Jospin : il comprend vite, mais il faut lui expliquer 8 ans !

2010 commence sur les chapeaux de roue. On n’ose à peine y croire. Il faut dire qu’on attendait ça depuis si longtemps… Le grand perdant de 2002 qui « assumait l’entière res- -ponsabilité » de la défaite de la gauche au soir du 21 avril, mais qui croyait en son for(t) intérieur que ces idiots de Français n’avaient pas compris son action, vient enfin, lui, de comprendre. Non, l’action de la gauche plurielle n’avait pas été si parfaite, enfermée qu’elle était dans des schémas sociaux-libéraux tentant l’impossible : concilier progrès social pour notre camp et maintien des profits faramineux pour les patrons et les actionnaires. Oui, les salariés de ce pays étaient en droit, un an et demi après le grand mouvement social de novembre-décembre 1995, d’attendre bien plus et surtout bien mieux que ce qui a été fait de 1997 à 2002. Bien sûr, Jospin -puisqu’il s’agit bien de lui- ne le dit pas comme ça. Il en reste à une formule hésitante, mais, comparé à la morgue de son analyse antérieure, c’est le jour et la nuit. Dans le livre-événement qu’il sort ces jours-ci, il affirme en effet avoir « surestimé la perception positive de [s]on bilan ». C’est peu, mais pour lui, c’est déjà beaucoup ! Cet inventaire en demie-teinte ne sauvera pas la gauche et ne fera pas de Jospin le porte-drapeau du socialisme du XXIe siècle, mais il prouve qu’il n’est pas imbécile, puisque, lui au-moins, il a changé d’avis !

Faut-il rappeler l’élan d’enthousiasme qu’avait suscité la victoire de la gauche unie en 1997, quatre ans seulement après la déroute de 1993 ? Malgré l’absence de programme commun de toute la gauche, le PS et ses alliés avaient clairement annoncé la couleur : réduction du temps de travail sans perte de salaires, contrôle des licenciements, refus du traité d’Amsterdam et de l’Europe libérale, défense des services publics et de la laïcité institutionnelle, « contrat d’autonomie » pour les jeunes, régularisation de tous les sans-papiers… C’était ça, le programme de la gauche ! Que les jeunes générations le comprennent ! C’était un beau programme, exaltant, qui prenait le contre-pied de ce qu’avait fait la droite depuis 1993 : privatisations, précarisation du salariat et de la jeunesse (le fameux CIP de Balladur, ancêtre du CPE), exonérations fiscales pour les entreprises, remise en selle des Eglises (l’œuvre du grand laïque Bayrou), traque des sans-papiers (les sinistres lois Pasqua-Debré)… En 1997, le pouvoir était à nous et la situation n’était pas sans rappeler l’état de grâce qu’avait connu la gauche en 1981. La droite était chaos-debout et se lançait dans une période de règlements de compte internes et de conflits de succession qui ne s’est achevé qu’avec la divine surprise de 2002 et, plus encore, avec la prise en main de l’UMP par le ministre de l’Insécurité. Le patronat avait une frousse folle d’un mouvement de soutien au gouvernement de la gauche plurielle comparable à juin 1936 et à la vague de grève qu’avait suscité la victoire du Front Populaire. Le vieux CNPF croulant, dont l’équipe dirigeante n’avait pas la carrure pour résister, n’avait pas encore réalisé sa mue idéologique qui allait donner naissance au Medef. Oui vraiment, en 1997, c’était notre camp qui était victorieux et pour longtemps, croyait-on. Oui vraiment, tout était possible !

On le sait, le tribunal de l’histoire a prononcé son verdict et il fut accablant : le candidat Jospin  n’a rassemblé guère plus de 16 % des voix sur son nom, 5 ans plus tard, en avril 2002. Ingratitude du peuple ? Division d’une gauche trop sûre de sa victoire et obnubilée par son rapport de force interne ? Manipulation de l’opinion par une droite sécuritaire épaulée par ses amis de la télé ? Toutes ces tentatives d’explication tombent à côté, car le fond du problème est ailleurs. Jospin a perdu car il n’a pas fait la politique pour laquelle il avait été élu. Ho, bien sûr, il y a eu la pépite qui valait absolution pour beaucoup : les 35 heures par la loi. Et ce n’était pas rien en effet, car ils étaient nombreux, les socialistes qui voulaient s’engouffrer dans le piège du contrat et de la négociation. Atomiser les intérêts du salariat, qui plus est dans une période où les syndicats ont une faible capacité de mobilisation, en méprisant la légitimité populaire du scrutin de 1997, c’eût été en effet un beau cadeau… fait au camp d’en face ! Non, sur la question de la réduction du temps de travail, Jospin a plutôt fait bonne figure. Ce n’est par hasard si Gandois, le prédécesseur du baron Seillière à la tête des patrons, a jeté l’éponge en affirmant qu’il fallait que « des tueurs » le remplacent ! Jospin, s’opposant finalement au désir du patronat, a donc choisi de passer par la loi. Mais le problème d’une loi, c’est qu’elle peut être mauvaise… Ce qui fut le cas d’une loi que la gauche serait bien inspirée d’abroger quand elle reviendra au pouvoir : la seconde loi Aubry qui flexibilisait et annualisait le temps de travail, ce qui revenait à rendre au patronat ce qu’on lui avait arraché dans la loi-cadre de 1998 ! Ainsi, même quand le gouvernement Jospin avait été courageux et allait plus loin que le programme de 1997, le ver de la compromission était déjà dans le fruit…

