République démocratique et république sociale

jaures plaidant pour la paix internationaleJaurès naissait il y a tout juste 150 ans. Il est mort il y a 95 ans, le 31 juillet 1914,  assassiné alors qu’il engageait toute son énergie dans une lutte sans merci contre la guerre impérialiste. Les commémorations officielles vantent les mérites du tribun républicain, du grand humanistes, du combattant laïque et pacifiste. Mais elles oublient l’essentiel : le dirigeant et l’intellectuel socialiste, dont l’idéal n’est autre qu’une société humaine sans classe, où l’égalité absolue va de paire avec une liberté sans limite. C’est sa boussole, son fil à plomb. Le Jaurès humaniste qu’il est de bon ton de célébrer actuellement n’existerait pas sans cette analyse socialiste à long terme. Pour Jaurès, il est inadmissible de renoncer à l’idéal en prétextant les pesanteurs du réel.

« […] On s’imagine très souvent que le régime de l’État socialiste sera le développement de l’État actuel, c’est-à-dire de la contrainte, de la bureaucratie, des monopoles. Il n’en est rien. Théoriquement l’État aujourd’hui, surtout l’État républicain, est l’expression et l’organe de la volonté commune et de l’intérêt public. Mais en fait il est au service de certaines classes qui ont, selon le hasard des événements ou les lois profondes des sociétés, la prépondérance effective.

[…] D’une façon générale, depuis un siècle, depuis le demi-avortement de la Révolution française, c’est la classe bourgeoise et capitaliste qui a dominé l’État. Je sais que beaucoup de républicains prétendent que dans la société actuelle il n’y a plus de classes ; je n’entends pas instituer en ce moment une discussion là-dessus, et je consens, si on le veut, à ne pas prendre le mot à la rigueur. Assurément, tel prolétaire peut devenir capitaliste et tel capitaliste peut devenir  prolétaire : mais il n’y en a pas moins, dans la société française, un groupe d’hommes qui par une immense supériorité d’éducation et surtout de fortune que prolonge l’hérédité, ont une influence économique et politique décisive. M. Jules Ferry lui-même disait un jour à Épinal : « Sans le concours de la haute bourgeoise on ne fonde rien de durable. » Et les bourgeois qui nient le plus l’existence des classes ne se doutent guère, lorsqu’ils disent avec colère et dédain : « Si vous connaissiez l’ouvrier ! » qu’ils reconnaissent eux-mêmes implicitement cette existence des classes.

On se borne à nous objecter que le cens n’existe plus : nous nous bornons à répondre que théoriquement il est aboli, mais que pratiquement il existe. […] Les paysans et les ouvriers constituent les deux tiers de la nation : il y a dans les Chambres quelques ouvriers à peine et il n’y a pas un seul paysan. Je me garde bien de dire que l’influence du peuple est nulle et que rien n’a été fait pour le peuple : ce serait une injustice et une sottise. Je dis seulement qu’il faut que l’influence de la classe possédante soit immense pour qu’elle se marque jusque dans le suffrage universel : il faut que l’inégalité sociale soit bien forte pour qu’elle se prolonge en inégalité politique jusque dans le suffrage universel qui est l’égalité absolue : il est, dans l’ordre politique, la mise en commun de la souveraineté, le communisme complet, et pourtant telle est la force de la propriété qu’elle le façonne à son usage et à son image et qu’elle fait, comme par violence, pénétrer en lui les monstrueuses iniquités qui sont en elle.

Mais que nous importe en ce moment une discussion théorique ? L’histoire donne une réalité indéniable et sanglante à la lutte des classes, et cela depuis la Révolution, c’est-à-dire depuis que selon une philosophie politique superficielle, les classes ont disparu. […] Les premières victoires et les premières ivresses du parti républicain ont un moment confondu, dans un même élan et une même joie, la bourgeoisie et le peuple, les capitalistes et les prolétaires, les non-possédants et les possédants. De là les admirables lois, si incomplètes pourtant, d’instruction populaire et la loi sur les syndicats. Ces lois sont des germes, et de ces germes, s’ils se développent librement, sortira l’égalité sociale. Mais pourront-ils se développer et porter leur fruit ? Voilà la question décisive autour de laquelle recommence la bataille de la bourgeoisie et du peuple.

