Il faut descendre l’ascension !

Par Sébastien Duhaut (75)

L’ascension sociale n’est pas une valeur de gauche. D’ailleurs, c’est une valeur de merde. Sur le terrain de la « réussite », de l’« ambition », des « self-made men » et autres rêves à l’américaine avec plein de dollars, nous mordrons toujours la poussière. Il faut changer de terrain.

Notre programme, ce n’est pas une société avec de la circulation entre les classes, mais une société sans classes.

Ce n’est pas la lutte contre les inégalités de naissance, mais la lutte contre l’inégalité en soi.

D’ailleurs, il est peut-être préférable qu’une société inégalitaire, tant qu’à faire, le soit de manière figée, héréditaire. Car rien n’est plus détestable que le petit animal ambitieux, arrogant, agressif, qui parti de sa niche sociale de petit-bourgeois, sort les babines et griffe tout ce qui passe pour grimper les échelons, au mépris de la vie des autres et de la sienne.

L’aristocrate installé depuis des siècles au balcon de sa supériorité, avec un léger sourire ironique, est souvent plus affable que le parvenu à peine sorti du ruisseau, et qui s’empresse de pisser dedans. Nous ne voulons pas transformer chaque homme en machine-à-tuer-pour-monter, mais plutôt permettre à tout le monde de vivre en aristocrate

La gauche n’a pas à reprendre à son compte ce désir malsain, cette concupiscence jalouse qui pousse le sous-directeur à vouloir être directeur, le fils de caissière à devenir exploiteur de caissières, et le beur de banlieue à faire sciences-po-ENA pour se muer en une sorte de Rachida Dati grimaçante et parasitaire. « S’en sortir », dans un univers où l’homme arnaque l’homme, c’est cesser de se faire baiser, en commençant à baiser les autres. Notre idéal, c’est plutôt l’extinction de la baise, dans un sens social s’entend.

Poussons la logique de l’ascension sociale jusqu’à son terme, c’est-à-dire l’absurdité. Symétriquement, il faut bien que certains descendent, puisqu’il s’agit là de positions relatives. Exercice d’escalade, mais sur la montagne fixe des inégalités. Très bien, organisons donc de manière scientifique la montée-descente des individus. Qu’à chaque génération, des gosses du XVIème soient déportés de force dans des deux-pièces bruyants d’Argenteuil, et inversement. Ou des chaises musicales annuelles : le premier janvier, chacun change de fauteuil. Et pourquoi pas une alternance quotidienne ? Le lundi clodo, le mardi rentier, le mercredi sans-papiers, le jeudi gendarme, le vendredi André Rieu, le samedi violoniste roumain, et le dimanche, jour du seigneur, des patates avec moitié de beurre !

Cette petite accélération du kaléidoscope nous montre une chose : la valse des déterminations sociales ne change rien à l’affaire. Que ce soit dans la fatalité éternelle de castes hindoues ou dans le prestissimo du jeu de masques post-moderne, le gros mot lève la tête : aliénation !

La gauche véritable, celle de l’égalité en marche, se cassera toujours le nez sur une telle question mal posée. Le thème de « l’égalité des chances », attaché aux années Mitterrand, a été entièrement récupéré par les Sarko-boys. Ils filent un poste de préfet à un « musulman », quelques postes de ministres à la « diversité », des places à Sciences-po à des porteurs de casquettes, et nous voilà Gros Jean comme devant.

Car pour alimenter le mythe de l’ascension sociale, pour mener les gens par le nez avec cet opium, il suffit d’intégrer périodiquement quelques nouveaux faciès dans la tribu des dominants. Pour cela, nul besoin d’une armée de profs et de la grosse armature un peu cacochyme des concours publics, qui ne débouchent guère que sur une fraction du revenu d’un dealer moyen. Une paire de soirées friquées, un peu de spéculation sur cuisses de footballeur, quelques coucheries entre rappeurs et bourgeoises bien peignées, bref un peu de fricotage entre racailles d’en haut et racailles d’en bas, et le tour est joué !

La vraie, la noble et la seule respectable ambition, c’est celle qui poursuit un objectif pour lui-même et non pour ses retombées sous forme de signes monétaires. Dans un univers social entendu au sens balzacien, c’est une non-ambition, une non-envie de domination. C’est donc quelque chose qui, par sa nature, n’est pas gérable par un appareil d’état distributeur d’honneurs, de postes et d’argent. Nous nous foutons de conquérir cet appareil-là, nous ne postulons pas à la direction de cette Cour, serait-ce pour favoriser l’« ascension » de quelque groupe dont on escompte les votes, serait-ce sous les traits d’une hiérarchie « républicaine » avec généraux à diplômes et troufions intérimaires. Car notre tâche, plus ardue et plus noble, c’est de réaliser une cité sans Roi-Soleil, un Homme qui ne soit pas courtisan, et des vies plus exaltantes qu’une série de faveurs et de disgrâces.

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