Paul Levi, « l’occasion manquée » du socialisme mondial (1883-1930)

Par Jean-François Claudon (75)

Il y a 80 ans mourrait l’un des plus grands militants socialistes du XXe siècle : Paul Levi, l’héritier politique de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht. Épuisé par son combat pour le redressement de la gauche allemande, il s’est suicidé à Berlin le 9 février 1930. C’est la fin d’un parcours politique incroyablement dense qui a vu Levi appartenir successivement  -et dans es deux sens!- aux trois grands partis de gauche allemands en l’espace de 8 ans. Fait significatif, après l’annonce de sa mort, la minute de silence observée en sa mémoire au Reichstag a été altérée par les huées venant du groupe parlementaire nazi, mais aussi par les insultes proférées depuis les bancs des communistes… dont Levi fut le dirigeant de 1919 à 1921, aux heures cruelles et héroïques de la révolution allemande ! Les nazis et les staliniens se retrouvaient dans une haine inexpiable pour ce révolutionnaire profondément unitaire que la mémoire militante a injustement oublié[1].

Paul Levi, s’il a embrassé le camp des opprimés, n’a rien d’un ouvrier. C’est un intellectuel brillant et un avocat réputé. Mais le dandy est aussi à l’aise dans les salons qu’en meeting, car c’est aussi un militant éprouvé. Il rentre à 15 ans au Parti social-démocrate d’Allemagne et rejoint son aile gauche. Le SPD de l’époque, c’est plus d’1 million d’adhérents, 5 millions d’électeurs, près de 90 publications, la direction des syndicats et de multiples organisations de masse… Rosa Luxemburg ne fait pas dans la fanfaronnade lorsqu’elle affirme que «le parti social-démocrate n’est pas lié aux organisations de la classe ouvrière, il est lui-même le mouvement de la classe» ! Ce modèle organisationnel pour les socialistes du monde entier a toutefois son pendant. Le SPD développe en effet dès le début du XXe siècle une sorte de conservatisme d’appareil et tend à adopter une politique de plus en plus réformiste, que les formules marxistes « orthodoxes » peinent à camoufler lors des congrès successifs. Visionnaire, Jaurès avait déjà pointé cette contradiction  au congrès international d’Amsterdam, en 1904. Le socialiste français y dénonçait à la tribune  «l’impuissance» d’une sociale-démocratie allemande timorée, qui tentait de dissimuler sa politique de fait derrière «l’intransigeance des formules théoriques» que Kautsky, l’inspirateur « gauche » du SPD et de l’Internationale, pouvait fournir «jusqu’à l’épuisement vital»… C’est ce manque d’audace, cette routine administrative éloignant le parti de son idéal révolutionnaire que critiquent Levi et ses camarades. Comme tous ses amis internationalistes, il est accablé par le drame du 4 août 1914, jour où le groupe parlementaire SPD, malgré les réticences de Liebknecht, vote les crédits de guerre, au nom de la survie de l’appareil social-démocrate, construit patiemment au grand jour pendant tant d’années, et qui imploserait dans la clandestinité.

Paul Levi arrive alors pour la première fois sous le feu des projecteurs en défendant sa camarade Rosa attaquée pour «propagande antimilitariste». Il est son avocat depuis 1913 et appartient alors au premier cercle des amis de Rosa Luxemburg qui commence à établir des contacts avec d’autres groupes refusant la guerre impérialiste et la trahison de la direction du SPD. Levi entre vite dans le comité de rédaction des Lettres de Spartakus, feuille clandestine qui se veut l’organe de reconstruction du parti.  C’est à ce moment, en 1915, que Liebknecht, maintenant résolument hostile au vote des crédits de guerre, lance sa fameuse formule : «L’ennemi principal est dans notre propre pays». Levi, parti en Suisse pour établir des contacts internationaux, notamment avec les bolchéviks en exil, se fait exclure avec toute l’opposition en 1916 qui crée en 1917, l’USPD (parti social-démocrate indépendant), dirigé par des socialistes pacifistes, quoique modérés. Le parti indépendant est en effet dominé de la tête et des épaules par Kautsky, l’ancien « pape » du marxisme européen en train de devenir progressivement le « renégat » centriste vitupéré par ses anciens disciples de gauche, Lénine au premier chef. Mais l’essentiel est ailleurs, car derrière Kautsky, dont l’évolution droitière n’est pas encore patente,  il y Bernstein, l’ingrat exécuteur testamentaire de Engels devenu le théoricien du « révisionnisme »  social-démocrate tant conspué par Rosa et par la gauche du SPD depuis le début du XXème siècle… Les internationalistes allemands peuvent-ils, au nom de leur lutte légitime contre les « sociaux-chauvins », faire cause commune avec leur pire ennemi idéologique qui va jusqu’à défendre l’Empire  colonial allemand ? Rien n’est moins sûr !

