Il y a trente ans, la naissance d’un Parti des travailleurs au Brésil !

Par Julien Guérin (42)

1980, il y a trente ans… un autre monde ! Thatcher et Reagan viennent de l’emporter en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, l’URSS nage en pleine glaciation brejnévienne tandis que la longue nuit des dictatures militaires est tombée sur l’Amérique latine. L’ère des révolutions semble alors partout se clore dans le sang, la répression et la résignation. Et pourtant, dans le monde, certains continuent à lever haut le drapeau du socialisme. La gauche française, dans le sillage de François Mitterrand, s’apprête à l’emporter sur un programme de rupture, les sandinistes du Nicaragua sont venus à bout de la sinistre dictature de Somoza, les ouvriers polonais des chantiers navals de Gdansk montrent au monde entier que le stalinisme n’a en rien bridé leur capacité de mobilisation.

Une autre lueur d’espoir jaillit du Brésil en cette année 1980. Depuis 1964, le pays est sous l’emprise d’une dictature militaire. Il est à ce titre l’un des maillons du plan Condor lancé par les Etats-Unis en Amérique du Sud. Ce plan secret et concerté entre les services secrets des divers gouvernements militaires latino-américains vise à endiguer toute tentative révolutionnaire chez des peuples toujours prompts à se mobiliser contre la domination américaine. Des milliers de militants de gauche et de syndicalistes sont arrêtés, torturés, fusillés. La stabilisation impérialiste fait près de cent mille victimes en quelques années. Au Brésil, la résistance vient du syndicalisme ouvrier. Ce sont les profondeurs du salariat brésilien qui entrent en action contre le régime, et non des guérillas coupées des luttes réelles. Le Brésil est un pays qui possède une structure sociale différente de celle de ses voisins. L’industrie y est plus présente et la paysannerie moins nombreuse, bien que la question de la terre reste centrale pour des millions de petits producteurs. Le salariat y possède une certaine organisation, même si la tradition corporatiste avec des syndicats contrôlés par l’Etat annihile ses capacités de lutte.

En 1977, 1978 et surtout 1979, la grande grève des métallos conduite par un dénommé Lula da Silva fait pourtant vaciller le pouvoir en place durant quarante-et-un jours et ouvre la voie du renouveau pour la gauche brésilienne. Tournant le dos à la stratégie guévariste, cette gauche prend part aux luttes quotidiennes des salariés et tient compte des besoins concrets des masses ouvrières et paysannes. En même temps, elle mobilise les intellectuels progressistes et toute une partie du clergé de base, influencé par la théologie de la libération. En février 1980, c’est dans cet esprit qu’est lancé le Parti des Travailleurs qui se définit comme un parti de masse, démocratique et socialiste. Il lutte pour le retour immédiat et sans condition à la démocratie, pour la libération de tous les prisonniers politiques et affirme vouloir construire le socialisme dans la liberté. Son indépendance totale est sa force et le soutien populaire qu’il s’attire immédiatement ne permet pas à la dictature de le réprimer brutalement. Les paysans sans terre qui réquisitionnent, au péril de leur vie, des grands domaines avec le soutien des prêtres rouges, en font tout de suite leur organisation. On trouve en son sein des syndicalistes, des militants trotskistes, des socialistes, des communistes, des professeurs, des curés et tous ceux qui défendent un socialisme débarrassé de ses scories staliniennes et de ses renoncements réformistes.

