La Chine à l’aube d’un nouveau Tian’anmen ?

Par Jean-François Claudon (75)

Vingt est incontestablement le chiffre à la mode dans l’Empire du Milieu. Il y a un peu plus de 20 ans en effet, les étudiants et de larges couches du salariat se révoltaient contre la bureaucratie corrompue du PCC en exigeant des réformes démocratiques. La place Tian’anmen, lieu de rendez-vous des manifestants pékinois du printemps 1989, puis symbole de la répression féroce organisée par le Parti-Etat, est encore dotée, 20 ans plus tard, d’une puissance d’évocation insoupçonnée dans la mémoire collective du prolétariat chinois. Le chiffre 20 correspond également aux augmentations de salaires exigées par les travailleurs en lutte dans de nombreuses usines. Ce mouvement des « 20 % » est parti de deux faits exemplaires. Foxconn, un des principaux sous-traitants de Nokia et de Sony en Chine, vient de promettre une augmentation de cet ordre à ses salariés, suite à une vague de suicides qui n’a rien à envier à la « mode » apparue chez France Télécom. Au même moment, sur l’un des sites stratégiques du constructeur japonais Honda en Chine, une grève tenace s’est organisée afin d’obtenir des salaires décents. Résultats ? Alors que la province avait déjà augmenté le salaire minimum de 20 %, la direction de Honda a trouvé un accord avec les grévistes sur la base d’une hausse de 24 % des salaires. La Chine, si fière de sa main d’œuvre bon marché, serait-elle en train de devenir « l’homme malade » du capitalisme mondial ? « L’atelier du monde » est-il en panne ? Tout porte actuellement à le croire.

Sale période pour les entrepreneurs et pour les bureaucrates chinois ! La crise a balayé la « haute croissance » qui caractérisait leur pays depuis les années 1990. Selon la Banque Mondiale, le taux de croissance de la Chine n’a pas dépassé les 7, 5 % en 2009, alors que les experts s’accordent à dire qu’une croissance inférieure à 8 % ne suffit pas à absorber les millions de travailleurs ruraux qui se ruent chaque année sur les villes littorales à la recherche d’un emploi. Pour parler le langage de la bureaucratie chinois, 8 % constitue le taux de croissance en dessous duquel des affrontements sociaux majeurs, appelés pudiquement « incidents de masse », sont à prévoir. Nul doute que les 20 millions d’ouvriers migrants licenciés en 2009 -chiffre officiel qui minimise très vraisemblablement la réalité- constitue une force sociale incontrôlable qui empêche nombre fonctionnaires du Parti de dormir ! Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la commission centrale militaire vient d’exiger fermement qu’en toutes circonstances, l’armée obéisse aux ordre, ce qui laisse entendre que le gouvernement se prépare et prépare l’appareil d’État à un répression comparable à celle de Tian’anmen, en 1989…

C’est toute l’économie chinoise qui est touchée par le ralentissement de la croissance mondiale depuis le début de la crise des subprimes : l’industrie du jouet, la métallurgie, le textile, la téléphonie… Ainsi, selon des sources européennes, la moitié des usines exportatrices de jouets ont fermé leurs portes en Chine depuis le début de l’année. Le recul des exportations touche tous les secteurs économiques, même les valeurs sures telles que l’immobilier, puisque l’OCDE estime que les prix des logements ont reculé de plus de 3 % par rapport au sommet qu’a constitué l’année 2007. Et c’est bien connu, quand l’immobilier ne va pas, rien ne va ! En novembre 2008, le New York Times avait illustré l’étendue de la crise avec une photo prise dans l’aciérie flambant neuve de la ville de Ma’anshan, sur le Fleuve Bleu, montrant une salle remplie des stocks invendus. Cette immense usine, longue de 2km et qui avait coût la bagatelle de 3 milliards de dollars, a stoppé la production pour une durée indéterminée. A l’époque, une note de la fameuse banque Goldman Sachs affirmait que, plus que la crise en elle-même, « c’est la vitesse de la décélération qui effra[yait] les gens ». Depuis 2008, le paradis du capitalisme sauvage, jusque-là promu comme l’avenir inévitable de tout le genre humain, n’est plus ce qu’il était. Et il va de soi que la combativité ouvrière, enfouie depuis des années, s’est révélée au grand jour depuis. C’est à vous dégoûter du libéralisme !

