionnaire et contraire aux intérêts du peuple ». Elle est arrêtée et emprisonnée pour cela en février 1915 et écrit en prison la brochure La Crise de la social-démocratie, publiée clandestinement sous le pseudonyme Junius. C’est déjà sur cette base d’analyse qu’elle avait commencé dès la fin 1914 à établir des contacts avec d’autres groupes refusant la guerre impérialiste et la trahison de la direction du SPD. Rosa crée avec Paul Levi les Lettres de Spartakus, une feuille clandestine qui se veut l’organe de reconstruction du parti sur des bases internationalistes. Mais les majoritaires de lui en laisse pas le temps. Rosa et ses amis spartakistes se font exclure avec toute l’opposition pacifiste en 1916, qui se regroupe dès 1917 en un Parti social-démocrate indépendant (USPD), dirigé par des socialistes modérés. Le parti indépendant est en effet dominé par Kautsky, qui en train de d’abandonner définitivement la perspective révolutionnaire au grand dam de ses disciples de gauche, dont Rosa, qui avait rompu avec son ancien maître à la fin des années 1900. Mais surtout, tapi derrière l’ancien « pape » du socialisme allemand, il y a Bernstein, le théoricien du « révisionnisme », tant conspué par Rosa et par la gauche du SPD depuis le début du XXème siècle…

Les désaccords sont profonds au sein du groupe « Spartakus », sur la question de l’entrée dans l’USPD. Liebknecht estime qu’il faut entrer dans l’USPD, malgré sa direction centriste, tandis que Rosa, attentiste et obsédée par l’idée de perdre le contact avec les masses ouvrières encore liées aux socialistes chauvins majoritaires, s’oppose à la création d’un nouveau parti. A l’opposé, certains militants, dont Levi alors en Suisse en pleine discussion avec les dirigeants socialistes russes en exil, ne se contentent pas d’attaquer de toute leur force les sociaux-chauvins du SPD majoritaire, mais condamnent également la perspective d’un parti associant centristes et révolutionnaires.  Pour Karl Radek, futur dirigeant fantasque de l’Internationale Communiste, « l’idée de construite un parti en commun avec les centristes est une dangereuse utopie. Les radicaux de gauche, que les circonstances s’y prêtent ou non, doivent, s’ils veulent remplir leur mission historique, construire leur propre parti ». Finalement, contrairement aux gauches brêmoise et berlinoise, le groupe « Spartakus » rentre dans l’USPD. Malgré sa faible audience initiale, comparée notamment aux tirages de la presse majoritaire ou indépendante, les révolutionnaires de l’USPD gagnent en influence dans la cadre de la montée contestataire et ouvrière des années 1917-1918. Toutefois, malgré tous les efforts de Liebknecht -qu’on envoie au front pour le faire taire,-et de Rosa -qui subit un second séjour en forteresse à partir de juillet1916-, le constat est sans appel. Selon l’historien Pierre Broué, en 1918, les Spartakistes n’ont pas réussi à constituer « une organisation propre, capable de répondre aux besoins et aux aspirations des masses, d’unifier les mots d’ordre, de centraliser l’action. La paix et la révolution vont les prendre de vitesse ». Paul Levi, près de deux ans après la mort des deux martyrs, affirmera d’ailleurs qu’il n’est pas un militant qui « ne regrette que la fondation d’un parti communiste n’ait pas été réalisée depuis longtemps, à l’époque de l’avant-guerre, que les communistes ne se soient pas regroupés, dès 1903, […] et qu’ils n’aient pas constitué un groupe, même réduit, mais qui aurait au moins exprimé la clarté ».

