Il y a vingt ans : Mandela ENFIN libre !

Par Julien Guérin (42)

Il y a vingt ans, le 11 février 1990, Nelson Mandela, leader de l’ANC (congrès national africain) était enfin libéré de sa cellule de Robben Island où il venait de passer vingt-sept ans ! Symbole de la lutte de la population noire d’Afrique du Sud contre l’apartheid mis en place par la minorité blanche, homme courageux et déterminé, figure du combat contre le racisme colonial et pour l’égalité raciale et sociale, Mandela est l’une des figures marquantes de ces dernières décennies en même temps qu’un symbole universel de paix et de justice.

L’héritage du système colonial

L’Afrique du Sud, qui est aujourd’hui une République d’environ cinquante millions d’habitants, a été colonisée à partir du XVIIème siècle par les marchands hollandais (dits les Boers) qui ont rapidement dû faire face à des heurts avec les populations noires locales. En 1806, ce sont les Anglais qui deviennent la nouvelle puissance coloniale mais les Boers contestent cette hégémonie nouvelle et plusieurs conflits éclatent entre ces deux minorités blanches jusqu’aux premières années du XXème siècle.  Formellement, l’Afrique du Sud reste attachée à la couronne britannique jusqu’en 1961, année où elle proclame son retrait définitif du Commonwealth. Bien que largement minoritaires (environ 10 %), les Blancs dominent le pays tant sur le plan politique qu’économique et social. Les Noirs, pourtant largement majoritaires (85 % de la population), fournissent une main d’œuvre sous-payée, exploitée par les entreprises des capitalistes afrikaners (nouvelle appellation des descendants des colons blancs). Les Noirs sont complètement laissés en marge de la vie politique et sociale. Ce sont pourtant ces masses noires qui produisent les richesses accaparées par une petite élite blanche raciste et colonialiste… et cela bien avant le début officiel de l’Apartheid en 1948.  En effet, dès 1913, une loi interdit aux Noirs de posséder des terres en dehors de certaines zones très limitées et en 1936, ils sont retirés des listes électorales pour être mis sur des listes à part. Politiquement, c’est le parti national qui défend les intérêts des Blancs et qui organise majoritairement les Afrikaners. Il se pose comme le défenseur des intérêts de cette minorité blanche. Face à cette domination totale, les noirs tentent de s’organiser dès 1912 en créant leur propre parti : le congrès national africain (ANC). Dans les années 1920, des liens étroits ont été tissés avec les premiers syndicats ouvriers et avec le jeune parti communiste d’Afrique du Sud plus radical, tentant de démontrer les liens entre racisme, exploitation et capitalisme. Il faut ajouter à ce tableau environ 10 % de Métis qui, eux aussi, subissent la domination blanche quoique qu’avec une moindre violence.

La mise en place de l’Apartheid

En 1948, le parti national blanc remporte les élections et instaure officiellement un régime d’Apartheid. Les Blancs, les Métis et les Noirs sont séparés, les mariages mixtes sont interdits et de grandes zones d’habitation sont instaurées. Les Noirs vivent dans des « bantoustans » et sont laissés complètement en marge. Les deux grands Etats qui se partagent alors le monde (les Etats-Unis et l’URSS) restent les bras croisés quand ils ne soutiennent pas, comme c’est le cas de CIA, le régime ségrégationniste. Lors de l’instauration officielle de l’Apartheid, Nelson Mandela est alors âgé de trente ans. Issu d’une famille aisée, orphelin à dix ans, il étudie le droit et adhère d’abord à la doctrine de la non violence, théorisée et appliquée par l’indien Gandhi contre les colonisateurs anglais dans son pays. En 1944, Mandela fonde une ligue des jeunes de l’ANC affichant une ligne plus radicale que celle de ses aînés. Il milite alors pour des actions de masse spectaculaires : grève, boycotts, désobéissance aux lois racistes… Mandela devient avocat en 1951 puis, l’année suivante, vice-président de l’ANC. En 1952 et 1953, sous son impulsion, l’ANC mène une vaste campagne de désobéissance civile très populaire. L’organisation gagne en visibilité, elle devient un vrai mouvement de masse en passant de 7000 à 100 000 militants en une année seulement. Mandela appréhende la nécessité d’un axe avec les communistes sud-africains (blancs), eux aussi adversaires résolus de la ségrégation, et tente d’apparaître comme le rassembleur de la lutte anti-Apartheid qui commence à prendre une réelle ampleur à la fin des années 50. Mandela comprend également très vite la nécessité de populariser la lutte des Noirs sud-africains à l’échelle internationale pour déclencher un mouvement de solidarité dans la gauche mondiale. Cependant, malgré son poids et sa crédibilité acquise par la lutte de masse, l’ANC doit également faire face à la concurrence des Africanistes qui prônent un combat plus radical contre le pouvoir blanc, ceux-ci fondent le Congrès panafricain (PAC).