Issu d’un milieu pauvre, ayant fui la campagne pour devenir métallo, Lula, qui a connu l’emprisonnement à plusieurs reprises entre 1975 et 1979, est un peu le symbole de ce parti nouveau. Ce sont encore des militants PT qui sont à l’origine, en 1983, de la CUT (Centrale Unique des Travailleurs). Ce grand syndicat, indépendant de tous les pouvoirs, sera le fer de lance de toutes les mobilisations sociales des salariés brésiliens. Des manifestations massives contre le général Figueiredo, auxquelles participent massivement les militants du PT, contraignent celui-ci à remettre le pouvoir aux civils en 1985. Semi-légal jusqu’au retour progressif de la démocratie, le PT, très implanté dans le mouvement social, n’en oublie pas moins les élections. Il entend faire de ses mairies une vitrine. Remunicipalisation des services, démocratie directe, soutien aux luttes locales : les maires « pétistes » veulent montrer que pouvoir ne rime pas nécessairement avec compromission. En 1989, Lula présente sa candidature lors de la présidentielle. Sa campagne soulève une vague d’espoir dans tout le pays. Au moment où tombait le Mur de Berlin, cette  campagne démontrait que le beau combat pour l’émancipation n’avait pas pris une ride. Défendant une réforme agraire d’ampleur, la hausse massive des salaires, une réorientation des investissements publics vers les besoins sociaux, et condamnant avec fermeté les plans d’ajustements structurels du FMI, Lula parvient à rassembler plus de 47 % des voix au second tour. Battu par Collor, soutien tardif de la dictature militaire, le PT, dont la droite et le patronat ont fait un épouvantail, vient de laisser passer sa chance. Il devra attendre la présidentielle de 2002 et une quatrième tentative de Lula pour enfin l’emporter avec un programme largement recentré. Depuis sa politique a largement déçu les secteurs qui avaient placé tant d’espoir en lui et, malgré quelques timides avancées, ce parti s’est englué dans la gestion du système en place et dans plusieurs affaires de corruption. Le socialisme dans la liberté ne semble plus être à l’ordre du jour… Une élection présidentielle doit avoir lieu au mois d’octobre, Lula qui a fait déjà effectué deux mandats, ne se représentera pas. Le PT présente la candidature de Dilma Roussef sur un projet s’inscrivant dans la continuité de la politique de Lula. La gauche radicale divisée ne pèsera pas sur l’issue de cette bataille où le PT possède toutes les chances de l’emporter, tant les classes populaires ne souhaitent pas le retour d’une droite affairiste et ultra-libérale.

Cependant, au-delà de cette politique décevante, le PT brésilien demeure une référence pour la construction d’un parti socialiste authentique. Un mouvement de masse immergé dans les mobilisations populaires, s’appuyant sur une théorie claire, se réclamant des meilleures traditions de la gauche, organisé démocratiquement en tendances, ancré au cœur de la gauche et non à ses marge et sachant sortir des querelles dogmatiques qui font souvent tant de mal à notre camp, voilà ce que fut le PT durant des années. A notre modeste place, nous tentons de porter cet héritage et de faire vivre un véritable courant de gauche dans le PS, premier parti du salariat français, afin d’y ouvrir une perspective de masse, socialiste et indépendante.

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3 Responses to Il y a trente ans, la naissance d’un Parti des travailleurs au Brésil !

  1. Maxime says:

    Bon article bien que je ne partage pas entièrement la déception quand aux politiques menées par Lula, qui ont largement permis de remettre le pays en marche.

    En revanche je ne vois pas bien comment vous pouvez « porter cet héritage » dans la mesure où vous dites vous même que le parti a besoin d’être « organisé démocratiquement en tendances » alors que vous êtes incapables d’influer en ce sens au MJS, qui est pourtant loin d’être une organisation de masse…

  2. julien Guerin says:

    Lula a conduit une politique qui a décu dans une large mesure…la réforme agraire est restée quasi lettre morte, l’agro buisness garde la main et les inégalités n’ont presque pas reculées…
    Le MJS reconnait les courants et lors de chaque congrés plusieurs textes sont proposés aux militants. Lors de chaque CN chaque sensibilité et groupe politique peut déposer une contribution. Bien sur que le MJS n’est pas une organisation de masse, qu’elle posséde des défauts mais elle demeure la seule à gauche à être autonone du parti « adultes ».

  3. Maxime says:

    Autonome du PS…? Ah oui, tu veux dire dans les statuts!

    On va pas repenser ici le système du congrès mais quand un texte unique (celui de la majorité en place depuis 17 ans) est débattu pendant 3 mois avant que les minoritaires n’aient qu’un mois pour présenter un texte alternatif aux militants dans toute la France, j’appelle pas ça un processus démocratique.

    C’est un peu comme si lors d’une élection on donnait 4 fois plus de temps de campagne officielle au candidat sortant…

    Il y a des limites à la mauvaise foi camarade!

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