Avant les retraites, quelques leçons de la lutte des travailleurs sans-papiers

Alors que les syndicats de salariés préparent la grande bataille des retraites, nous fêtons les six mois de mobilisation des travailleurs sans-papiers, qui suit de près la première tentative de 2008. Cette mobilisation montre que, malgré la dureté du gouvernement, l’espoir est encore dans les luttes. Plus encore, elle met en évidence que ce n’est pas l’avenir de l’identité nationale qui doit être débattu à partir des enjeux posés par l’immigration mais plutôt celui des droits de l’ensemble des citoyens. À quelques jours du 1er mai, lancement officiel de la lutte pour défendre nos retraites, il est donc nécessaire de se rappeler quelques leçons du mouvement des travailleurs sans-papiers.

There is no alternative

Lorsque Margaret Thatcher arriva au pouvoir, elle acquit rapidement un surnom, TINA, acronyme de son argument préféré, il n’y a pas d’alternative. Depuis, les néo-libéraux n’ont de cesse de renvoyer la gauche à ses utopies prétendument irréalistes par cet argument. Sur la réforme des retraites, la chanson du gouvernement est particulièrement simple et répétitive : la seule solution pour sauver le système est d’augmenter la durée de cotisations et donc l’âge de départ à la retraite. Toutes les autres propositions avancées par les syndicats, par les économistes, par la gauche, sont soit irréalistes, soit insuffisantes, soit dangereuses pour l’économie. Jean-Michel Apathie, donnant le soir sur Canal + ses traditionnelles leçons sur ce que nous avons le droit de penser, après avoir répété le même discours le matin sur RTL, s’autorise ainsi à dénigrer l’incroyable proposition de Martine Aubry – en réalité, une vieille revendication des organisations syndicales – d’élargir l’assiette de cotisations, c’est-à-dire de fixer les cotisations patronales en fonction de la valeur ajoutée. « Ça fait bien de le dire, mais ça ne veut pas dire grand chose ». Autrement dit, ce n’est même pas la peine d’organiser un débat entre droite et gauche puisque, sans que l’on sache vraiment pourquoi, ce que dit la gauche n’est pas « grand chose ». Toutes les organisations doivent accepter que s’institue un consensus bipartisan objectif, réaliste. Bien sûr si le contenu de cette politique correspond très exactement à ce que propose la droite, c’est-à-dire aux intérêts des patrons et des actionnaires, ce n’est que pur coïncidence.

Concernant l’immigration, l’injonction est toute aussi forte. Naturellement, nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde, comme le veut l’expression de Michel Rocard. Les régularisations massives de sans papiers entraineraient mécaniquement un « appel d’air » qui ferait venir chez nous des hordes d’étrangers dont nous ne saurions que faire. Et si les médias avaient largement montré leur compassion devant les enfants de sans-papiers, la grève, inédite dans sa durée, des travailleurs sans papiers se déroule dans l’indifférence médiatique. Mais malgré leurs efforts, l’agitation de la peur des étrangers ne fonctionne plus autant qu’avant. À force de vouloir réduire à néant les confrontations politiques, on prend le risque qu’un jour les citoyens s’emparent à nouveau du débat. Quoi qu’il en soit, les syndicats ne se sont pas fait dictés leur revendication de régularisation de tous les travailleurs sans papiers par les médias ou le gouvernement. Ils n’ont pas cédé aux pressions du prétendu réalisme et cela n’a pas empêché, bien au contraire, que cette position devienne majoritaire dans l’opinion.