La voie de la lutte armée et l’arrestation de Mandela

En mars 1960, la police réprime brutalement une manifestation dans un Township (quartier noir pauvre), soixante-neuf personnes sont tuées. Le gouvernement prend prétexte de cette occasion, qu’il a provoquée consciemment, pour décréter l’état d’urgence puis interdire l’ANC et le PAC dont les dirigeants sont emprisonnés. Mandela décide alors de changer de stratégie : face à la radicalisation du Parti national, il répond par l’abandon de la non-violence et lance son mouvement dans la lutte armée au printemps 1961. Celle-ci est appuyée par une grève générale massive et très suivie par les ouvriers noirs des Townships. La lutte armée sans l’action organisée des masses noires isolerait les militants de l’ANC comme une avant-garde militaire et les couperait ainsi de la majorité des opposants à l’Apartheid. Cependant, Mandela fait aussi le constat que des années de boycotts et de lutte pacifique n’ont pas fait progresser d’un iota la cause noire en Afrique du Sud. Lutte armée et action revendicative des salariés noirs exploités : tout se tient dans son esprit !  Une campagne d’attaques contre des cibles gouvernementales, jamais des civils, est  lancée dans le pays en 1961 et 1962. Les combattants de l’ANC partent s’entraîner dans l’Algérie du président Ben Bella, nouvellement indépendante et désireuse d’affirmer sa solidarité avec les luttes des peuples exploités du Tiers-monde. Mandela, étudie les écrits de Guevara et la guérilla cubaine victorieuse du dictateur Batista en 1959. Il devient alors un homme traqué par toutes les polices du pays, il entre dans la clandestinité et vit caché. Les autorités le présentent comme un terroriste communiste sapant les bases de l’Etat. Le gouvernement sud-africain se place alors sous la protection américaine et veut apparaître comme un champion de la lutte du monde « libre » contre le spectre communiste incarné par l’ANC et Mandela. En août 1962, celui-ci est arrêté grâce à l’active complicité de la CIA, c’est alors une détention de vingt-huit ans qui commence pour celui que ses camarades de combat surnomment Madiba. Il est d’abord accusé de sédition pour avoir organisé la grande grève générale de 1961. Il est condamné à cinq ans de prison avant d’être à nouveau accusé, en compagnie de plusieurs autres dirigeants de l’ANC, de sabotage, de trahison et de complot contre l’Etat.

En prison…mais dehors la lutte continue !

Lors d’un procès qui s’étend d’octobre 1963 à juin 1964, Mandela, avocat de profession, se défend admirablement et montre comment après des années de combat pacifique contre la ségrégation, lui et ses camarades ont été acculés par la répression impitoyable du pouvoir blanc à l’action armée. Il oppose la légitimité de ces actions de sabotage, qui ont toujours épargné les civils, à la pseudo légalité du régime ségrégationniste. Comment ne pas songer aux grands combats de la Résistance face à l’occupant nazi et aux autorités collaboratrices ? Ou aux militants internationalistes de l’Affiche rouge eux aussi dénoncés comme communistes et terroristes par un pouvoir illégitime et raciste ? Malgré une défense courageuse, les principaux leaders de l’ANC sont condamnés à la prison à vie. Et tous leurs biens sont saisis par le gouvernement.