L’effondrement militaire du Reich et les premiers soubresauts de la révolution allemande, partie des ports de la Mer du Nord et se généralisant à toute l’Allemagne en quelques jours, imposent à la bourgeoisie des choix drastiques. Conseillé -et non contraint !- d’abdiquer par les dirigeants sociaux-chauvins qui se disent incapables de « tenir » les masses sans un changement de régime, le Kaiser abdique le 9 novembre au grand soulagement de l’état-major qui pourra rendre la république et la révolutions responsables de la défaite. Rosa est libérée dès le 8 novembre, la veille de la double proclamation de la république qui symbolise dans le discours la situation de dualité du pouvoir qui s’est imposée dans les faits. Ebert et Scheidemann, chefs des socialistes majoritaires, à qui Guillaume II a transmis les rênes du pouvoir, proclament la république démocratique au Reichstag, tandis que Liebknecht, l’homme de masse de « Spartakus » en lien avec les Indépendants de gauche berlinois et les « délégués révolutionnaires » désignés dans grandes usines de la capitale lors des grandes grèves de janvier 1918, proclame la république sociale devant la mairie de Berlin. Le vieil appareil d’État monarcho-prussien se rallie à une république qui devient de fait l’ultime rempart de l’ordre bourgeois face aux travailleurs qui tendent à s’organiser en conseils de soldats, d’ouvriers et de paysans. Dans cette période décisive de lutte frontale, les spartakistes peuvent offrir au mouvement des masses ses analyses, publiées dans Die Rote Fahne, le journal créé par Rosa le jour de la révolution de novembre, ainsi qu’un porte-drapeau en la personne de Liebknecht. Mais nullement un état-major. Les délégués révolutionnaires berlinois font évidemment confiance au grand révolutionnaire allemand, mais se méfient des maigres troupes spartakistes qui font davantage office de repoussoir. Selon Pierre Broué, « la vraie avant-garde des troupes dans les usines est organisée dans les rangs du parti social-démocrate indépendant sous la direction des centristes avec lesquels Liebknecht a rompu tant de lances, et particulièrement dans le noyau des délégués révolutionnaires des usines ». Par souci d’efficacité, Liebknecht se rapproche des Indépendants de gauche berlinois au risque de se faire taxer d’opportunisme, tandis qu’à l’opposé -et au grand dam de Rosa-, la base spartakiste, impuissante car éloignée des masses encore largement influencées par le SPD et l’USPD, sombre dans un gauchisme infantile, cette « maladie » qui va faire tant de mal aux révolutionnaires allemands.

Dans le tourmente des événements, les masses ne disposant pas d’un état-major unifié leur permettant d’analyser au plus près la situation, de se défaire de leurs illusions et d’agir en conséquence, Ebert réalise un tour de force inédit dans l’histoire du mouvement ouvrier. Il parvient en effet à se faire adouber par les classes dominantes, en tant que chef du gouvernement provisoire, et par les travailleurs, puisque le SPD, malgré sa politique conciliatrice, est majoritaire dans les conseils ouvriers et que le chancelier de « l’ordre » devient, le 10 décembre, le « président du Conseil des commissaires du peuple » composé de 6 SPD et d’autant d’Indépendants. Mais la dualité du pouvoir entre institutions bourgeoises et conseils ouvriers ne se résout pas lors ce double couronnement, loin d’en faut ! Cette configuration extraordinaire en haut exprime les contradictions de la situation objective. Les classes dominantes sont résolues à lutter contre la subversion sociale de toutes leurs forces, mais l’appareil de répression idoine leur fait cruellement défaut depuis la dissolution de l’armée. D’où leur soutien, faute de mieux, à la direction SPD  qui se fait la championne de l’ordre. Les travailleurs, quant à eux, sont encore dans l’euphorie de la victoire si aisée de novembre et, s’ils sont prêts à se défendre contre la contre-révolution qui refait surface derrière les redingotes des ministres républicains, ils ne semblent pas encore convaincus de la nécessité de prendre le pouvoir et de détruire le vieil appareil d’État inchangé qui se dissimule sous les atours flambants neufs de la république démocratique dirigée par les socialistes.