Les désaccords sont profonds au sein de la gauche internationaliste allemande, et même à l’intérieur du groupe « Spartakus », sur la question de l’entrée dans l’USPD. Liebknecht se rallie à la direction centriste de l’USPD,  face à une Rosa attentiste qui, affolée à l’idée de perdre le contact avec les masses ouvrières encore liées aux socialistes majoritaires, s’oppose à la création d’un nouveau parti. A l’opposé, les gauches brêmoise et berlinoise ne se contentent pas d’attaquer de toute leur force les sociaux-chauvins du SPD majoritaire, mais condamnent également la perspective d’un parti associant centristes et révolutionnaires.  Pour Karl Radek, futur dirigeant fantasque de l’Internationale Communiste, «l’idée de construite un parti en commun avec les centristes est une dangereuse utopie. Les radicaux de gauche, que les circonstances s’y prêtent ou non, doivent, s’ils veulent remplir leur mission historique, construire leur propre parti». Paul Levi, qui en discute alors en Suisse avec Lénine, se montre lui-aussi favorable au regroupement des socialistes internationalistes allemands et se positionne en conséquence pour la rupture avec les « kautsystes ». Mais contrairement aux gauches brêmoise et berlinoise,  par discipline de groupe, il rentre avec « Spartakus » dans l’USPD.  Décidément, rien s’est simple en cette année 1917, où se multiplient du côté des masses  les mutineries, les révoltes et les grèves économiques, voire politiques ! Courant 1917, la révolution russe met brutalement à l’ordre du jour la liquidation de la guerre impérialiste par les propres forces du prolétariat et donne raison aux marxistes internationalistes qui, à tâtons, cherchaient depuis 1915 à se regrouper.  Pourtant, malgré cette brusque modification des rapports sociaux à l’échelon européen et le renforcement de l’USPD en Allemagne, les faits sont là. Selon l’historien Pierre Broué, en 1918, les Spartakistes n’ont pas réussi à constituer «une organisation propre, capable de répondre aux besoins et aux aspirations des masses, d’unifier les mots d’ordre, de centraliser l’action. La paix et la révolution vont les prendre de vitesse»[2].

Car tout va très vite. En 1918, les grèves dures, politiques, se multiplient en Allemagne et la révolution finit par exploser à la fin octobre, consécutivement à l’effondrement militaire du Reich. Paul Levi, comme tous les militants de la gauche de l’USPD, -et ce malgré la finesse de son analyse- est pris au dépourvu par l’apparition de milliers de conseils ouvriers dans toute l’Allemagne. Dans cette période décisive de lutte frontale pour la paix immédiate et l’édification de la république sociale, les spartakistes ne peuvent offrir au mouvement des masses qu’un porte-drapeau en la personne de Liebknecht, mais nullement un état-major. Les « délégués révolutionnaires » berlinois, nommés lors des grandes grèves du début de l’année 1918 dans les usines de la capitale du Reich, font évidemment confiance au grand révolutionnaire allemand à peine sorti de prison, mais se méfient des maigres troupes spartakistes (à peine 50 militants à Berlin !) qui font davantage office de repoussoir, malgré le lent travail de coordination entamé par Levi, notamment avec les radicaux de Brême.  Pierre Broué a le mérite de le dire clairement et de briser le cou à la vulgate stalinienne sur le parti d’avant-garde : dans cette montée révolutionnaire de fin octobre 1918, «la vraie avant-garde des troupes dans les usines est organisée dans les rangs du parti social-démocrate indépendant sous la direction des centristes avec lesquels Liebknecht a rompu tant de lances, et particulièrement dans le noyau des délégués révolutionnaires des usines». Par souci d’efficacité, Liebknecht se rapproche des Indépendants de gauche berlinois  au risque de se faire taxer d’opportunisme, tandis qu’à l’opposé -et au grand dam de Levi et de Rosa-, la base spartakiste, impuissante car éloignée des masses encore largement influencées par le SPD et l’USPD, sombre dans un gauchisme infantile, cette « maladie » qui va faire tant de mal aux révolutionnaires allemands.

