En Equateur, l’histoire bégaye

Par Jean-François Claudon (75)

A ceux qui doutent que la lutte des classes soit internationale par nature, il n’est pas besoin de répondre par de longs exposés théoriques. Pas besoin non plus de revenir à la situation de la Grèce, garrotée par les traders et les spéculateurs de tous les pays. Pour les sceptiques qui voient la démocratie pure et éthérée là où il y a avant tout rapport de force social et affrontement, la meilleure école reste l’Amérique latine. Nous l’écrivions il y a quelques mois : « l’Amérique latine est à un tournant et l’échec du « Front de résistance au coup d’État » au Honduras aura une signification politique décisive pour tout le sous-continent ». Le rapport de force social, favorable à notre camp depuis la fin des années 1990, semble de nouveau pencher du côté de l’impérialisme. Bien sûr, pas de façon décisive, car la structure sociale objective de la plupart des États de l’Amérique latine, ainsi que la sympathie réelle de millions de travailleurs du sous-continent pour les réalisations d’un Chavez ou d’un Morales, exprimant une volonté farouche de ne pas revenir en arrière, à l’époque des dictatures militaro-libérales, ne peuvent pas assurer à la réaction une victoire aussi facile. Mais la lutte pour l’émancipation n’est jamais un combat hors-sol. Et force est de constater que les événements récents qui se sont déroulés en Équateur prouvent que la contre-révolution, avançant de plus en plus ouvertement main dans la main avec l’impérialisme nord-américain, a su relever la tête…

L’Équateur, comme tous ses voisins, a été touché par cette vague multicolore qui avait détaché les « couleurs grises avec lesquelles s’était paré le socialisme » réellement existant et préparait l’humanité « à coudre les plus beaux vêtements » pour le véritable socialisme, débarrassé de ses oripeaux staliniens et sociaux-libéraux. Le leader sandiniste Tomas Borge, à qui l’on doit ses belles formules prononcées au moment de la chute du Mur de Berlin, était dans le vrai. Les horizons bouchés par la gangue bureaucratique qui s’acoquinait si bien des exigences de l’impérialisme allaient se rouvrir après la curée capitaliste qu’ont constituée les années 1990. Comme en Bolivie, comme au Venezuela, la montée des masses a été puissante. Une rappel s’impose. En 1979 commence la transition démocratique mettant fin à la période des dictatures militaires, mais sacralisant comme dans de nombreux pays latino-américains l’économie de marché, tandis que le mouvement indigène luttant contre le néo-colonialisme des gouvernements néo-libéraux successifs naissait péniblement. Ce n’est en effet qu’en 1996 qu’un Indien passe pour la première fois le seuil de l’Assemblée nationale. En 1997, le président populiste Abdala Bucaram est officiellement destitué pour « incapacité mentale » par l’Assemblée. En réalité les 3 mois de manifestations monstres contre l’augmentation de 300 % de la hausse des tarifs en vigueur dans les services publics a fortement accéléré la dégénérescence d’un pouvoir qui pêchait encore davantage par incapacité sociale… Beau symbole que ce soulèvement des travailleurs équatoriens précédant de quelques mois la poussée de leurs frères vénézueliens qui a permis à Chavez de se hisser au sommet du pouvoir ! C’est dans ces années décisives que le rapport de force social est passé en faveur des nôtres dans ce petit pays andin que rien ne prédisposait visiblement à un tel destin.

Un second président, démocrate-chrétien cette fois, Jamil Mahuad, est poussé vers la sortie, en janvier 2000, par un soulèvement indigène organisé par la Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur (Conaie). Faute de débouché politique issu du mouvement social, le pouvoir passe pour un temps à des cercles proches de l’armée qui joue, en Équateur comme ailleurs dans le sous-continent, son rôle traditionnel de béquille bonapartiste suppléant aux manquements d’une bourgeoisie débile. Les années 2000-2001 sont caractérisées par un renforcement des antagonismes sociaux sur fond de politique d’austérité et de renforcement de la Conaie. Lucio Gutierrez, proche des militaires putschistes qui avaient remercié Mahuad en 2000, l’emporte largement sur le milliardaire et magnat de la banane Alvaro Noboa fin 2002. Mais le pouvoir bonapartiste est toujours suspendu en l’air, dénué qu’il est de tout soutien social, les possédants ne se résolvant pas à quitter les jupons de l’impérialisme pour embrasser la voie nationale promue par l’armée et le peuple s’opposant à la politique antidémocratique et socialement conservatrice de cette dernière. L’année 2005 est l’année de la rupture définitive avec l’ordre des choses. En avril, les millions de manifestants réclamant derrière leurs syndicats la démission de Gutierrez obtiennent gain de cause et, en août, les habitants des provinces pétrolifères de l’Amazonie équatorienne occupent 200 puits de pétrole en réclamant l’annulation des concessions accordées par feu Gutierrez aux compagnies américaines, brésiliennes et espagnoles, le désenclavement de la région, ainsi que l’emploi de la main-d’œuvre indigène locale en prise aux firmes occidentales. Le pouvoir transitoire mis en place après la destitution de Lucio Gutierrez ne peut contenir la montée des masses équatoriennes qui trouvent enfin un débouché politique à leur revendication en la personne de Rafael Correa.