Le réveil des salariés chinois n’est un secret pour personne en Chine. En décembre 2009, c’est le magazine de l’appareil du PCC, Outlook Weekly en personne, qui affirmait sans fard que les conflits du travail avaient augmenté de plus de 40 % au dernier trimestre 2009 dans la province du Guangdong. Dans la province côtière du Zhejiang, cette augmentation était de presque 160% en un an ! A ce titre, la lutte des salariés de Honda est exemplaire. Trois usines de pièces détachées du constructeur nippon sont ou se sont mis en grève ces dernières semaines et deux sites d’assemblage ont dû interrompre en conséquence leur production. Aux dire de RFI, c’est toute la production de Honda en Chine qui « risque la paralysie depuis le début du mois de juin ». La première grève, déclenchée début juin dans l’usine Honda Auto Parts Manufacturing, dans la zone industrielle de Foshan (Guangdong), a duré plus d’une semaine et a abouti, on l’a vu, à la signature d’un accord annonçant une augmentation des salaires de 24 %. Depuis, la grève s’est étendue et les ouvriers de l’usine Honda Lock, filiale du groupe japonais également installée dans le Guangdong, ont cessé le travail le 9 juin au dire de leur porte-parole. C’est maintenant au tour des salariés de la Foshan Fengfu Autoparts d’entrer dans la danse et d’exiger des hausses de salaire comparables. Précisons que cette entreprise sous-traitante est détenu à 65 % par Honda. Selon le journal de Hongkong South China Morning Post, 250 ouvriers se sont mis en grève pour réclamer des hausses de salaire et le paiement des heures supplémentaires, encouragés qu’ils étaient par le succès de leurs collègues de Foshan, début juin. C’est tout le système Honda qui vacille. Car il faut bien parler d’un « système » fondé sur l’irresponsabilité du donneur d’ordres et sur une exploitation spécifique de la main d’œuvre locale. Rien à voir, bien évidemment, avec la nature profonde du capitalisme…

Selon les salariés de Fengfu en grève, près de 80 % des employés du site seraient des étudiants issus des écoles techniques de la région. Puisqu’ils ont signé un contrat de stage, ils ne sont pas protégés par le droit du travail chinois, pourtant si peu protecteur pour les travailleurs, et Honda peut s’en donner à cœur joie. Les salaires versés à ces stagiaires ne dépasse pas les 900 yuans par mois, un montant inférieur au salaire minimum en vigueur dans le pays. En outre, ces damnés de la terre ne sont couverts par aucune assurance sociale. Ces contrats de « stage », taillés sur mesure par la bureaucratie pour les grands groupes étrangers, sont décidément de véritables petites merveilles ! Mais, cette précarisation extrême de la majorité des salariés du site est grosse d’une contradiction que le « système » Honda est bien incapable de résoudre. En effet, ces jeunes salariés combatifs, qui ne sont liés à l’entreprise par aucune sorte d’avantages, « n’ont rien à y perdre que leurs chaînes », pour reprendre les derniers mots du Manifeste. Ils incarnent l’exploitation absolue, ces purs prolétaires que le capitalisme chinois produit avec des besoins à assouvir dans le même mouvement qu’il les exclut de leur satisfaction, car la bureaucratie au pouvoir, bien plus que les classes dominantes « traditionnelles », les a  dépouillés de tout droit au point de les réduire au stade de matière informe dont elle extrait la plus-value. Ces salariés ne se sentent pas représentés une seconde par des syndicats contrôlés en tout point par le PCC et considérés à ce titre comme partie intégrante d’un système qui ne leur octroie même pas ne serait-ce qu’une miette du festin. Dans les usines Honda du Guangdong, pour la première fois en Chine, les « syndicats » ont été mis sur la touche et ont été accusés d’être au service de la direction de l’entreprise. Selon The Economist, les structures syndicales tenues par le PCC ont été totalement dépassées par les salariés en lutte et la capacité de ces derniers à soutenir une grève dure pendant près de deux semaines a impressionné, en plus des managers de l’entreprise, les bureaucrates peuplant les syndicats.  Chang Kai, professeur à l’Université du Peuple de Chine à Pékin, estime  dans un article repris par Courrier International que, dans le cadre des heurts qui ont eu lieu chez Honda entre grévistes et syndicalistes « jaunes », « les syndicats se sont abaissés publiquement et ont surtout renié leur titre de syndicats », en soutenant de façon éhontée la direction de l’entreprise nippone contre ses salariés. Il ne faut pour autant pas tomber dans le fantasme romantique des grèves sauvages annonciatrices d’un monde nouveau vendu clef en main. A Honda, pas de piquets de grèves, pas de dégradation des outils de travail, pas de violences excessives : les représentants des grévistes, dûment désignés et mandatés, ont pu négocier sans encombre avec la direction, malgré la défection honteuse des bureaucrates communistes.  C’est une nouvelle forme de lutte qui apparaît en Chine : le combat auto-organisé au sein de structure syndicales indépendantes de l’État. C’est une donnée nouvelle et décisive dans le cadre des luttes sociales au niveau mondial  !

