La retraite, semence socialiste en terre libérale

Tout jeune venant de toucher son 1er salaire et qui prend dans ses mains fébriles sa feuille de paye s’exclamera forcément après quelques secondes de joie béate : « Quoi ! Les « charges«  m’enlèvent tant que ça ! ». Et il y aura toujours une bonne âme pour lui répondre : « Ne te plains pas, c’est comme ça que tu finances ta retraite ». Dans ce dialogue éculé, deux belles contre-vérités sont proférées ! Au fond, les retraites, c’est comme le temps chez Augustin : tout le monde sait ce que c’est, mais, « si je veux l’expliquer à qui me le demande, je ne le sais plus »… Face aux thuriféraires de la « réforme » des retraites, il faut commencer par donner aux mots leur véritable sens. Ce que certains camarades qui luttent pourtant à nos côtés oublient trop souvent. Accepter les termes de l’adversaire, c’est déjà rentrer dans son jeu et, à terme, reconnaître sa défaite comme inévitable. Au lieu de rester à la surface des choses, il faut être radical, c’est-à-dire « aller à la racine », comme le disait Marx.

Notre système de retraite a tout d’abord une histoire. Si la place nous manque pour la relater, on peut toutefois tirer deux grandes leçons de  la construction de ce système qui constitue à proprement parler de l’or en barre. La question du financement de la vie des aînés a toujours été le cadre d’une lutte entre deux conceptions : une définition de la pension comme un salaire continué, fondé sur le statut du travailleur, et une autre comme étant le fruit d’une épargne retraite fondée sur sa prévoyance. La seconde contradiction qui traverse notre système de retraites et qui recoupe en partie la première, c’est le dilemme entre répartition et capitalisation. Le débat a été tranché en 1945 avec l’établissement d’un système basé sur la cotisation sociale et la solidarité intergénérationnelle. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que le jeune qui se plaint des charges à la lecture de sa première feuille de paye a tout faux ! Car ce qu’il appelle des « charges », n’en sont pas ! Les cotisations prélevées font partie intégrante du salaire total, dit super-brut (net + cotisations sociales + cotisations patronales). La preuve ? Prenons l’exemple d’un salarié au smic. Quand on allège les fameuses « charges », celui qui paie l’addition est le salarié puisque, d’un part, son super-brut passe de 1949 euros à 1600 (- 18 % !) et, d’autre part, l’État compensera le manque à gagner de 349 euros pour le régime général en piochant dans son budget, donc dans les poches des contribuables qui sont dans leur écrasante majorité des salariés. Les « charges » ne sont pas des ponctions sur le salaire, puisque c’est quand on « allège » ces cotisations que le salarié écope d’une double peine !

Tout à sa surprise, le jeune oublie une chose centrale. C’est que notre système de retraites institue des ayants-droits dont l’effectif définit des « besoins de financement ». En réalité, il n’y a pas plus de « privilégiés » ou encore de « déficits » que de « charges ». Il n’y a que des ayant-droits et des besoins. Le patronat, la droite et leurs plumitifs nous bassinent tous les jours les oreilles avec les « déficits » de nos caisses de retraites, parce que ce terme suggère qu’ils ne peuvent pas être financés et que le système va à sa perte. En réalité, notre système de répartition n’est qu’une grande machine qui détermine en fonction du nombre d’ayant-droits les cotisations à prélever sur les salaires et les transforme automatiquement en pensions. Ainsi, la bonne âme qui s’est empressée de remonter le moral du jeune salarié s’est elle aussi plantée dans les grandes largeurs, car elle ne comprend pas que ce transfert de fond se fait en direct. C’est une énormité que de dire que le salarié finance sa retraite en cotisant au régime général. Personne ne peut le faire. En cotisant en 2010, on finance les pensions des retraités de 2010, et non la sienne en 2040 ou en 2050 ! Ce n’est pas de l’épargne, c’est de la répartition et c’est surtout du salaire ! La droite aux ordres du Medef disserte sur la situation en 2050, par définition imprévisible, alors que la répartition s’opère en réalité de façon instantanée…

Depuis 1993, en passant par les lois scélérates de 2003 et de 2008, le patronat, les agences de notation et les fonds de pension imposent une politique extrêmement cohérente. Ils veulent que nos pensions ne soient qu’un revenu minimal et individualisé garanti par l’État. C’est la fameuse « retraite par points » promue par toutes les officines libérales. Ce matelas maintenu dans le giron « public » de la répartition doit être suffisamment bas pour que les salariés soient contraints de recourir à la capitalisation, mais suffisamment haut pour qu’ils acceptent de prendre le risque de jouer leur pécule en bourse. Ce mouvement que la classe d’en face veut faire prendre au système des retraites est proprement réactionnaire, puisqu’il s’agit à leurs yeux de contrecarrer le double mouvement progressiste de hausse des pensions et de continuation du salaire en elle qui est au cœur de nos retraites depuis plus de 50 ans.

Cette grande transformation, qui a pour but de faire de nos pensions un revenu individualisé et indexé sur les prix, a bien évidemment pour fonction d’encourager le recours aux fonds de pensions, et donc de libérer l’énorme manne financière que le système par répartition a soustrait à l’appétit insatiable du capital. Mais il a aussi pour but d’obscurcir la perspective d’un monde libéré de la « valeur travail » -et donc du capitalisme- que nous permet d’entrevoir notre système de retraites par continuation du salaire. En effet, un retraité touche un salaire défini par sa qualification qui lui permet de produire de la richesse (garder ses petits-enfants, s’investir dans une association…), sans pour autant être subordonné à un employeur à qui il devrait vendre « librement » sa force de travail comme sont contraints de le faire les autres salariés. Nos retraites nous permettent donc d’entrevoir une société du travail libéré de l’exploitation capitaliste où tous les travailleurs toucheront un salaire irrévocable afin de produire, mais aussi d’œuvrer et de créer. Nos retraites ne sont pas que de simples pensions, elles constituent aussi une semence de socialisme dans le monde capitaliste et c’est bien cette ivraie qui effraie les classes dominantes !

Pour aller plus loin :

CHAVIGNE J.-J. & FILOCHE G., Une vraie retraite à 60 ans, c’est possible, JC Gawsewitch, coll. « Coup de Gueule », 2010.

FRIOT B., L’enjeu des retraites, La Dispute, coll. « Travail et salariat », 2010.



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