Le Téléthon ou la LRU homéopathique

Par Mathias Tessier (44)

Tous les ans, le dilemme saisit les foyers recroquevillés chez eux dans la froideur du mois de décembre. La concurrence de première partie de soirée, si importante aux yeux des publicitaires, franchit le seuil maximum ce premier samedi du mois avec les poids lourds de TF1 contre ceux de France 2. D’un côté, Miss France, de l’autre le Téléthon : le choix n’est pas facile. Des deux côtés en effet, c’est comme si on votait pour savoir qui reste… et qui part. Sur TF1, les propos larmoyants sur la faim dans le monde succèdent aux gros plans sur des chorégraphies un peu ridicule. Sur France 2, les propos larmoyants sur quelque maladie orpheline succèdent aux gros plans voyeurs d’enfants mis en scène maladroitement. Derrière ces trente heures d’émission où dégoulinent les bons sentiments et la pitié se cache cette grave question : combien vaut pour nous un myopathe ? Comme l’a signalé à sa manière Pierre Bergé, toutes les maladies sont mises insidieusement en concurrence pour savoir combien on donnera à une, et combien à l’autre. Une maladie orpheline, ça vaut combien de Sida ? Comment définit-on les critères de financement : au nombre de personnes concernées, à la spectacularité de la maladie ? Sous les bons sentiments, la concurrence obscène.

Et l’État dans tout ça ?

Si le Téléthon est reconduit tous les ans, c’est parce que la recherche sur les maladies orphelines n’est pas assez financé en France. Les quelques 100 millions d’euros récupérés chaque année (dont 66% proviennent en réalité de l’État) permettent donc de combler tant bien que mal les lacunes. Comme tout le monde le sait, la France est un pays qui investi très peu dans sa recherche. Les crédits augmentent peu, et il a fallu une longue lutte des enseignants-chercheurs et des étudiants pour empêcher une diminution des postes à l’Université. Les universités ont depuis longtemps appris à jouer avec des bouts de ficelles financiers. C’est normalement la collectivité, c’est-à-dire le Parlement, qui devrait décider des grandes orientations de la recherche, du fonctionnement de l’Université. C’est donc normalement l’impôt, et l’impôt seul, qui devrait financer l’Université. Mais cela coûte tellement cher aux yeux de la droite que nos gouvernants ont préféré favoriser le financement privé : dons d’anciens étudiants, financement par des entreprises, augmentation des frais d’inscription et dons caritatifs. Valérie Pécresse est allé jusqu’au bout de la stratégie. Elle a augmenté le budget de son ministère, certes, mais l’augmentation correspond en réalité à de l’argent donné aux entreprises et aux particuliers qui eux financent l’université. Pécresse a inventé une astuce fabuleuse : désormais, l’État finance son propre désengagement financier.

Concurrence à tous les étages

Ce qui ressemble le plus au Téléthon, ce n’est pas la LRU – l’autonomie à la sauce Pécresse, mais bien la loi Goulard de 2006, le grand « Pacte pour la Recherche » voté en catimini pendant la mobilisation contre le CPE. L’Agence Nationale pour la Recherche (ANR), qui sélectionne les projets qu’elle juge important puis les équipes de recherche qui pourront travailler sur ces projets, est comme un gigantesque téléspectateur qui choisit au gré des modes où il dépensera son argent. Alors que ce qui fait la force de la recherche publique, c’est la confiance accordée aux chercheurs de travailler dans toutes les directions, qu’elles aboutissent ou pas. Maintenant, il ne faut plus financer que la recherche appliquée. Il faut favoriser la recherche en médecine, tellement plus valorisante que la recherche en droit ou en philosophie. Il faut dire que Kierkegaard fait moins pleurer dans les chaumières qu’un enfant en fauteuil.

Valérie Pécresse a voulu aller encore plus loin dans la concurrence à tous les étages au printemps dernier. Il ne s’agissait plus seulement d’opposer recherche fondamentale et recherche appliquée, non plus seulement la sociologie et la médecine, non plus seulement la thérapie génique et un vaccin contre le sida, mais d’opposer les chercheurs entre eux. Elle voulait distinguer les bons chercheurs, qui ne doivent pas perdre leur temps auprès des étudiants, et les mauvais chercheurs qui ne publient pas assez. Au risque, par exemple, de favoriser celui qui suit consciencieusement les préconisations des laboratoires pharmaceutiques qui le financent plutôt que celui qui développe la science loin des sunlights médiatiques.

Qui paie décide

Ce qui dérange dans le Téléthon, ce n’est pas vraiment qu’il agit comme un Resto du Cœur de la médecine, comme un palliatif provisoire qui deviendrait pérenne. C’est qu’il transforme en profondeur la recherche. Ce n’est plus l’État qui finance équitablement toutes les formes de recherche, sur toutes les thématiques, et qui permet donc à ce que les fondements de l’Université, ses principes, ses missions, son fonctionnement soient décidés politiquement par le Parlement et les conseils d’Université. Selon le vieil adage, qui paie décide. Les entreprises qui financent l’Université ne le font pas par pure charité mais parce qu’elles espèrent en retirer des bénéfices : définir la politique de recherche, aligner les formations sur les besoins des patrons, permettre à ses salariés d’être formés pour presque rien. Et, toutes proportions gardées, les associations caritatives agissent souvent comme des entreprises : elles veulent savoir où va l’argent qu’elles investissent. Elles poussent chaque jour un peu plus leur influence dans les universités et les CHU en pensant bien faire, naturellement, mais en réalité en privilégiant des projets à courts termes et aux retombées immédiates aux intérêts de la recherche, parfois plus long, moins visibles, moins commercialisables.

Alors plutôt que des promesses de dons, le 36-37 devrait recevoir des promesses d’impôt. Oui, nous souhaitons qu’il y ait plus d’impôt en France, plus progressifs pour permettre que se développe la recherche la plus intéressante, c’est-à-dire la recherche désintéressée.

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2 Responses to Le Téléthon ou la LRU homéopathique

  1. Sur ce sujet, je débattrai avec Jean-François Mattei lundi sur France Info. En complément de l’analyse présentée ici, vous trouverez sur mon blog un graphique qui montre l’évolution des crédits budgétaires publics de recherche, en France, Allemagne, Japon et USA. Ce graphique se passe de commentaires… http://bertrand.monthubert.net/?p=276

  2. offensivesocialiste says:

    Il y a effectivement de graves problèmes de financement de la recherche en France, que ce soit en terme de moyens globaux que par la manière dont les crédits sont accordés Une très bonne intervention de Bertrand Monthubert : http://www.france-info.com/rss/Debats_:_Matin.xml

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