L’immigration, plus que jamais une question politique

Dans le rapport du Conseil d’Orientation des Retraites, parmi les points fixes sur lequel le gouvernement ne peut pas agir, figure l’immigration. D’ici les cinquante prochaines années, il y aura nous dit-on 100 000 migrants par an. Il suffirait pourtant, comme nous l’apprend le Canard enchainé du 21 avril 2010, que le solde migratoire passe à 135 000 par an (ce qui correspond grosso modo aux statistiques de 2004) pour que le rapport entre le nombre d’actifs et le nombre de retraités n’évolue pas. Et bien entendu, la décision d’accueillir ou non les migrants, de laisser travailler librement ceux qui sont installés en France, comme les travailleurs sans papiers ou les citoyens de certains pays européens (comme la Roumanie, autorisés à s’installer en France mais interdit d’emplois) relève du choix politique. Comme cela relève du choix politique d’expulser des travailleurs sans papiers qui contribuent à la richesse de la France et qui cotisent au régime de Sécurité Sociale ou encore d’encourager les licenciements des sans-papiers grévistes. Le gouvernement veut nous faire croire que l’immigration est un problème pour nos valeurs, pour la laïcité, pour notre identité nationale et même pour l’état de nos comptes publics. Nous devons lui rappeler que ceux qui vivent ici et qui bossent ici ne demandent qu’à être protégés comme les autres salariés par le code du travail, à cotiser et à payer des impôts comme n’importe quel citoyen.

Les sans-papiers nous montrent l’état de nos droits

Il est donc nécessaire de reposer le débat sur les migrations à travers tous ses aspects. Bien entendu, défendre le caractère positif pour l’économie de l’immigration ne doit pas nous amener à défendre une politique « d’immigration choisie » simplement plus accueillante que l’actuel gouvernement. Il est nécessaire de rappeler que ce qui crée l’existence de sans-papiers n’est pas l’immigration clandestine mais bien l’arbitraire administratif et la fermeté du Céséda (Code d’Entrée et de Séjour des Étrangers et du Droit d’Asile). En réalité, la loi, et la manière dont elle est appliquée, provoquent une catégorie de sous-citoyens qui bénéficient de beaucoup moins de droits que les « vrais citoyens ». Et si, à première vue, il peut sembler efficace de réduire au maximum les droits de cette nouvelle catégorie afin se sentir davantage protégé par la société, en réalité l’état des droits des sans-papiers montrent précisément le contenu de nos droits tels qu’ils se préparent. Dans le domaine de la sécurité, les méthodes employées pour traquer les sans-papiers (contrôles arbitraires, fichage généralisé et même, comme en Italie, milices citoyennes) sont rapidement étendus à tous les individus suspectés de pouvoir être sans-papiers (en clair les Noirs et les Arabes) puis à l’ensemble de la société. Dans le domaine du travail, le fait que les entreprises puissent embaucher des sans-papiers sans respecter nécessairement le code du travail (en terme de rémunération, de conditions de travail, de droits syndicaux et bien sûr de cotisations sociales) permet de créer une concurrence entre les travailleurs plus efficace encore que « l’armée de réserve » constituée par les chômeurs. Lorsque l’on sait que son emploi pourrait être transformé en travail au noir occupé par quelqu’un qui n’a aucun intérêt à se découvrir (car il risque l’expulsion à tout moment), on devient tout de suite beaucoup moins revendicatif.

Lutter pour les droits des sans-papiers, ce n’est pas seulement faire preuve de générosité et de solidarité. C’est comprendre que l’ennemi désigné par la droite et le patronat qui expliquerait la régression sociale n’est pas autre chose qu’un miroir anticipant notre propre condition. Il faut donc lutter pour augmenter les droits des sans-papiers, et donc nécessairement les régulariser et condamner les patrons qui les exploitent sans vergogne, afin de faire progresser les droits de toutes et tous. Comme toujours, l’unité est le ciment de la victoire.

De la même manière, nous ne devons pas tombés dans le piège du gouvernement qui cherche à opposer fonctionnaires et salariés du privés, chômeurs et salariés, jeunes et vieux. La solution des retraites ne se trouve pas dans la destruction de droits pour une catégorie de travailleurs, car cela reviendrait au final à détruire ces droits pour tous les travailleurs. Elle consiste à reposer la question de la répartition des richesses entre le capital et le travail et à lutter tous ensemble pour que la part qui revient aux salariés redevienne enfin de plus en plus importante.

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