D’un côté la bourgeoisie comprend que si l’éducation du peuple ne reste pas purement technique et subalterne, si partout, dans les communes rurales et dans les communes urbaines, elle est à la fois professionnelle et libérale, c’est-à-dire humaine, si les ouvriers et les paysans, sauf quelques raffinements de culture et quelques curiosités d’érudition, valent autant par l’esprit que les propriétaires et les patrons, l’égalité intellectuelle de tous les citoyens rendra plus flagrante et plus intenable leur inégalité sociale. Le salariat, en effet, est la forme économique de l’ignorance. De là les déclarations contre l’éducation « de luxe » qui ne fait que des déclassés. De là, malgré le noble zèle de quelques hommes qui ont fait de cette œuvre leur vie même, un ralentissement dans l’œuvre de l’instruction populaire qui est à peine ébauchée. […]

De même pour la loi des syndicats. Il n’est ni téméraire ni calomnieux de penser que, si elle était à voter aujourd’hui, le parti gouvernemental ne la proposerait pas. Il veut autant que possible en atténuer les effets et en limiter la portée. D’abord, dès qu’une organisation syndicale aboutit à une grève, c’est un déchaînement de violences dans la presse officieuse : « Ce n’est point pour cela que sont faits les syndicats : ils sont des moyens de conciliation entre le travail et le capital : on en fait des instruments de combat : c’est une tyrannie nouvelle qui commence, ou plutôt c’est une vieille tyrannie qui renaît : c’est l’ancien régime avec ses corporations qui ressuscite dans notre société libre. » On peut dire dès maintenant que pour la bourgeoisie républicaine la loi sur les syndicats est une loi suspecte, et, si on osait, une loi condamnée. Le parti ouvrier, au contraire, entend la développer jusqu’à ses conséquences extrêmes. Si cela était réalisé, les syndicats ne tarderaient pas à entrer en possession de la puissance économique ; ils seraient représentés dans les conseils d’administration des grandes sociétés industrielles, et ainsi une part du capital de production deviendrait peu à peu collective.

Donc au bout des réformes votées par la République, au bout de la loi des syndicats comme au bout des lois d’éducation populaire, le socialisme apparaît : il prolonge toutes les avenues ouvertes par la bourgeoisie républicaine. Ce n’est donc plus cette fois sous le couvert des questions politiques que les classes sociales opposées vont lutter entre elles : la question sociale est sortie de toutes les enveloppes où elle sommeillait, et elle éclate sans déguisement. […]

Mais ce conflit profond, inévitable, dans l’ordre social actuel, réagit forcément sur la notion et le rôle de l’État. Parce que la propriété n’est pas répartie selon la justice, il y a des classes : et parce qu’il y a des classes, l’État est perpétuellement obligé d’user de contrainte. Il est aujourd’hui le gardien de certains intérêts contre d’autres intérêts. […] C’est un étrange sophisme, ou plutôt c’est un enfantillage que de s’écrier : « Vous voulez renforcer l’État ! Vous trouvez donc que nous ne sommes pas assez caporalisés, assez hiérarchisés ! » Comme si l’État socialiste devait être l’aggravation de l’État capitaliste, dont il sera la négation ! Comme si nous nous bornions à projeter sur un écran l’image amplifiée de l’État actuel, tout embarrassé et surchargé de son harnais de guerre sociale ! Mais encore une fois ou bien nous manquerons notre entreprise ou l’État nouveau sera délivré de cet esprit de lutte et de cet attirail de guerre civile. Il n’aura pas le caractère de la contrainte. […]

L’État actuel n’est pas seulement écrasé de militarisme, il est surchargé de fonctionnarisme. Et on nous dit : « Vous voulez que l’État devienne commerçant, industriel, agriculteur, et que par suite toutes les formes de l’activité humaine deviennent des fonctions. Nous mourons du fonctionnarisme et vous voulez le développer encore. » En quel sens les producteurs de tout ordre seront des fonctionnaires dans l’État socialiste, nous le verrons plus tard : je me borne à indiquer dès maintenant que la condition générale des fonctionnaires sera absolument transformée. La plupart des défauts présents ou des vices même du fonctionnarisme tiennent au régime actuel des sociétés. Ceux qu’on lui impute, et souvent avec exagération, peuvent se résumer ainsi : arrogance, servilité, stérilité, routine. Or, pourquoi y a-t-il chez certaines catégories de fonctionnaires, des traditions d’arrogance ? Parce qu’ils ont participé longtemps et qu’ils participent encore, en quelque mesure, au pouvoir absolu.

Jean JAURÈS, extraits de l’article « L’État et les fonctionnaires », La Revue socialiste, avril 1895, repris dans Jean JAURÈS, Rallumer tous les soleils, textes choisis et présentés par Jean-Pierre Rioux, Paris, Omnibus, 2006. Extraits sélectionnés par Philippe Ruelen.

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