Services publics : qui n’avance pas recule !

Par Robert Tourcoing (75)

Qui veut gagner des nouveaux services publics ?La défense des services publics, en tant justement que « défense », est vouée à l’échec, de même qu’une manœuvre militaire dont le seul but serait de s’accrocher obstinément à chaque pouce d’un terrain conquis par le passé. On résiste de ci et de là, on brûle ses dernières cartouches héroïquement, on donne matière à de belles épopées en « tenant » un secteur avec panache et brio, la garde meurt et ne se rend pas, et finalement, car la fin est écrite dans la manière même dont on envisage la bataille, on perd. On perd toujours, par définition, puisque les deux seules issues possibles dans cette configuration sont le match nul et la défaite, le terrain tenu et le terrain perdu.

Sur cette question des services publics, aucune liste d’activités « sacrées », érigée en dérisoire ligne Maginot, ne résistera face aux vagues motorisées d’une droite de combat qui, par escarmouches et Blitzkrieg, se joue de nos murailles de carton autour de l’école, de l’électricité, des transports ou encore des services postaux. Entrés dans la bataille avec un esprit « drôle de guerre », accoudés à nos guérites en contemplant à la jumelle l’ennemi, nous allons en sortir groggy comme en 40, sans plus aucun terrain ni ligne à tenir.

Les domaines soustraits à la gabegie carnavalesque du capitalisme ne l’ont pas été par décret, décision rationnelle ou attachement nostalgique. Ils l’ont été de manière dynamique, dans des luttes qui épousaient à la fois la pugnacité des travailleurs et le rythme rapide des mutations industrielles. Au lieu d’entretenir la mythologie en couleur sépia de ces conquêtes et de parler à longueur de journée de la défense des « acquis », occupons-nous plutôt de passer à la voie active, c’est-à-dire d’« acquérir » ce qui, étant données les circonstances actuelles, doit l’être.

La Poste est, à cet égard, un excellent exemple. Bien sûr, le transport du courrier doit rester un service public. Bien sûr, rien n’est plus sain et rafraîchissant que la « votation citoyenne » organisée le 3 octobre, par exemple dans cette petite mairie de l’Aveyron où un facteur des champs, poings sur les hanches, saluait les arrivants de son magistral « Vous votez bien, hein ! », et où tout le monde votait, sans papiers d’« identité nationale », simplement parce que ceux qui sont là décident, c’est ça la démocratie, et sans isoloir, car l’isoloir est à la politique ce que le mouchage de chandelle est à l’amour.

Mais, si le courrier a été arraché aux spéculateurs pas nos aînés, suite à la révolution des transports qui permettait son acheminement massif et rapide sur tout le territoire, qu’est-ce qui doit être conquis maintenant ? Qu’est-ce qui prend le trait d’un service universel, massif, dérivé d’une révolution technologique ? Qu’est-ce qui pourrait tendre vers la gratuité par des économies d’échelle et des rationalisations industrielles audacieuses ? Qu’est-ce qui néanmoins présente le visage d’une concurrence inepte entre gros trusts capitalistes proposant tous le même service hors de prix, et s’affrontant gauchement à grands coups de slogans ineptes dont il nous emplissent le crâne ? Internet, évidemment.

Internet, c’est la frontière d’après. C’est là qu’est le pognon, que sont les nouveaux emplois, les innovations. Et tout cela est géré d’une manière inepte : des boutiques de fournisseurs à tous les coins de rue, pour bien embrouiller tout le monde avec des offres pleines de périodes de grâce et d’astérisques illisibles, chaque immeuble couvert par une cinquantaine de boîtes à Wifi quand une seule suffirait, une guerre des standards et des codes qui pourrit littéralement la vie des usagers, etc. Sans parler des campagnes éloignées, mal desservies car rapportant peu.

Nationaliser ou même européaniser – ne soyons pas chiches – les investissements dans les réseaux, la fourniture d’accès et les grands services de courrier en ligne, voilà une ambition digne des travailleurs de La Poste, de Deutsche Post, de La Posta, de The Post et de leurs acolytes en langues moins transparentes. Que le tout soit dirigé par une solide équipe d’ingénieurs, selon des orientations décidées démocratiquement, et dans cinq ans toute l’Europe sera câblée au dernier cri, selon un seul standard technique permettant à tout le monde d’utiliser internet partout, à un prix modique. Et les murs des capitales cesseront de nous emmerder avec le sourire Colgate de Ginette-contente-du-service-SFR et de Roger-enchanté-par-l’accueil-chez-Neuf.

Le principe peut se décliner dans un certain nombre de domaines. Défendre le monopole public sur les téléphones fixes sans s’attaquer à la nécessaire collectivisation-homogénéisation de la téléphonie mobile, qui plus est dans un cadre étroitement national, c’était une bataille perdue d’avance. Se serrer les coudes au sein d’une petite caste d’éditeurs parisiens archi-subventionnés par le miracle sonnant et trébuchant de l’« exception culturelle », face à Google et autres mastodontes, et c’est la formation en tortue d’une légion, pour résister à un champignon atomique.

La figure de l’ouvrier, c’est bien sûr le cinquantenaire CGTiste en bleu de travail qui vient visser la prise de téléphone ou le postier sur son vélo qui boit un coup chez la grand-mère en lui portant la carte postale du petit-fils. Mais enfin, c’est aussi le jeune blanc-bec gominé qui vend ses arnaques illimitées vers trois numéros, ou le rebeu rigolard qui vous balance votre freebox et vous fait signer le bon de livraison en trois secondes top chrono. Faut savoir s’adapter. Sinon, ceux d’en face vont encore se la jouer tendance, dire qu’on est archaïques, et nous aplatir.

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One Response to Services publics : qui n’avance pas recule !

  1. Pierre says:

    Bravo, tout à fait d’accord! La crise a aussi rappelé que de nombreuses activités financières étaient par nature des monopoles ou des oligopoles. Or si un monopole public c’est pas gentil, c’est toujours mieux qu’un monopole ou un oligopole privé.

    Et les contradictions apparaissent: de plus en plus de bourses parce qu’il faut bien sûr toujours plus de concurrence… mais alors comment savoir où est, quel est le juste prix? Ou comment la concurrence tue le marché.

    Bref, sur les principes mêmes de l’économie, il y a des points à marquer contre les néo-libéraux.

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