Pourtant, début décembre, la situation rebondit. Les brumes de l’illusion lyrique sont faites pour se dissiper car le cru de la réalité objective finit toujours par s’imposer. Comme l’écrit bien Pierre Broué, « la lutte économique des ouvriers écaillant le masque démocratique et, jusque-là, purement politique, de la révolution de novembre, pose aux yeux des masses les moins éclairées les problèmes du jour en termes de classe ». Le mouvement gréviste, après une accalmie fin novembre, reprend de plus belle dans un pays dévasté et qui doit réintégrer en son sein des milliers de soldats de retour du front. En outre, les conseils de soldats refusent le programme de rétablissement de l’ordre proposé par l’état-major et soutenu par le gouvernement. Même les troupes les plus loyales pendant le guerre ne sont plus sures dès qu’elles reprennent contact avec l’arrière. Le général Groener a bien été forcé de constater que « les troupes avaient une telle envie de rentrer chez elles qu’on ne pouvait rien faire avec ces dix divisions. Le programme qui consistait à épurer Berlin des éléments bolcheviques et à ordonner la remise des armes ne pouvait être réalisé ». Pire, comme le signale le spécialiste de l’armée allemande, Benoist-Méchin, « sitôt arrivées à Berlin, les divisions se disloquent et s’effondrent. […] Gagnés par la contagion, un à un, les régiments passent à la révolution ». Les affrontements se multiplient à Berlin, courant décembre, tandis que court le bruit de l’imminence d’un coup d’État militaire, puisque le maréchal Hindenburg a annoncé au conseil des commissaires du peuple impuissant que les officiers n’appliqueront pas les réformes exigées par les soldats, que le gouvernement avait bien été obligé d’entériner. Déjà le 28 novembre, une affiche placardée dans Berlin appelait la population à assassiner Liebknecht, tandis que la presse de droite multipliait les attaques antisémites à l’encontre de Rosa…

En marge du 1er congrès des conseils qui met fin à la dualité du pouvoir  enqui transférant le pouvoir au Conseil des commissaires du peuple et en appelant à des élections législatives, les matelots de la Baltique et de la Mer du Nord, utilisés depuis novembre comme force de police par le commandant SPD de Berlin, Otto Wells, se révoltent le 23 décembre. Ils se soulèvent contre le pouvoir social-démocrate qui cherche à dissoudre leurs unités retranchées dans le Neuer Martsall, de plus en plus influencées par les idées de la gauche des Indépendants et par Dorrenbach, un ex-lieutenant proche de Liebknecht. Les troupes de la contre-révolution, malgré les efforts de conciliation du « commissaire du peuple » Ebert et de ses collègues de droite de l’USPD, sont résolues à liquider les marins et finissent par bombarder leur caserne le 24 décembre. C’est alors que la foule ouvrière berlinoise intervient. Prenant à revers des assaillants qui croyaient la partie gagnée, les travailleurs fraternisent avec les soldats hésitants et désarment en quelques minutes les récalcitrants. Au dire de Benoist-Méchin, « la multitude s’avance comme un raz de marée et vient se heurter au barrage de soldats placé […] pour défendre les troupes de choc. On demande aux soldats s’ils n’ont pas honte de faire cause commune avec les officiers contre le peuple. Les soldats hésitent et sont rapidement débordés. […] En un clin d’œil le barrage est rompu, et la foule se précipite en hurlant dans le dos des cavaliers de la Garde postés devant le Marstall ». C’est une lourde défaite pour le chancelier Ebert et pour la direction du SPD qui perdent définitivement la confiance des masses sans pour autant donner de véritables gages d’ordre au camp des possédants. Dans les jours suivants, une vive campagne de la gauche des Indépendants, convaincus qu’il faut rompre définitivement avec les majoritaires passés de l’autre côté de la barrière de classe, poussent les dirigeants de l’USPD à quitter le Conseil des commissaires du peuple et le gouvernement de Prusse. C’est la ligne de Rosa qui s’impose enfin, elle qui réclamait depuis 15 jours le départ des commissaires USPD à Haase, le chef du parti indépendant. Les deux camps sont maintenant clairement circonscrits : d’un côté les classes dominantes qui s’appuient politiquement sur le gouvernement provisoire et le Conseil des commissaires, devenu un organe homogène SPD ; de l’autre, les masses berlinoises et leurs porte-paroles que sont les délégués révolutionnaires, les Indépendants de gauche et les figures de proue spartakistes telles que Karl Liebknecht. C’est d’ailleurs dans ces jours d’extrême tension que la ligue « Spartakus » fusionne avec les radicaux de gauche brêmois et berlinois pour donner naissance au Parti communiste allemand (KPD(S)), qui ne parvient pas à attirer en son sein les délégués révolutionnaires. L’affrontement final est imminent. L’arme de la critique laisse définitivement la place à la critique des armes.

Le rôle du « bourreau » va être endossé, visiblement sans remord de sa part, par Gustav Noske, social-démocrate de droite qui s’est lui-même affublé d’un surnom amplement mérité : der blutische Hund, c’est-à-dire le « chien sanglant ». Ne pouvant plus compter sur l’armée depuis l’échec de l’assaut contre les matelots, les gouvernants se résolvent à suivre les conseils de l’état-major et à contacter les corps-francs ultranationalistes qui se sont constitués pour défendre l’Allemagne face au bolchevisme. Noske, le dirigeant SPD le plus proches des milieux militaires, devient l’homme de la situation. Début janvier, le gouvernement social-démocrate et le maréchal Von Lüttwitz disposent de pas moins de 80 000 hommes massés autour de Berlin, alors que le prolétariat de la capitale rechigne à s’armer et à s’organiser en armée unifiée au nom de la spontanéité de masses, mais surtout en raison de l’absence d’une direction unifiée. C’est le limogeage par Otto Wells de Eichhorn, le préfet de police de Berlin venu des rangs indépendants, le 4 janvier 1919 suite à une campagne de calomnie savamment orchestrée, qui met le feu au poudre. Eichhorn refuse sa révocation et reçoit la soutien de toute la gauche, des Indépendants à l’extrême-gauche berlinoise, en passant par les délégués révolutionnaires et les spartakistes. Plus généralement, la résistance du préfet indépendant est en phase avec l’état d’esprit des travailleurs berlinois qui le considèrent comme un des leurs et qui n’accepteraient pas un nouveau recul de leur camp devant le pouvoir et la contre-révolution. La centrale du KPD, en accord avec les délégués révolutionnaires, appelle à la grève générale pour le 5 janvier au matin, mais Rosa insiste pour que l’appel commun de la gauche se cantonnent à des slogans défensifs et ne contiennent aucun mot d’ordre de prise de pouvoir, estimant cette perspective prématurée. Un an après les faits, un membre de la centrale spartakiste -probablement Paul Levi- affirme que « les membres de la centrale étaient unanimes sur ce point qu’il fallait éviter tous les mots d’ordre qui auraient eu nécessairement pour conséquence le renversement du gouvernement de cette époque. […] Aucun de ces mots d’ordre n’impliquait le renversement du gouvernement […], dans une conjoncture où ce gouvernement aussi possédait encore dans le sein du prolétariat un parti non négligeable ». Liebknecht, en accord de fond avec la centrale du KPD(S), semble exprimer un point de vue légèrement différent en affirmant que si un « gouvernement [spartakiste] est encore impossible, […] un gouvernement Ledebour appuyé sur les délégués révolutionnaires est d’ores et déjà possible ». Mais pour Rosa, craignant plus que tout une réédition de la Commune de Paris, il faut à tout prix éviter une prise du pouvoir trop précoce qui isolerait Berlin du reste du pays. Un comité révolutionnaire de 51 membres est créé pour diriger la mobilisation imminente qui, pense-t-on, doit se cantonner à n’être qu’un mouvement de protestation.