Malheureusement, la combativité ouvrière, sans perspective concrète de victoire -même partielle-, peut parfois laisser la place au désarroi. C’est ce qui se passe dans l’entreprise Foxconn. Cette entreprise sous-traitante basée à Taïwan connaît en effet une vague de suicides sans précédent depuis le début de l’année. Après 11 suicides qui n’ont pas eu le mérite de susciter de réaction, ce n’est qu’au lendemain d’une troisième tentative avortée d’un ouvrier de Foxconn que les donneurs d’ordres ont fait mine de se préoccuper du problème. Dans un communiqué, la direction de Nokia s’est dite « préoccupée » par cette série de suicides et assure qu’elle la prend « très au sérieux ». Plus courageuse, la direction de Sony a annoncé avoir « pris des premières mesures pour réévaluer l’environnement de travail chez Foxconn »… Philosophie de la misère, misère de la philosophie ! Mais l’entreprise en question va encore plus loin dans le cynisme que les grands groupes donneurs d’ordre. En effet, non contente d’installer des filets de protection au-dessus de la cour de l’usine, la direction de Foxconn a annoncé qu’elle obligerait ses salariés à s’engager par lettre à ne pas attenter à sa vie et à ne pas « blesser autrui de façon extrême ». Passons sur le fait que blesser un collègue de façon « modérée » n’est visiblement pas un problème pour Foxconn et concentrons-nous sur l’essentiel. La Foxconn a tout fait pour éviter d’ouvrir le dossier des salaires et du stress au travail, alors que tout le monde sait que c’est là où le bât blesse. Mais le contexte mondial et national l’a contraint à accorder une forte d’augmentation de salaires à ses employés, car il fallait éviter de tout perdre. Ce recul préventif avait pour but d’éviter une grève qui aurait, à n’en pas douter, pris rapidement une tournure insurrectionnelle. Il n’est d’ailleurs pas impossible que ce soit le régime chinois lui-même qui ait chuchoté cette façon d’agir à l’entreprise sous-traitante. A lui seul, ce fait suffirait à prouver que la tendance à exiger des hausses de salaire risque de se généraliser en Chine.

Les ouvriers chinois donnent une belle leçon à tous ceux qui pensent que l’avilissement du coût de la main d’œuvre est une nécessité historique, mais aussi à ceux qui pensent que le protectionnisme serait le sésame politique capable de nous protéger de l’ogre chinois. Car il n’y a pas d’ogre en Chine. Il y a seulement deux camp en lutte. L’un pour vivre dignement de son travail et hors de toute oppression ; l’autre pour sauver un système d’exploitation  barbare apte à attirer les investissements des pays industrialisés. Les salariés chinois sont en train de se rendre compte que la « croissance à deux chiffres » infinie est un mirage qui ne sert que les intérêts bornés de la bureaucratie totalitaire. Ils doivent se doter d’instruments indépendants pour avancer sur leurs revendications économiques -et à terme politiques-, car, depuis  bien longtemps, ils n’ont plus rien à attendre d’un Parti-État qui n’est que le syndic des intérêts des entrepreneurs chinois. Les organisations de gauche du monde entier se doivent, partout où elles le peuvent, de promouvoir ces luttes et d’assurer les travailleurs chinois de notre soutien indéfectible. Vive le combat pour la hausse des salaires en Chine ! En plus d’apporter -ce qui est essentiel- du bien-être, de la conscience et de la confiance aux travailleurs,  il approfondit de façon décisive la crise sans fond d’un capitalisme, qui ne pourra plus jouer aussi facilement à l’avenir sur la concurrence internationale de la main d’œuvre.

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