Le KPD(S), parti communiste héritier du groupe « Spartakus », est créé dans le tourbillon de décembre 1918. Mais il est déjà trop tard : la dualité entre pouvoir révolutionnaire -les conseils ouvriers- et gouvernement provisoire SPD touchait à sa fin. Levi, qui en avait tant discuté avec Lénine en Suisse pendant la guerre, avait eu raison contre Rosa. La scission avec l’USPD avait été trop tardive et réalisée dans la précipitation.  Fin 1920, Paul Levi réaffirme cette certitude en relisant l’expérience des gauches allemandes d’avant-guerre. Selon lui, il n’est pas un militant qui «ne regrette que la fondation d’un parti communiste n’ait pas été réalisée depuis longtemps, à l’époque de l’avant-guerre, que les communistes ne se soient pas regroupés, dès 1903, […] et qu’ils n’aient pas constitué un groupe, même réduit, mais qui aurait au moins exprimé la clarté». Depuis la fondation du KPS(S) par la fusion du groupe « Spartakus » et des IKD de Brême et Hambourg, la « centrale » (direction) spartakiste, regroupant des militants historiques et dont Levi fait naturellement partie, doit en effet faire face à une base sectaire et gauchiste qui refuse de travailler dans les syndicats réformistes jugés « réactionnaires » et qui n’entend pas participer aux élections qu’elle considère comme l’ultime rempart de la bourgeoisie dressé face au système des conseils…  Le KPD(S), nain politique par rapport aux deux partis socialistes et qui a échoué dans la conquête des « délégués révolutionnaires » berlinois restés chez les Indépendants, tente à contretemps de soulever la classe ouvrière contre le gouvernement SPD modéré, que soutiennent -faute de mieux, car ils craignent de tout perdre !- les militaires, le patronat et les nationalistes. Les coups de force des Spartakistes sont réprimés dans le sang et le parti perd en quelques semaines ses trois dirigeants, qui n’avaient pas voulu déserter leur poste malgré leur hostilité à la ligne suicidaire adoptée au congrès de fondation. Rosa et Liebknecht sont assassinés, le 15 janvier 1919, par des corps-francs d’extrême-droite à la solde du chancelier « socialiste » Ebert et du « chien sanglant » Noske, l’ancien ouvrier qui détestait sa classe… Léo Jogiches, passé quant à lui  dans la clandestinité pendant la « semaine sanglante » de janvier, est arrêté puis abattu sommairement le 10 mars. Levi, à son corps défendant, devient de fait le dirigeant d’une KPD clandestin dont il réprouve l’esprit aventuriste et le gauchisme.