La grève générale du 5, ainsi que la meeting géant de soutien au préfet Eichhorn, constituent des manifestations éclatantes de la résolution des travailleurs. Un an après les faits, Paul Levi se rappelle encore de ces journées qui furent peut-être « la plus grande action prolétarienne de masse jamais vue dans l’Histoire. […] De Roland à Victoria se tenaient des prolétaires, tête contre tête. […] Ils avaient amené leurs armes, faisaient flotter leurs bannières rouges. Ils étaient prêts à tout faire et à tout donner, même leur vie. Une armée de deux cents mille hommes, comme aucun Ludendorff n’en avait vue ».  Estimant que la situation a brutalement évolué, les deux délégués spartakistes au sein du comité révolutionnaire, Karl Liebknecht et Walter Pieck, ne résistent pas à des Indépendants, grisés par la mobilisation d’ampleur des travailleurs berlinois, et qui estiment que la prise du pouvoir est maintenant à l’ordre du jour. Malgré les protestations de l’USPD de gauche Ernst Däumig et du délégué révolutionnaire Richard Müller, le principe de l’insurrection est voté le 5 janvier au soir. Au même moment, un groupe d’ouvriers autonome , décidé à brusquer le processus révolutionnaire, occupe l’immeuble du Vorwärts, l’organe du SPD. Les travailleurs berlinois sont mis devant non pas un, mais deux faits accomplis : l’appel prématuré au soulèvement et la rupture avec les « majoritaires » honnis par les activistes, mais qui disposent encore d’une influence réelle sur le prolétariat de la capitale. Dans tous les cas, la réaction et le « bourreau » Noske, qui ont probablement joué un rôle dans l’affaire du Vorwärts tant la provocation y paraît sous-jacente, ont enfin leur casus belli : l’heure de la reprise de Berlin-la-Rouge a sonné. Le 6 janvier, seuls quelques groupes résolus passent réellement à l’action en occupant quelques bâtiments et une poignée de sièges de journaux, grotesques copies de l’occupation du Vorwärts. Au total, selon Pierre Broué, « malgré les centaines de milliers de grévistes, moins de dix mille hommes décidés à se battre, les troupes d’Eichhorn, les détachements qui ont occupé journaux et imprimeries, […] que sont venus renforcer et contrôler des communistes et des indépendants […]. La masse ouvrière berlinoise est prête à la grève et même à la manifestations mais pas à la lutte armée ». La direction du mouvement se fissure dès le 6 janvier au soir. Le lourd comité révolutionnaire semble totalement irrésolu, malgré l’action énergique de Ledebour, allié pour l’occasion à Liebknecht, qui perd le contact avec une centrale spartakiste est en pleine crise. Radek, alors en clandestinité, adjure la direction du KPD(S) à renoncer à une offensive pour laquelle les travailleurs ne sont pas prêts. D’accord en cela avec l’émissaire des Bolcheviks, Rosa estime qu’il faudrait reculer, mais veut laisser aux Indépendants la responsabilité de la capitulation, tandis que Léo Jogisches voudrait que la centrale désavoue Liebknecht qui a engagé la responsabilité du parti sans aucun mandat et hors de toute discipline.

Prier de tous les côtés de négocier la retraite, le comité révolutionnaire prend contact avec le gouvernement, dès le soir du 6, mais, les deux parties campant sur leurs positions -notamment concernant l’affaire mélo-dramatique du Vorwärts-, les pourparlers échouent le 8 janvier. Les travailleurs sont complétement déboussolés par cette séquence politique complétement folle, tandis que Noske a eu tout le loisir d’organiser les corps-francs disposés autour de la capitale et d’organiser méthodiquement la répression contre Berlin la Rouge. En 4 jours, le rapport de force a totalement changé au moment où le gouvernement annonce son intention de « mettre un terme à l’oppression et à l’anarchie ». Abandonnés par l’état-major indépendant, les délégués révolutionnaires, la gauche berlinoise de l’USPD et la centrale du KPD(S), qui retrouve sa cohésion dans l’épreuve, répondent à l’annonce du pouvoir le 9 janvier par un appel au soulèvement ouvrier : « Debout dans la grève générale ! Aux armes ! ». Le comité révolutionnaire ne se réunit plus à partir de cette date et c’est dans l’improvisation totale que se met laborieusement sur pied la résistance aux corps-francs. Radek et Levi, qui constatent que les décisions prises ne sont nullement appliquées et que la liaison est rompue avec Liebknecht et les Indépendants berlinois devenus incontrôlables, prennent position pour que la centrale accepte enfin la responsabilité de l’appel à battre en retraite. Mais, une nouvelle fois, cette proposition absolument juste n’est pas suivie d’une décision claire et d’une application rapide. C’est déjà sous une forme de testament politique que Rosa écrit cette phrase magnifique, le 11 janvier 1919 : « l’absence de direction, l’inexistence d’un centre chargé d’organiser la classe ouvrière berlinoise, ne peuvent plus durer. Si la cause de la révolution doit progresser, si la victoire du prolétariat, si le socialisme doivent être autre chose qu’un rêve, il faut que les ouvriers révolutionnaires mettent sur pied des organismes dirigeants en mesure de guider et d’utiliser l’énergie combative des masses ». La dirigeante spartakiste semble ici se rapprocher d’une conception du parti ouvrier qu’elle avait jusque-là combattu, notamment dans la polémique initiée avec Lénine. Toutefois, elle précise, que, vu la situation, il était impossible de ne pas résister. « Placés devant la provocation violente des Ebert-Scheidemann, les ouvriers révolutionnaires étaient contraints de prendre les armes. Pour la révolution, c’était une question d’honneur que de repousser l’attaque immédiatement, de toute son énergie, si l’on ne voulait pas que la contre-révolution se crût encouragée à un nouveau pas en avant ; si on ne voulait pas que fussent ébranlés les rangs du prolétariat révolutionnaire et le crédit dont jouit au sein de l’Internationale la révolution allemande ». La conclusion de ce magnifique article, intitulé « L’ordre règne à Berlin », mérite d’être citée pratiquement en entier. « La direction a été défaillante. Mais on peut et on doit instaurer une direction nouvelle, une direction qui émane des masses et que les masses choisissent. […] Les masses ont été à la hauteur de leur tâche. Elles ont fait de cette « défaite » un maillon dans la série des défaites historiques qui constituent la fierté et la force du socialisme international. Et voilà pourquoi la victoire fleurira sur le sol de cette défaite ».