Paradoxalement, cette condamnation fait connaître Mandela et ses compagnons dans le monde entier. Cependant, il faut attendre les années 70 pour voir enfin la gauche internationale se saisir pleinement de cette question, populariser la figure résistante de Mandela et dénoncer l’inanité du régime sud-africain. Les dirigeants de l’ANC sont détenus dans des conditions très difficiles : les cellules sont de taille réduite et les prisonniers doivent travailler dans des carrières de chaux, leurs courriers sont lus par les autorités, ils sont humiliés et traités comme des sous-hommes par leurs geôliers blancs. Loin de décourager les masses noires d’Afrique du sud, l’emprisonnement de leur leader fait naître au contraire de nouvelles vocations militantes. Des jeunes se lèvent et reprennent le drapeau de la lutte anti-Apartheid. En 1976, des émeutes éclatent dans le célèbre Township de Soweto contre la tentative d’imposer aux Noirs l’enseignement obligatoire de l’afrikanns, la langue des descendants des premiers colons hollandais. Le pouvoir décrète à nouveau l’état d’urgence, réprime ce mouvement impitoyablement mais l’ONU décrète enfin un embargo sur les ventes d’armes en Afrique du sud. L’hypocrisie des grandes puissances est alors totale : officiellement les chancelleries occidentales s’inquiètent du sort de Mandela et des siens. Officieusement, ils soutiennent le parti national au pouvoir et ne font pas réellement pression sur lui pour la levée immédiate et sans condition des lois racistes de 1948. Quelques sanctions politiques et économiques sont prises mais les Etats-Unis, au nom de la lutte contre le péril communiste, refusent constamment de désavouer les extrémistes blancs. Cependant, chez les peuples du monde entier, Mandela et sa lutte pour l’égalité sont populaires. Beaucoup d’artistes s’engagent pour sa libération, en France le chanteur Renaud écrit à plusieurs reprises à François Mitterrand en ce sens. En 1986 un grand concert de soutien est organisé au stade londonien de Wembley. Bruce Springsteen, Bob Dylan et beaucoup d’autres viennent chanter pour le leader de l’ANC.

En prison Mandela prie, lit beaucoup, il s’inscrit même à l’université de Londres et tente parfois d’organiser des mini-réunions de l’ANC avec les autres prisonniers. En 1985, le président Botha propose à Mandela une libération conditionnelle en échange de l’abandon de la lutte armée par l’ANC. Celui-ci refuse ce marché de dupes en estimant que toutes les conditions ne sont pas réunies pour stopper l’action armée qui est, pour l’instant, la seule forme de lutte possible contre l’Apartheid. Il déclare : « Quelle liberté m’est offerte alors que l’organisation du peuple demeure interdite ? Seuls les hommes libres peuvent négocier. Un prisonnier ne peut pas faire de contrats ».

Victoire…mais beaucoup d’inégalités demeurent

L’abnégation des militants et combattants de l’ANC fait peu à peu prendre conscience au parti national que la répression est une fuite en avant. Dès 1986, les premières rencontres ont lieu avec Nelson Mandela pour organiser une transition ménageant les intérêts blancs qui se trouvent être ceux des grands patrons et capitalistes du pays. En octobre 1989, De Klerk, nouveau président, libère plusieurs dirigeants noirs, légalise l’ANC puis, en février 1990, c’est au tour de Mandela lui-même de sortir de sa cellule. Vingt-huit ans après y être entré comme terroriste, il en ressort comme un héros et comme l’un des seuls à pouvoir construire « la nation arc-en-ciel » selon les propos de Desmond Tutu, évêque anglican qui a défendu avec force les militants noirs tout au long des années 70 et 80. C’est une très grande victoire pour l’ANC qui depuis la fin des années 1950 a su tenir le cap : mobilisation des masses noires autour des revendications sociales contre le pouvoir économique détenu majoritairement par les blancs, lutte armée contre des symboles du pouvoir et création d’un courant de sympathie chez les progressistes du monde entier.