Le candidat de gauche proche de Chavez écrase le milliardaire et looser récidiviste Noboa en novembre 2006. Il n’y a décidément plus de place pour l’impérialisme US et pour ses valets compradors en Équateur ! Mais la droite garde des positions dans l’appareil d’État et se décide en mars 2007 à affronter un pouvoir encore fragile. Le tribunal électoral suprême, cible de l’agression, riposte en invalidant l’élection des 52 députés d’opposition qui avaient voté la destitution de son chef. C’est le moment que choisit Correa pour en appeler au peuple. Le président comptant sur le soutien des travailleurs ne s’attendait probablement pas à un tel raz-de-marée : 78 % des électeurs se disent favorables à la convocation d’une Assemblée constituante ayant pour mandat de rédiger une constitution démocratique pour l’Équateur… C’est la biennale de tous les succès : le parti de Correa obtient la majorité absolue aux élections de septembre 2007, une constitution socialisante est adoptée exactement un an après et Correa est réélu triomphalement, dès le 1er tour, au printemps 2009. Renforcé par ce soutien populaire quasi unanime, Correa annonce en juin l’adhésion de son pays à « l’Alternative bolivarienne pour les Amériques » patronnée par un certain Hugo Chavez.

Le scénario qui a si bien fonctionné au Venezuela, puis en Bolivie, se répète en Équateur. Déjà, en Bolivie, l’action indépendante des masses avait réussi à acculer deux président à la démission et avait contraint un troisième à appeler à des élections anticipées. Déjà en Bolivie comme au Venezuela, le mot d’ordre de nationalisation des hydrocarbures avait réveillé un mouvement social commotionné par les sales coups libéraux qui s’étaient abattus sur le pays. De même, sur l’autre versant des Andes, le combat pour un Constituante et pour la prise en compte des revendications indigènes avait été un vecteur de radicalisation sociale. Mais, c’est là que la bât blesse, car les résistances des forces barbares du passé ont elle-aussi été ravivées par le processus en cours. Le scénario bolivarien se répète donc en Équateur, mais, pas plus qu’ailleurs, il n’est à l’eau-de-rose, loin s’en faut ! A l’instar des événements qui se sont déroulés chez les autres membres de l’Alba que sont le Venezuela, la Bolivie, mais aussi le Honduras, la montée des masses et la radicalisation politique qu’elle a suscitée ne pouvaient laisser de marbre les classes dirigeantes.

Les possédants, qui s’étaient vautrés dans le mol oreiller de la tutelle nord-américaine, ont été contraints à se refaire une éducation politique à vitesse grand V, au risque de tout perdre. Finis les délices de Capoue, finie la sereine jouissance à l’ombre du grand frère américain ! Il fallait agir. Et les échecs des 1ères années n’ont fait que mieux tremper les nouvelles générations de Versaillais. Les succès de leurs frères d’arme honduriens et le net soutien de l’impérialisme US à toute tentative de déstabilisation « anti-chaviste » ne pouvaient qu’encourager les apprentis putschistes dans leur fuite en avant, tout comme la valse hésitation « démocratique » qu’entreprend le président Correa, dès lors qu’il s’agit de pousser plus avant le processus révolutionnaire. Chaque pause dans la « révolution citoyenne » renforçait la résolution des golpistes en herbe. De nouveau, le temps jouait en faveur des forces réactionnaires. L’Équateur est entré une phase -plus aiguë, mais plus incertaine- de la lutte des classes le 30 septembre dernier, le jour où les forces de police hostiles à Correa ont décidé de rompre le câble qui les liait encore au régime. Cette tentative de déstabilisation du gouvernement équatorien légitime, ressemblant à s’y méprendre au coup d’État contre Chavez en 2002 et rappelant le golpe qui a fait chuter Zelaya au Honduras, fera très prochainement l’objet d’un nouvel article sur notre site.

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