Au Honduras, le coup d’Etat n’a pas encore brisé l’élan des masses

Les deux camps face à faceDepuis le 28 juin et l’expulsion de son président légitime Manuel Zelaya, le Honduras, petit pays d’Amérique centrale coincé entre le Guatemala et le Nicaragua, est sans nul doute devenu la clé de la situation régionale. En effet, un éventuel succès des putschistes serait un coup terrible pour le mouvement émancipateur latino-américain. A l’inverse, la victoire populaire que constituerait le retour du président élu serait susceptible de donner un nouveau souffle au processus révolutionnaire dans tout le sous-continent. Bref, le Honduras exprime à merveille depuis deux mois l’alternative actuelle qui se pose à l’Amérique latine toute entière :  poussée hardie du processus révolutionnaire ou retour à la barbarie libéralo-fasciste.

Encore moins que ses voisins, le Honduras n’avait vocation à devenir un nouveau foyer révolutionnaire bolivarien. Jusqu’à peu, c’était la multinationale « United Fruit Company » qui tirait les ficelles et adoubait ses fantoches à la tête du pays. Lorsque la CIA, soutenue par « l’United Fruit », se décide à lutter contre le régime progressiste du président Arbenz au Guatemala, c’est depuis le Honduras que s’organise la guerre psychologique amenant sa chute en 1954. En 1961, le petit pays est également le camp de base de l’expédition des réactionnaires cubains qui s’acheva par le fiasco de la « baie de cochons ». Enfin, c’est à l’abri de la frontière hondurienne que les impérialistes ont financé et épaulé les « contras », groupes fascistes harcelant sans relâche le régime sandiniste qui s’était imposé à partir de 1979 au Nicaragua…

Les classes possédantes de ce pays vassalisé par le Pentagone n’ont jamais eu aucune volonté d’indépendance nationale et se contentent depuis bien longtemps de contrats juteux bradant les richesses intérieures (mines, forêts, produits exotiques…) pour le compte des multinationales nord-américaines. Cette république bananière caricaturale connaît une pauvreté généralisée qui contraste avec le luxe du sommet de l’Etat corrompu jusqu’à la moelle. Pour contenir la colère de ceux d’en bas, un rôle politique déterminant a été conféré à l’armée. Depuis la constitution de 1982, le Honduras est un Etat officiellement civil et démocratique, même si la militarisation de la société s’est intensifiée pendant les années 1980, menant à de nombreux assassinats de militants ouvriers et de démocrates.

C’est ce bel édifice corrompu et cynique qui a commencé à se fissurer au début des années 2000, incapable de répondre, ne serait-ce qu’en parole, à la demande sociale aiguisée par les événements qui modifiait alors en profondeur l’Amérique latine. Face aux candidats de l’oligarchie, le mouvement des masses s’est frayé un chemin étroit. Zelaya n’a rien d’un Lula ou d’un Morales. Ce n’est ni un militant ouvrier, ni un homme de masse. C’est un grand propriétaire terrien et forestier qui a participé à de nombreux gouvernements de droite pendant les années 1980, mais qui a progressivement rejoint l’aile progressiste du Parti libéral ! C’est à ce titre qu’il travailla sur les questions sociales traditionnellement mises de côté par les « élites » politiques honduriennes. Cela paie, puisqu’en novembre 2005, Zelaya l’emporte en grande partie grâce à une approche sociale de la délinquance clivant avec le « tout-répressif » dans lequel sont tombés ses concurrents.

L’évolution du nouveau président ne fait que commencer. Une de ses premières mesures fortes est proprement révolutionnaire. Dès 2006, il décide d’augmenter les salaires minimums de 60 % malgré les cris d’horreur des multinationales. La lutte contre la pauvreté est financée par un accord avec Petrocaribe qui permet de différer sur 25 ans le paiement de la moitié de la facture pétrolière, l’argent ainsi économisé allant directement aux fonds sociaux. Depuis 2008, cet évident rapprochement avec le Venezuela de Chavez est sanctionné par l’adhésion du Honduras à l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBLA). Pour la classe dirigeante hondurienne et les impérialistes, l’excentrique Zelaya est devenu l’homme à abattre.

Depuis fin 2008, toutes les forces du passé sanglant se regroupent afin d’en finir avec l’aventure Zelaya. Ils ont fort à faire, car un mouvement social embryonnaire s’est mis en place depuis 2005. Les syndicats ont pu se développer sans entrave et de nombreuses associations soutiennent le président dans son œuvre de réforme. L’union sacrée de la réaction se doit d’être efficace. La colonne vertébrale de cette coalition ne peut qu’être Chiquita, le nouveau nom de « l’United Fruit ». La compagnie fruitière a vivement critiqué le gouvernement de Tegucigalpa à propos des hausses substantielles des salaires. La menace à peine voilée de faire plonger le pays dans le chômage de masse n’a pas fait reculer le président. La rupture était consommée et Chiquita n’avait plus qu’à se tourner vers l’armée pour renverser ce Zelaya décidément bien peu accommodant.

