Des catastrophes qui tombent à pic

Par Sébastien Duhaut (75)

Tremblements de terre ? Terrorisme ? Banco, rien de tel pour faire avancer ses pions. Qu’une plaque tectonique frotte un peu du côté des Caraïbes, que ça secoue du côté de Port-au-Prince, et les gros bateaux sont là, remplis à ras-bord de gros hélicos, survolés par de gros avions, le tout actionné par des gros bras et de gros ordinateurs. Haïti, première colonie esclavagiste libérée par une révolte victorieuse de ses esclaves emmenés par Toussaint Louverture, clôt un chapitre de son histoire : après 206 ans d’indépendance et quelques décennies de déréliction, elle est reconquise, en quelques semaines et à la faveur des ondes sismiques, par l’Empire. Aéroport et trafic aérien entièrement pris en main avant que quiconque ait eu le temps de dire « ouf », commandement des opérations depuis un petit bijou de porte-avion en démonstration grandeur nature, bientôt débarquement d’extra-terrestres à lunettes infrarouges et fusils M16. La prise en main des troupes de l’ONU par Oncle Sam, à la faveur de son monopole logistique, ne devrait pas prendre plus de quelques jours. Puis ils y seront pour quelques décennies. D’ailleurs, pourquoi ne pas en faire un nouveau Cuba de la grande époque ? Ou une extension de la République dominicaine (ce qui revient au même) ? Des putes et des casinos pour nous autres Occidentaux, portefeuilles sur pattes que nous sommes. Pour eux, des piécettes et pas de visas.

Qu’un fils à papa nigérian fort en maths décide d’épater un peu la galerie, qu’il tente d’organiser une sauterie aérienne entre pays batave et Amérique, qu’une bande d’allumés ou leurs manipulateurs décrètent que tout cela est l’œuvre d’Al Qaïda-succursale-du-Yémen, et les marines sont encore prêts. Depuis quelques années, on faisait joujou avec des drones Predator au-dessus de l’Arabie (mal-)heureuse, on lançait de temps en temps une roquette sur les méchants, on plaçait tranquillement conseillers et instructeurs à tous les étages des forces de sécurité yéménites, on prenait en main leurs gardes-côtes, on déployait ses plus beaux navires pour courser les pirates comme à la grande époque. Pratique, pour tenir en main le détroit de Bab el Mandeb (4 millions de barils de pétrole par jour). Grâce à cette petite plaisanterie ratée, qui d’ailleurs aurait tué moins de gens qu’une heure d’accidents de la route, certains vont avoir les coudées encore plus franches. Nos amis anglo-saxons préparent une arrivée en force : fourniture de farces et attrapes militaires bas de gamme, aide conditionnée, conseils appuyés, exigence de résultats. Voilà le Yémen bien entouré, comme une sorte de demi-protectorat pouilleux entouré de ses fées parlant doucement mais fermement. On entend souvent dire que notre époque ne ressemble à aucune autre, que l’on est modernes, ultramodernes, postmodernes. Mais en fait, tout cela est très semblable à ce qu’ont pu connaître Rimbaud ou Nizan en leur temps.

Ces deux observations désignent deux écueils mortels du socialisme : l’humanitaire et l’anti-terrorisme. C’est d’ailleurs précisément par ces voies de traverse fangeuses qu’un renégat « socialiste », muni de ses sacs de riz, a rejoint le gouvernement et les ors de la diplomatie -ainsi que l’or tout cours, d’ailleurs.

L’humanitaire, dans son principe même, c’est l’extériorité, la ponctualité, la superfluité. C’est donc tout le contraire de l’auto-organisation des services par les producteurs, seule forme de solidarité qui puisse permettre une sécurisation durable des conditions alimentaires, sanitaires ou de secours, sous la forme d’un droit détenu par chaque membre et non par l’effet aléatoire d’une charité intermittente. Les médecins qui se précipitent pour faire quelques vaccins sous les caméras aux antipodes sont souvent ceux qui démantèlent joyeusement l’accès au soin chez nous : voilà qui devrait faire réfléchir.

Quant à l’anti-terrorisme, il pose le problème de toute politique qui se définit « contre ». Que l’on se choisisse comme figure du Mal les pédophiles, les racailles ou les « terroristes », l’on finit toujours par charger sauvagement contre des moulins à vent, multipliant ce que l’on combat, terrorisant ce qui nous terrorise et tout ce qui y ressemble, enfermant peu à peu le corps politique dans une mécanique de la peur et de l’asservissement à un homme fort qui s’en suit. C’est la mort programmée de toute volonté d’un bien commun.