Réfugié avec la centrale à Leipzig, Levi écrit le 27 mars une lettre à Lénine où il informe le dirigeant bolchevik russe de la situation extrêmement précaire des  dirigeants révolutionnaires allemands, qui non contents de subir la répression des corps-francs dirigés par les sociaux-démocrates, doivent aussi lutter en interne contre les tentations putschistes de leur base exaltée. Selon ses dires, «nous faisons, en toute circonstance, notre possible pour retenir les gens afin qu’ils ne donnent pas au gouvernement de possibilité d’opérer une saignée. […] Il existe en Allemagne un courant syndicaliste […] : il est souvent difficile de retenir nos gens de commettre de telles folies. Surtout, nous avons, à l’intérieur de notre organisation, venant d’un certain côté, de véritables tentatives de coup d’Etat»… Pour Levi, revenant sur l’expérience des premiers moins de 1919, «c’était [en effet] une erreur de croire que quelques troupes d’assaut du prolétariat pouvaient remplir la mission historique qui est celle du prolétariat ; […] seul l’ensemble de la classe prolétarienne de la ville et de la campagne peut s’emparer du pouvoir politique». Il est grand temps de reconstruire le parti sur ces bases saines et de remettre le Parti sur les rails de la légalité afin d’agir enfin au grand jour. Pour sauver ce qui peut l’être, Levi se résout à aller à la scission avec la gauche du KPD. L’opposition à la centrale Levi refuse les formes d’organisations anciennes que sont les partis et les syndicats, jugés périmées depuis le début de la révolution des conseils de novembre 1918. Ces « communistes de gauche » estiment que les authentiques « révolutionnaires » doivent créer des « unions » d’entreprises à même de faire jaillir la spontanéité des masses trompées par les « bonzes » syndicaux, qu’ils soient socialistes ou communistes. Levi est effrayé par ces positions  « unionistes » constituant « un retour en arrière, vers l’aube du mouvement ouvrier ». La purge est finalement réalisée en octobre 1919 au congrès d’Heidelberg. Elle fait perdre au KPD plus de la moitié de ses membres et Lénine, en accord de fond avec Levi, ne cesse d’exiger de la centrale du KPD  qu’elle fasse tout pour que la scission ne soit pas irrémédiable. Dans son ouvrage sur le « gauchisme », La Maladie infantile du communisme (annexe I), Lénine ajoute qu’il est «à craindre que la scission avec les « gauches », les antiparlementaires (et partiellement aussi antipolitiques, adversaires de tout parti politique et de l’action dans les syndicats) ne devienne un phénomène international, comme la scission avec les « centristes »[…]. Soit ! La scission vaut tout de même mieux que la confusion qui entrave la croissance et la maturation idéologique, théorique et révolutionnaire du parti […]. Il faut seulement appliquer tous nos efforts pour que la scission avec les « gauches » n’entrave pas, ou entrave le moins possible, la fusion en un seul parti, fusion nécessaire et inévitable dans un avenir prochain, de tous les participants au mouvement ouvrier, partisans sincères et loyaux du pouvoir des Soviets et de la dictature du prolétariat ». Malgré les réserves de Lénine, la chute des effectifs du parti et la constitution d’un KAPD gauchiste rival du KPD, l’outil politique est préservé. Pour Levi, c’est l’essentiel. Une fois l’opposition exclue, il devient envisageable de s’adresser à l’USPD -fort de 750 000 adhérents !-, et surtout à son aile gauche, pour réunifier les  authentiques socialistes en un seul parti.

Ce second combat de Levi -la conquête de la majorité des Indépendants- va permettre la création d’un parti de masse. Le premier rapprochement est précipité par les événements. En mars 1920, à l’appel des syndicats, la grève générale s’impose face à des militaires factieux  qui avaient pris le pouvoir à Berlin et mis en fuite le gouvernement de coalition dont faisait partie le SPD. Stupeur, le KPD ne s’exprime dans Le Rote Fahne -le journal créé par Rosa et Karl le jour de la révolution de novembre 1918- que deux jours après le putsch de Kapp… pour refuser de combattre les factieux et pour dénoncer l’opportunisme des bureaucrates syndicaux  qui s’ingénient à défendre les « sociaux-traîtres » du type Ebert-Scheidemann-Noske ! En l’absence de Levi, alors emprisonné, le Parti retombe dans ses travers en ne voyant que les appareils politiques là où il faudrait voir les millions de travailleurs influencés par leurs mots d’ordre… Pour la direction du KPD, l’arbre réformiste cache décidément la forêt que constituent les dizaines de millions de salariés allemands ! Furieux, Levi, alors en prison, envoie une lettre enflammée à une centrale dont l’intransigeance verbale cache en réalité la passivité coupable, ainsi que son incapacité à penser la nouveauté créée par le mouvement des masses et par l’unité du salariat allemand dans la grève générale. Après la fuite de Kapp et de ses acolytes, les syndicats -en la personne de son chef réformiste Legien- proposent la création d’un « gouvernement ouvrier » représentant les masses victorieuses. Le délégués du KPD présents lors du comité de grève berlinois et la gauche des Indépendants se montrent plutôt favorables à cette option. Malgré ses hésitations, le KPD, cette fois sur les positions de Levi, publie le 23 mars une « déclaration d’opposition loyale » en cas de mise en place d’un gouvernement SPD-USPD décidé à combattre la réaction. La direction de l’USPD, qui craint plus que tout de se faire déborder par sa gauche, décline finalement l’offre des syndicats, mais la « déclaration » crée un précédent de taille. La centrale Levi prouve qu’elle innove, qu’elle tente de trouver des passerelles entre les revendications immédiates et la question de la prise du pouvoir, malgré le conservatisme de l’appareil gauchiste du KPD qui ne met pas longtemps à dénoncer l’opportunisme de Paul Levi… Pourtant, dans La Maladie infantile du communisme, en Annexe II, Lénine donne son approbation à cette tactique nouvelle, même s’il exprime quelques réserves quant aux formulations choisies par la centrale. Le dirigeant bolchevik affirme que « cette déclaration est parfaitement juste dans ses prémisses fondamentales et dans sa conclusion pratique. Les prémisses fondamentales se ramènent à ceci qu’actuellement la « base objective » de la dictature du prolétariat fait défaut, puisque la « majorité des ouvriers des villes » est avec les indépendants. Conclusion: promesse d’une « opposition loyale » […] au gouvernement « socialiste d’où seraient exclus les partis capitalistes, bourgeois ». Cette tactique est, sans nul doute, juste quant au fond ».

La victoire unitaire du prolétariat allemand sur Kapp suscite un « petit vent frais » qui change radicalement la donne à gauche. Les troupes de l’USPD, voyant de nouveau s’ouvrir une perspective de victoire rapide après la grève générale de mars, se radicalisent et regardent de plus en plus vers Moscou. La bataille de l’adhésion est remportée par la gauche des Indépendants qui détiennent 60 % des mandats au congrès de Halle, en octobre 1920. La gauche de l’USPD fusionne en décembre avec le KPD(S) pour créer le VKPD, Parti communiste unifié d’Allemagne, fort de 350 000 adhérents. Paul Levi, nommé co-président du parti, exulte. « Ce n’est pas un événement allemand. Il n’y a plus d’événement allemand dans la révolution mondiale. Ce à quoi nous assistons, c’est à la formation du 1er membre important et constitué sur le plan de l’organisation de l’Internationale des opprimés » en Europe occidentale.

Levi s’oppose d’emblée, dans le parti unifié, aux partisans de « l’offensive » qui estime derrière Radek qu’un parti de masse comme le VKPD « a suffisamment de force pour passer tout seul à l’action ». Fidèle à Rosa, Levi rappelle lors du congrès de fusion que la tâche des révolutionnaires « est de conquérir les cœurs et les cerveaux de la classe prolétarienne et de tous ses organes ». De fait, la centrale Levi décide début 1921 de se faire l’écho d’une lame de fond unitaire venue des syndicalistes du parti et publie une « lettre ouverte », qui prolonge le « déclaration d’opposition loyale » de mars 1920 en appelant toutes les organisations ouvrières « à proclamer dans des assemblées leur volonté de se défendre ensemble contre le capitalisme et a réaction, de défendre en commun leurs intérêts »[3].

C’est la première formulation consciente du « front unique », cette tactique qui permettait de réunifier les travailleurs dans leur lutte commune malgré la scission du mouvement ouvrier consécutive à la révolution russe ! Ces scissions partaient du principe que la social-démocratie , passée du côté du « maintien de l’ordre bourgeois », était un cadavre politique que les masses allaient fuir pour rejoindre les « vrais » partis socialistes  -dits communistes- et partir sous leur direction à l’assaut du ciel. Mais, dès 1920, l’essoufflement de l’agitation révolutionnaire consécutive à la stabilisation du monde capitaliste remettait en selle les « vieux » partis sociaux-démocrates chauvins et imposait une nouvelle tactique apte à aider les travailleurs à lutter ensemble, au coude à coude, malgré la scission qui s’annonçait finalement comme un fait historique durable. La tactique du « front unique », avec pour perspective la mise en place d’un gouvernement ouvrier, arrivait à point nommé. Lénine et Trotsky ne s’y trompaient d’ailleurs pas et approuvaient sans réserve cette « initiative politique modèle ». Les deux dirigeants de la révolution russe victorieuse  donnaient mille fois raison à Levi, à Clara Zetkin et à la majorité de la centrale, face aux sectaires du VKPD et aux petits chefs autoritaires de l’Internationale Communiste (IC). Mais l’unité de la gauche, impérieuse nécessité pour les salariés défendant leurs intérêts, ne parle pas aux gauchistes bureaucratiques élevés au petit lait de la rupture avec les opportunistes et de la lutte révolutionnaire… Le révolutionnarisme romantique les fait tellement plus rêver que le lent travail de propagande et d’organisation au cœur du salariat !

La tactique préconisée par la « lettre ouverte » fut combattue sans concession par les dirigeants de la gauche allemande et de l’Internationale. Comme lors du putsch de Kapp, l’inflexion unitaire d’un parti décidément tenté par le sectarisme suscite une résistance de l’appareil. Pour les gauches allemandes, qui trouvent un appui en Zinoviev, président de l’IC, Levi est devenu l’homme à abattre. Une coalition de mécontents parvient à le faire chuter en deux temps. D’abord lors de la scission du Parti socialiste italien,  à Livourne où Levi défend  son camarade Serrati, l’homme de masse du PSI, contre les « communistes de gauche » italiens Bordiga et Gramsci, protégés par l’appareil de l’IC, mais marginaux dans le prolétariat italien.  Aux dires de Pierre Broué,  avec Turati, le leader d’une droite sociale-démocrate ouvertement réformiste et chauvine, Levi « considérait la scission comme inévitable, mais souhaitait que tout soit fait pour repousser le plus loin possible à droite la ligne de clivage, afin de conserver au sein de l’Internationale la majorité des travailleurs influencés par Serrati et ne pas livrer la section italienne à l’emprise exclusive des gauchistes ». Toujours, chez Levi, cette volonté d’être au plus prêt des salariés, dans leur lutte réelle, au cœur de la gauche. Il n’est pas surprenant que les gauchistes -allemands comme italiens- de l’époque aient exécré ce genre de militant ! A Livourne, Paul Levi affronte courageusement les envoyés de l’IC qui instillent  dans les rangs du PSI le poison de la division en répandant le mensonge et la calomnie sur le centre du PSI. Pourtant, dans une entrevue privée, Serrati apprend au co-président du VKPD  que l’un des leaders de la gauche communiste, Bombacci, n’hésite pas à embrasser Turati, son ennemi réformiste, au sein même du parlement… Les envoyés de l’IC assurant que l’opportunisme était tout entier du côté de Serrati et que la pureté révolutionnaire était l’apanage des seuls gramscistes de L’Ordine Nuovo étaient ou bien extrêmement mal informés, ou bien d’une mauvaise foi à couper le souffle !

Dès son retour en Allemagne, Levi comprend que les grandes opérations contre lui sont lancées. Les sbires de Zinoviev, tels que Rakosi, futur stalinien hongrois de sinistre mémoire, sont présents à Berlin pour retourner la direction du VKPD en vantant les mérites de la scission contre les « droitiers » incarnés par Levi et son ami Serrati. Ce dernier n’a d’ailleurs pas été admis dans le PCI à Livourne, alors que l’appareil de l’IC avait soutenu quelques semaines plus tôt les chauvins Cachin et Frossard lors de la scission de Tours en France ! Lévi et Serrati, combattants internationalistes  et pacifistes aux états de service bien plus impressionnants que ceux des « sociaux-patriotes » français purifiés par l’eau baptismale du bolchevisme, n’avaient décidément pas le droit à la même mansuétude que les inconditionnels de Moscou…  Lors d’une réunion de direction, le 25 janvier 1921, Radek rétorque par exemple à un Levi agacé de cette atmosphère de guérilla contre lui : « avant que vous puissiez nous attaquer, nous vous devancerons et nous tirerons l’épée contre vous ». Levi n’a pas besoin d’en entendre plus. Il quitte la réunion en pleine séance. Peu de jours après l’incident, Radek s’excuse et l’ambiance au sommet du parti se détend provisoirement. Mais le mal est fait. Radek, sûrement à son corps défendant, et les émissaires de l’IC, beaucoup plus consciemment, ont transformé le débat interne au VKPD sur la scission du PSI en une polémique violente imposant à chaque membre de la centrale de se prononcer pour la direction du KPD, irritée par les méthodes autoritaires de Moscou, ou pour l’exécutif de l’IC, qui a mis en garde les communistes allemands contre  le « danger de droite ».  Le coup de théâtre se produit le 22 février 1921. Le comité central du VKPD désavoue la position pro-Serrati de Levi qui démissionne avec Daümig, l’autre président venu des Indépendants, tout deux suivis par trois membres de la centrale, dont Clara Zetkin, la grande amie de Rosa.

C’est le début de la curée contre les « droitiers », soutenus par des dirigeants russes malheureusement trop occupés par les derniers remous de la guerre civile. Lénine et Trotsky ne participant pas au débat au sommet, les zinovievistes de l’IC ont les mains libres, notamment Béla Kun, si prompt à la « kunerie »… Les nouveaux émissaires d’une Internationale gagnée à la théorie de l’offensive arrivent en Allemagne fin février, bien décidés à « activer » le KPD et à recourir s’il le faut à la provocation pour sortir les masses de leur passivité ! Selon Pierre Broué, qui s’appuie sur le témoignage  de l’ex-président du KPD lui-même, « Clara Zetkin, que [Bela Kun] rencontre le 10 mars, épouvantée par les propos qu’il  lui tient, prévient Levi et refuse désormais de le rencontrer sans témoin ». Levi, démissionnaire et isolé, n’a plus qu’à attendre le fiasco… « L’action de Mars » est un échec, puisque la grève générale insurrectionnelle lancée par le KPD n’est évidemment pas suivie par des masses qui refusent l’ultimatum des communistes. Le désastre est tel que plus de la moitié des membres du KPD, traumatisés, disparaissent dans la nature. Levi a le malheur de critiquer l’aventurisme de la nouvelle direction et surtout des émissaires de l’IC dans une belle brochure Notre voie – Contre le putschisme. Il est finalement exclu pour indiscipline, malgré une magnifique défense en appel où il affirme qu’en Europe occidentale, les partis de gauche doivent être « des partis de masses ouverts, qui ne peuvent jamais être mu que dans le fluide invisible où ils baignent, dans l’interaction psychologique avec tout le reste de la masse prolétarienne ».

Levi, défait, rejoint l’USPD, puis le SPD en 1922. Ce n’est ni un retour à la case départ, ni une lente descente en enfer. Levi, de retour dans la « vielle maison », y anime un courant gauche qui a un rôle déterminant dans la crise révolutionnaire de 1923. Alors que les institutions s’écroulent sous les coups de boutoir de l’hyperinflation, Levi est de ceux qui affirment que « le pouvoir politique ne consiste pas dans l’occupation des sièges et l’obtention de voix au parlement, mais bien dans l’activité des masses populaires » et qu’il faut « par conséquent [être] pour la collaboration avec les communistes ». Malgré l’échec de l’insurrection d’octobre 1923, il continue le combat de sa vie, celui de l’unité de la gauche et de la conquête de la majorité du prolétariat. Levi anime des revues, édite les textes de Rosa et de Liebknecht et devient député SPD, sans jamais renoncer à ces idées[4]. Mais son exclusion du KPD ne lui permit jamais de revenir au centre de la scène politique. A ce titre, ce militant d’exception, à l’humanisme et aux qualités intellectuelles comparables à celles d’un Jaurès, fut une des plus grandes « occasions manquées » du mouvement ouvrier renaissant des années 1920. Sa mort en 1930 sonnait symboliquement comme la fin des espoirs et préfigurait l’entrée de l’Europe dans la longue nuit fasciste.


[1] On ne trouve par exemple rien sur Paul Levi dans OTTOVITCH J. & NARINSKI M. (dir.), Kommintern : l’histoire et les hommes. Dictionnaire biographique de l’internationale communiste, l’Atelier, 2001…

[2] BROUE P., Révolutions en Allemagne. 1917-1923, Minuit, 1971.

[3] BROUE P., Histoire de l’Internationale communiste. 1919-1943, Fayard, 1997, p. 204-205.

[4] MAITRON J. & DROZ J., Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international, t. 6, L’Allemagne, éditions ouvrières, 1990, p. 311.

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3 Responses to Paul Levi, « l’occasion manquée » du socialisme mondial (1883-1930)

  1. Renaud says:

    Trop bon !

  2. julien Guerin says:

    Les meilleurs articles sont toujours sur le site de l’OS camarade Renaud!

  3. Quelques commentaires : Paul Levi n’est pas « pris au dépourvu » : les spartakistes appelaient à la formation de conseils ouvriers depuis plusieurs semaines !

    Il y a des imprécisions sur le contexte de la révolution allemande, et les débats internes au KPD à sa fondation sont caricaturés – les débats du congrès de fondation ont pourtant été publiés en français (éditions Spartacus, 1977).

    « remettre le Parti sur les rails de la légalité » : mais ce n’est pas le KPD qui a choisi d’être réprimé !

    Sur Levi :
    http://blogmarxiste.hautetfort.com/archive/2008/03/05/l-opposition-de-paul-levi-au-sein-du-komintern.html

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