éléments de réflexion sur le protectionnisme européen

le temple du libre-échangeDepuis quelques années, la gauche en général et le Parti socialiste en particulier s’interrogent sur la nécessité d’une forme de protectionnisme pour lutter contre le dumping social et environnemental. Le débat est souvent passionné, car la contre-révolution libérale a paré le libre-échange de toutes les vertus au point que, dans l’inconscient collectif, tout protectionnisme apparaît comme un retour en arrière incompatible avec les idéaux internationalistes du socialisme. Pour autant, il ne faut pas se tromper sur les mots : le libre-échange, c’est avant tout la dictature des grands groupes transnationaux à coup d’entente sur les prix et de cartellisations plus ou moins frauduleuses. D’ailleurs, les Etats capitalistes sensés tels que les Etats-Unis, tout en brandissant fièrement le drapeau du libre-échange face à ses concurrents occidentaux, sont les premiers à imposer des  barrières douanières quand leurs industries sont mises à mal. Seule l’UE est assez idiote pour prendre comme parole d’évangile les discours idéologiques américains sur la « concurrence libre et non-faussée ». A l’inverse, établir des règles strictes d’échange de marchandises, en terme social et environnemental, entre les grands espaces mondiaux n’a pas grand chose à voir avec la fermeture des économies nationales qui a suivi la grande dépression des années 30 et qui a  pavé la voie au fascisme et à la barbarie guerrière… Le débat sur le protectionnisme mérite mieux que des clichés savamment entretenus par les classes dominantes. C’est pourquoi nous reproduisons dans la suite une interview que l’économiste Emmanuel Todd a donnée à La Tribune en juillet dernier. Le fait que nous ayons de nombreux désaccords avec cet intellectuel ne nous empêche pas de le faire, car l’essentiel reste de faire avancer le débat qui, seul, pourra permettre à la gauche de faire son unité et de vaincre la droite au plus vite, programme contre programme.

La Tribune : La crise a révélé de nombreux dysfonctionnements dans l’économie et la finance, vous semble-t-il qu’on en tire les leçons pour le monde de demain ?
Emmanuel Todd :
Il y a une ultime vérité qui n’a pas encore été acceptée : la crise provient d’un déficit de la demande à l’échelle mondiale, dont la cause première est le libre-échange. Le libre-échange a rompu l’équilibre entre la production et la consommation, il a conduit les entreprises à considérer leurs salariés comme un coût pur, et les a précipitées dans la compétition par la compression des salaires. L’irruption de la Chine et des pays émergents n’a fait que renforcer ce travers, qui aurait existé sans eux. Dans un monde où l’on comprime les salaires, la demande ne peut provenir que de l’endettement. D’où la crise.
Le libre-échange a aussi des avantages substantiels, il a déclenché une période de forte croissance…
E.T. : Dans la première phase, il y a bien sûr les économies d’échelle et les bénéfices de la spécialisation, je ne suis pas aveugle à cela. Mais dans la seconde phase, les effets déprimants sur la demande l’emportent, lorsque les entreprises ne considèrent plus leurs salariés comme des consommateurs. Dans nombre de pays développés, les salaires stagnent depuis quinze ans. Le seul élément dynamique était l’endettement du consommateur américain et le déficit extérieur des États-Unis, qui a tiré la planète. Si les plans de relance en cours visent à rétablir un tel système, nous butterons vite sur les mêmes difficultés. D’autant que les difficultés de financement des États vont apparaître. Les investisseurs vont se rendre compte que l’État américain n’est qu’un super-Madoff, l’escroquerie du siècle. Il est tout à fait vraisemblable que l’on assiste à l’effondrement du dollar dans l’année qui vient.
Va-t-on vers le protectionnisme ? Le libre-échange est toujours défendu par les dirigeants du monde entier…

E.T. : Les classes dirigeantes sont toujours les dernières à comprendre. Je note quand même un changement d’ambiance, les gens ne rient plus lorsqu’on parle de protectionnisme européen. C’est un beau projet, que celui d’une Europe protégée et relançant la demande par les salaires. Cela déclencherait probablement un nouveau cycle d’innovation technologique. Les délocalisations sont en effet un frein à l’innovation, parce qu’elles donnent accès à de vastes réserves de main-d’œuvre sous-qualifiée et sous-payée. Le personnage central du monde protectionniste, c’est l’ingénieur, et non le financier, qui triomphe au contraire dans le monde libre-échangiste. Pour le futur, ce sera ce monde protectionniste ou le chaos. Ou bien d’abord le chaos, et après ce monde-là.
Pourquoi les économistes sont-ils alors unanimes à condamner le protectionnisme ?

E.T. : Ils sont incapables, malgré leurs efforts récents, de se réapproprier les concepts de la macroéconomie keynésienne, de concevoir la collectivité sociale ou nationale. C’est l’incapacité à penser le collectif qui aveugle notre époque et retarde le règlement de la crise. Cette société molle et atomisée qui est la nôtre n’a d’ailleurs pas que des inconvénients. Cela nous protège des folies collectives du dernier siècle. Malgré le chômage, il n’y a pas de petits bourgeois hystériques dans les rues pour réclamer un régime fasciste ou stalinien… Le niveau éducatif, qui est la variable déterminante de l’évolution d’une société, est aujourd’hui très élevé, même s’il ne progresse plus. Peut-être les évolutions idéologiques seront-elles beaucoup plus rapides et plus intéressantes qu’auparavant, grâce au niveau intellectuel des populations.

Vous êtes donc assez optimiste…

E.T. : Ce qui m’inquiète, c’est le vieillissement des populations et des mentalités. L’âge médian de nos sociétés s’élève à 45 ans au Japon, 44 ans en Allemagne, 40 en France et 37 aux États-Unis. Et l’âge médian du corps électoral est encore plus élevé, puisqu’il ne comprend pas les moins de 18 ans. Cette évolution va induire un ralentissement de la vie politique et de la pensée. Elle explique le basculement à droite de l’Europe, lors des récentes élections européennes. L’obsession sécuritaire, c’est un problème de vieux qui a peur des jeunes. Regardez les pubs à la télévision, c’est le financement des obsèques, les problèmes d’érection et le cholestérol ! Les publicités en disent davantage sur nous que les sciences sociales. Et ce phénomène de vieillissement est irréversible, partout sur la planète. Même la Chine vieillit à vitesse accélérée.

Ces structures d’âges élevés n’empêchent pas nos sociétés de se moderniser à grande vitesse, au plan technologique…

E.T. : Oui, ce sont des sociétés vieillies qui ont adopté Internet, et cela plus vite que d’autres, plus jeunes. Il y a certainement un acquis en matière de compétence, de niveau intellectuel, d’adaptabilité, qui devrait nous aider à résoudre cette crise longue. D’autant que se profile un grand moment de l’histoire de l’humanité : l’alphabétisation complète de la planète, qui devrait intervenir vers 2030. L’écriture date de 3.000 avant Jésus-Christ, il aura fallu 5.000 ans et quelque 200 générations pour réaliser ce grand projet. C’est impossible de ne pas être optimiste quand on envisage cela.

Source : Latribune.fr

<http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20090723trib000402990/le-protectionnisme-ou-le-chaos.html>

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