Le socialisme n’a pas de doctrine « anti-terroriste » : sa position est de l’ignorer, de le tenir pour quantité négligeable, car il l’est même numériquement, face à des enjeux comme les accidents du travail ou l’hygiène de vie. Le socialisme ne fait pas non plus d’humanitaire, car l’aide n’a jamais fait sortir un seul pays de la pauvreté. Notre voie, la seule voie socialiste, c’est l’appui aux luttes des peuples contre les dictateurs locaux et leurs éminences grises, contre les capitalistes locaux et étrangers qui les font travailler, et contre les usuriers internationaux qui les ont endettés jusqu’au cou. Le reste n’est que Téléthon et sacs de riz, apportés par des paras bien sûr !

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2 Responses to Des catastrophes qui tombent à pic

  1. Fontaine Fabrice says:

    Une question de morale, d’éthique, voire de démocratie…
    Afin de répondre brièvement à l’article de Sébastien Duhaut, « Des catastrophes qui tombent à pic »,

    Cet article me permet de me poser certaines questions… que j’évoque ici rapidement en tentant de reposer autrement la problématique Haïtienne…
    Surtout que je ne partage pas forcément cette approche citée ainsi : « Ces deux observations désignent deux écueils mortels du socialisme »…

    Concernant votre article, il y a beaucoup de sous -entendus, qu’il faut pouvoir interpréter… !

    Une catastrophe peut-elle tomber à pic… ?

    D’abord, il y a une sorte de solidarité et une réserve à exprimer pour ce peuple qui souffre depuis toujours… et d’autre part, c’est difficile d’ouvrir un débat dans ce contexte, alors que la douleur est accablante pour l’ensemble de cette population, qui n’a toujours pas pu enterrer ses morts…

    Et contrairement aux réponses que vous avez évoqués, et bien non, malgré une déferlante solidarité qui veut s’organiser dans nous belles républiques de l’ancien monde, ainsi que celle du nouveau monde, l’aide n’arrive toujours pas. Pire, aujourd’hui après 6 jours, alors que nous sommes très proches géographiquement de part nos différents territoires d’Outres Mers, aucuns bateaux ne mouillent au près des côtes Haïtiennes…
    D’ailleurs, il a fallu attendre Samedi pour se rendre compte de l’ampleur de la catastrophe et voir que 90% de certaines autres villes sont touchées… et donc toujours sans aide ?

    Je poserai les questions autrement en m’efforçant d’écouter et prendre en compte la parole Haïtienne, pour les aider à reconstruire ce pays…

    Questions :
    Pourquoi justement les pays frontaliers de cette île ne sont pas mobilisés avec leur flotte ?
    Pourquoi l’aide humanitaire tarde t-elle à se mettre en place, tous semblant ignorer les diverses voix d’accès pour se rendre à Haïti ?
    Aujourd’hui sur cette île, il y a donc qu’un seul aéroport ?
    Pourquoi aucuns commentaires journalistiques, n’a pu jusqu’à aujourd’hui se faire dans ce sens ?
    Autrement dit, pourquoi ne pas tenter d’ouvrir (un peu) la frontière par la République Dominicaine, et de faire faire pénétrer de l’aide humanitaire par ce pays…
    Pourquoi donc, ne pas ouvrir rapidement d’autres couloirs humanitaires à Haïti, mais venant par cette frontière, ou les côtes ?
    Tout le monde, et surtout les journalistes semblent ignorer ces questions… Pourquoi ne pas envoyer de l’aide avec des engins de génie civil déjà sur place en venant de la république Dominicaine, pour reconstruire cet axe, si il est endommagé afin de rejoindre Port au Prince et y faire rentrer l’aide… ?
    Ainsi on pourrait se servir de cet axe pour sécuriser certaines zones et apporter ainsi l’aide logistique, mais aussi assurer des rapatriements sanitaires ?
    Pourquoi imaginer ne pas imaginer que l’ONU et les plus grandes ONG occidentales ne s’organise pas dans ce sens, plutôt que de critiquer le déploiement des Américains…
    Pourquoi ne pas réquisitionner cet aéroport et utiliser ces accès routiers et maritimes pour y faire venir l’aide humanitaire qui tardent encore aujourd’hui à se déployer… ?
    Ainsi, pour vous reprendre et vous rejoindre sur vos propres propos, je pourrai dans ce contexte lié aux questions des médias évoquer un libre penseur comme Noam Chmosky pour conclure mon questionnement…
    Pour conclure, je m’étonne donc de trouver de tels propos dans les liens de la lettre « Démocratie et Socialisme » et m’insurge contre certains reportages et articles qui pour l’instant me semble vraiment déplacés tant justement l’aide à l’ensemble de cette population reste insuffisante jusqu’à présent.

  2. sébastien duhaut says:

    certes, à tout prendre, il vaut peut-être mieux être géré par les GIs que par les tontons macoutes.

    Mais avouez que visuellement, c’est impressionnant :

    http://www.lefigaro.fr/international/2010/01/19/01003-20100119DIMWWW00441-securite-en-haiti.php

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