Ces 35 heures, qui purent être détournées de leur but et devenir un merveilleux vecteur de flexibilisation pour le patronat -notamment face aux salariés les plus exploités-, c’est là ce que nous avons eu de meilleur ! Le reste se réduit à des avancées sociétales, décisives s’il en est -comme la PACS ou la parité-, mais qui sont loin d’être à même d’améliorer le quotidien des millions de salariés de ce pays… Que pèsent ces quelques avancées face à la longue liste des échecs de la gauche plurielle ? Et face à ses compromissions, voire parfois aux trahisons qu’elle a pu commettre ? Car les années Jospin, ce n’est pas que la croissance, une police plus « gentille » et les comptes de la Sécu au beau-fixe. C’est aussi les amorces de privatisations telles que celle de France-Télécom, des autoroutes, du Crédit Lyonnais ou encore de Thomson. On l’a dit et redit, Jospin a plus privatisé que Balladur et Juppé réunis… Quel insigne honneur ! Le gouvernement de la gauche plurielle, qui n’était pas muni d’une véritable boussole idéologique et qui a pu confondre solidarité républicaine et charité chrétienne, s’est trop souvent aplati devant les intérêts du capital. Au point, parfois, d’abandonner le mandat que lui avait donné les salariés en 1997 en quête d’un débouché politique après la victoire de 1995. Outre les privatisations, il y a en effet eu la ratification du traité d’Amsterdam, une semaine à peine après l’investiture de Lionel Jospin à Matignon… Quel déni de démocratie et quel garantie donnée à l’Europe des libéraux et des banquiers ! Mais le plus haïssable, ce fut sans doute le refus de Jospin, pourtant poussé de tous les côtés en ce sens, de régulariser tous les sans-papiers. Dommage, car il a manqué là une occasion historique de faire œuvre de salubrité publique, mais également de gagner définitivement à la gauche les pans les plus précaires du salariat.

Trop souvent, on entend qu’il y a eu deux gouvernements Jospin : celui de l’œuvre sociale (1997-1999) et celui du reflux libéral (2000-2002). Bien sûr, à partir de 2000, il y eut les baisses d’impôts pour les plus riches, impulsées par un Fabius qui a concédé par la suite que c’était une grossière erreur… Mais, dès 1997, en signant le traité d’Amsterdam notamment, Jospin avait déjà renoncé à s’opposer frontalement aux politiques libérales. Il n’y a pas eu rupture en 2000, seulement une accentuation d’une tendance lourde de la gauche plurielle à trouver des compromis politiques de fond avec le patronat et les libéraux, tendance accentuée par l’inversion du calendrier électoral de 2002 ! Nous ne disons pas cela par goût de l’auto-flagellation ou par pureté révolutionnaire. Mais tout simplement parce qu’une politique vraiment de gauche, rompant avec le libéralisme, aurait donné à Jospin ce qui lui a trop tôt manqué : un véritable soutien populaire. Une politique en phase avec les aspirations profondes du salariat aurait sans nul doute permis à la gauche de l’emporter en 2002 et de continuer son œuvre de réforme. Plus à gauche, plus à gauche ! N’est-ce pas ce qu’ont d’ailleurs dit des millions de Français en votant, le 21 avril, pour la LCR ou LO, pour les Verts et même pour Hue, Chevènement ou encore Taubira ? Jospin finira peut-être par le comprendre… dans huit ans ? Sans l’attendre, faisons-le comprendre à nos dirigeants qui ne sont pas légions à avoir véritablement tirer les leçons d’un certain 21 avril !

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