A sa sortie de prison Mandela affirme : «  Notre recours à la lutte armée en 1960 avec la formation de l’aile militaire de l’ANC était purement une action défensive contre la violence de l’apartheid. Les facteurs qui ont rendu nécessaire la lutte armée existent toujours aujourd’hui. Nous n’avons aucune option à part continuer. Nous espérons qu’un climat propice à une solution négociée existera bientôt, ce qui rendra inutile la lutte armée ». Il n’y a que lui qui possède l’autorité nécessaire pour appeler ses camarades à déposer les armes. Il y parvient progressivement, non sans heurt avec la frange la plus radicale de l’ANC qui, après des années de privation, d’humiliation et d’injustice se montre méfiante face aux engagements pris par la minorité blanche. En avril 1994, lors de la première élection présidentielle libre, Nelson Mandela est logiquement élu premier président post Apartheid. Là commence un nouveau chapitre de son existence : le pouvoir et la réconciliation d’une nation dont l’histoire s’est confondue avec le colonialisme, la domination économique, culturelle et sociale d’une minorité de la population sur la majorité.

Nous ne rentrerons pas dans les détails de la politique menée par Mandela au pouvoir de 1994 à 1999. Nous pouvons néanmoins préciser que de profondes inégalités demeurent aujourd’hui dans le pays. Malgré d’indéniables qualités pédagogiques, le récent film Invictus dresse un tableau  bien trop idyllique d’une nation réconciliée autour de son équipe de rugby lors de la coupe du monde victorieuse en 1995. La société sud-africaine actuelle garde les stigmates sociaux de la période de l’Apartheid. Le chômage et la pauvreté provoquant trafics et insécurité restent bien plus élevés dans les quartiers noirs que dans les centres-villes aisés, peuplés majoritairement de blancs. Certes une bourgeoisie noire a émergé depuis dix ans mais l’enrichissement de quelques-uns ne peut cacher une réalité crue et tenace : l’essentiel du pouvoir économique reste détenu par des dirigeants blancs et aucun partage des richesses n’a été réellement opéré depuis 1994. Après le départ de Mandela en 1999, au lieu de s’attaquer à ces questions décisives, les responsables de l’ANC ont trop souvent versé dans la corruption. Leur cynisme et leur négligence coupable envers les milliers de malades de sida est une tache dans le bilan politique des héritiers peu glorieux des grandes heures de la lutte anti Anti-apartheid.

Le nouveau Président Jacob Zuma élu en 2009, semble vouloir « mettre un coup de barre à gauche »… même si cela reste pour l’instant une posture qui ne s’est pas traduite dans les faits. La fidélité à Mandela, aux combats de milliers de militants qui, pour certains ont perdu leur vie et, pour d’autres, ont laissé leurs plus belles années dans les geôles du gouvernement ségrégationniste, exige une politique plus conforme aux intérêts de la majorité de la population qui produit les richesses du pays mais n’en reçoit que des miettes. C’est l’esprit lyrique et le grand souffle d’espoir, nés il y a tout juste vingt ans, un certain 11 février 1990, que doivent retrouver les leaders de la gauche sud-africaine !

Quelques références bibliographiques qui ont aidé à la réalisation de cet article : Nelson Mandela, l’Apartheid, Les Editions de Minuit, 1965 et Un Long chemin vers la liberté, LGF, 1996. Paul Coquerel, La nouvelle Afrique du Sud, Gallimard La Découverte, 1999 et Bill Keller et François Dufour, Mandela : le dernier héros du XXème siècle, La Table ronde, 2010.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :