Howard Zinn est mort : il nous manquera…

Par Julien Guérin (42)

Le grand historien et militant de la gauche américaine vient de mourir à l’âge de 88 ans. Professeur à l’université de Boston, chercheur émérite, inlassable militant pacifiste et anti-impérialiste, auteur de plus de 20 livres traduits dans le monde entier, il était l’un des grandes voix de l’Amérique internationaliste et progressiste. Né en 1922, il participe comme aviateur à la seconde guerre mondiale et à la campagne de bombardement sur la France en 1944. Il en nourrira une haine tenace et durable de l’armée. Le pacifisme est certainement l’une de ses convictions les plus affirmées tout au long de sa vie. Son second grand combat est la lutte pour l’égalité entre les noirs et les blancs sur les campus américains.

Il est l’un des plus actifs dans cet authentique mouvement de masse que fut la lutte pour les droits civiques dans les années 1960. En 1963, il est même renvoyé de son poste de professeur à Atlanta pour ses écrits et ses prises de position contre Kennedy et le FBI coupables d’une trop grande mansuétude à l’égard des organisations ségrégationnistes et racistes. L’Amérique est alors une véritable poudrière, les noirs s’organisent contre le racisme et la discrimination, un certain Martin Luther King émerge comme un leader de masse tandis que la droite mène des campagnes violentes contre ce mouvement d’émancipation qui ébranle sa mainmise sur la société américaine. Dans les campus, les jeunes étudiants sont vents debout contre l’intervention de leur pays au Vietnam. Un puissant mouvement anti-guerre émerge, certains jeunes refusent de partir au Vietnam, l’opinion bascule peu à peu en leur faveur. Les artistes comme John Lennon ou Allen Ginsberg condamnent fermement l’intervention militaire américaine. Howard Zinn est encore une fois aux avants postes de cette mobilisation. Dés 1967, il publie un livre qui demande le retour des soldats US dans leurs foyers. L’année suivante, avec le linguiste Noam Chomsky, ils parviennent à sortir un rapport secret de l’armée américaine sur la situation catastrophique dans lequel elle se trouve au Vietnam. L’écho est immense dans tout le pays. Zinn soutient également les marches pour la paix de 1967 puis la grande manifestation des vétérans contre la guerre en 1971.

Son activité militante intense ne l’empêche pas de mener à bien une entreprise historique inédite : écrire une autre histoire des Etats-Unis, celle des pauvres, des ouvriers, des esclaves et de tous les humiliés qui depuis, plus de 200 ans, ont offert un autre visage de l’Amérique. Il enseigne à Boston de 1964 à 1988 et, pour lui, ses recherches historiques s’inscrivent dans le même cadre que son activité syndicale et politique : ouvrir une voie pour l’émancipation des opprimés. Sa grande œuvre intitulée Une Histoire populaire des Etats-Unis, est éditée en 1980. C’est un livre magistral qui réhabilite les résistances indiennes à la colonisation européenne,  les révoltes des esclaves noirs contre leurs exploiteurs, les luttes ouvrières, syndicales et féministes et les grands combats pour l’égalité civique et contre la guerre. Il offre le tableau d’une Amérique jusque-là ignorée et occultée par tous les historiens libéraux, une Amérique progressiste écrasée sous le rouleau compresseur du capitalisme. Le succès est immédiat auprès des étudiants américains, mais il faut attendre 2002 pour qu’il soit publié en France. Cette histoire populaire de la 1ère puissance mondiale reste plus actuelle que jamais à l’heure ou le mandat d’Obama est à un tournant décisif. Les travaux universitaires de Zinn permettent en tous cas de saisir toute la mesure et la profondeur des luttes sociales dans le pays symbole de la toute puissance capitaliste. En parallèle à ses recherches historiques, Zinn a par ailleurs écrit des pièces de théâtre. L’une d’entre elle raconte par exemple la vie de la militante libertaire américaine Emma Goldman et son combat contre la 1ère guerre mondiale. Le militantisme n’est donc jamais bien loin…

Opposant à la peine de mort et à la guerre en Irak, défenseur d’un système social plus favorable aux travailleurs, Zinn a été de tous les combats de son époque. Sa passionnante autobiographie publiée en 2006, intitulée L’impossible neutralité, rend compte de cette vie de lutte. La gauche internationale vient certainement de perdre l’un de ses meilleurs intellectuels…Il nous reste cependant ses livres et la certitude que ce sont toujours les peuples qui font l’Histoire !

A lire : Karl Marx, le retour, Agone, 2002 ; Histoire populaire des Etats-Unis, de 1492 à nos jours, Agone 2002 ; Nous, le Peuple des États-UnisEssais sur la liberté d’expression et l’anticommunisme, le gouvernement représentatif et la justice économique, les guerres justes, la violence et la nature humaine, Agone, 2004 ; L’Impossible Neutralité. Autobiographie d’un historien et militant, Agone, 2006.

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