Liebknecht, tombé dans une sorte de gauchisme exalté depuis le 6 janvier et qui veut encore convaincre qu’une réunion publique de masse où Rosa et lui prendraient la parole au nom du KPD(S) est encore réalisable alors que la répression bat son plein dans les quartiers ouvriers de Berlin, accepte enfin de regarder la réalité en face et se résout à se cacher avec sa camarade. Refusant de quitter la capitale, les deux dirigeants spartakistes se camouflent dans plusieurs appartements de sympathisants, du 12 au 15 janvier, échangeant d’abord sur les derniers jours de lutte qu’ils ont vécu séparément, puis silencieux après que Rosa, lisant dans le Vorwärts l’appel au soulèvement du comité révolutionnaire et remarquant à la fin du texte la signature de Liebknecht, lui demande : « Karl, c’est ça, notre programme ? »… C’est à Wilmersdorf que les deux militants sont finalement arrêtés le 15 janvier au soir par un corps-francs trop heureux de tomber sur les deux militants qui avaient tant fait trembler la bourgeoisie allemande. Le bruit de leur mort court dans Berlin dès le lendemain, mais personne ne sait réellement ce qu’il s’est véritablement passé. La vérité s’est faite jour progressivement grâce  à l’enquête menée par Leo Jogisches, puis par Paul Levi après l’assassinat de ce dernier par la police de Noske, en mars 1919. Les deux martyrs ont été emmenés de force à l’hôtel Eden, puis ont été vivement malmenés lors de leurs interrogatoires. Probablement déjà inconscients tant les coups ont plu, Rosa et Karl sont achevés au Tiergarten. Le corps de Liebknecht est ensuite déposé à la police comme cadavre « non-identifié », tandis que celui de Rosa est lesté de poids et jeté dans la Spree. Ils sont morts debout, en militants socialistes, donc en révolutionnaires, se jouant de leur méprisables bourreaux et sachant la contre-révolution qui les éliminait avec tant de hargne bien incapable de détruire par ce geste l’aspiration des travailleurs d’Allemagne et du monde entier au socialisme et à la fin de l’oppression.

A lire :

BADIA G., Les spartakistes : 1918, l’Allemagne en révolution, Aden, Bruxelles, 2008 (1ère éd. Julliard, Paris, 1966).

BROUE P., Révolution en Allemagne, Minuit, Paris, 1971.

les membres de la centrale étaient unanimes sur le point qu’il fallait éviter tous les mots d’ordre qui auraient eu nécessairement pour conséquence le renversement du gouvernement de cette époque. […] Aucun de ces mots d’ordre n’impliquait le renversement du gouvernement; pas même celui de l’armement du prolétariat, dans une conjoncture où ce gouvernement aussi possédait encore dans le sein du prolétariat un parti non négligeable

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2 Responses to En mémoire de Rosa et de Karl Liebknecht

  1. Sybille Fasso says:

    La première chose qui saute aux yeux, c’est le titre.
    Pourquoi Rosa LUXEMBOURG n’a-t-elle pas droit à son nom comme Karl ?

  2. JF says:

    Bonjour Sybille,
    je comprends ta question, mais la réponse n’a rien de machiste, je te rassure. C’est juste une tradition du mouvement ouvrier, presque instantanément après son assassinat, que d’appeler Luxemburg par son prénom, en signe de sympathie avec la martyre dont la mémoire traverse toutes les composantes de ce mouvement (socialiste, communistes, trotskiste, libertaire…).
    A bientôt.
    JF.

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