Le 22 septembre 2008, le chef d’Etat-Major des Forces Armées du Honduras, le Général Roméo Vasquez, avait déjà déclaré que les militaires avaient « été sollicités pour renverser le gouvernement ». Comme Pinochet en 1973, Vasquez, actuel « ministre » putschiste clamait néanmoins haut et fort son soutien au gouvernement en place. Rapidement, l’Eglise, le Congrès et les médias s’associèrent à la conjuration, mais manquait encore le prétexte. Zelaya l’offrit aux factieux en ouvrant un débat sur la convocation d’une assemblée constituante en novembre prochain. La droite, les multinationales et les médias aux ordres purent alors déclencher une campagne diffamatoire contre la révision constitutionnelle qui avait  à leurs yeux comme unique objectif de rendre illimité le nombre de mandats présidentiels successifs. En un mot, Zelaya s’aventurait sur la voie dangereuse du pouvoir personnel.

Le 28 juin au matin, l’état d’exception est décrété et, selon Jérôme Duval, « l’armée fait irruption au domicile du président Manuel Zelaya, le sort du lit et l’expulse du pays manu militari alors qu’il est encore en pyjama ». Le président légitime est contraint de laisser la place à un gouvernement « de fait », né du coup d’Etat et dirigé par Roberto Micheletti. A ses côtés se trouvent des hommes peu recommandables, tel que le Général Vasquez, mais aussi une certain Billy Joya, un tortionnaire réputé qui dirigea un escadron de la mort de 1984 à 1991…
Le coup d’Etat est brutal, mais la population parvient à répliquer. La tension est palpable début juillet à Tegucigalpa et des affrontements ont lieu aux abords du palais présidentiel. Au sein de la « communauté internationale » s’élèvent les premières protestations publiques organisées. L’ALBA dénonce le putsch le lendemain de sa réalisation et l’ONU lui emboîte le pas le 1er juillet. Même Obama se dit quelques jours plus tard « très préoccupé » de la tournure des événements. Le 10 août, en marge du sommet nord-américain, il est beaucoup plus clair. Selon lui, « Zelaya demeure le président démocratiquement élu et, […] l’ordre démocratique et constitutionnel doit être rétabli ». Si la parole officielle condamne le coup d’Etat, de nombreuses sources semblent prouver la participation active de certains milieux dirigeants américains. Le quotidien La Prensa a assuré que Llorens, l’ambassadeur américain à Tegucigalpa, avait rencontré les chefs militaires et des dirigeants politiques dès le 22 juin pour « rechercher une issue à la crise ». Le New York Times a confirmé par la suite que Llorens s’était entretenu avec les factieux sur « les moyens de destituer Zelaya »…
Malgré le double-jeu américain, Zelaya se sentait assez fort pour braver le pouvoir putschiste unanimement condamné et retourner dans son pays. Mais, le 6 juillet, sa tentative aérienne a échoué face à la volonté inébranlable des factieux qui ont empêché son avion d’atterrir malgré les 30 000 partisans du président légitime qui s’étaient massés le long de l’aéroport de la capitale hondurienne. Ce premier échec de Zelaya marque le début de la répression, puisqu’on avance le nombre de 30 blessés et d’un mort dans les affrontements du 6 juillet.
Pendant deux semaines, sur proposition d’Hillary Clinton, Arias, le président du Costa Rica, où s’est réfugié Zelaya, tente d’imposer son arbitrage pour sortir au plus vite de la crise. Le président Arias propose aux deux délégations le retour de Zelaya qui devrait renoncer à la révision constitutionnelle, la création d’un gouvernement de réconciliation nationale et la convocation d’élection présidentielle anticipée. Ce compromis a été accepté par Zelaya, mais pas par le camp de Micheletti qui, le 19 juillet, refuse de rendre le pouvoir à un homme accusé de haute-trahison et de corruption depuis son éviction…

Cette fin de non-recevoir opposée à la médiation costaricienne plus que favorable aux factieux, qui constitue un camouflet pour la nouvelle diplomatie américaine officielle, a relancé le mouvement social au Honduras. Les partisans de Zelaya se comptent maintenant par millions et, surtout, ils s’organisent depuis maintenant deux mois. Un « Front de résistance au coup d’Etat » rassemblant toutes les organisations politiques, syndicales et associatives des salariés, des paysans et de la jeunesse du Honduras s’est formé et dispose d’une autorité croissante. Il organise des actions quotidiennes contre le gouvernement « de fait ». Avec les 3 grandes centrales syndicales, le Front a appelé à la grève générale les 23 et 24 juillet contre les putschistes. Déjà, le 20 juillet, Zelaya avait annoncé depuis le Nicaragua, le début de cette « insurrection » à laquelle il appelle le peuple hondurien depuis le début du mois.
Depuis cette date, la situation sociale et politique s’emballe encore davantage. Le 25 juillet, le président Zelaya entre en territoire hondurien avec ses partisans. L’armée était déployée à la frontière avec pour ordre d’empêcher son entrée et, le cas échéant, de l’arrêter. Finalement, Zelaya s’est arrêté à la limite de la zone neutre et s’en est retourné au Nicaragua de son allié Ortega. L’armée ne l’a pas laissé passer, mais n’a pas cherché non plus à se saisir de lui, ce qui prouve bien que le rapport de force n’a encore basculé en faveur d’aucun des deux camps. Les manifestations se multiplient depuis la fin du mois de juillet et la violence de la répression semble augmenter sans fin. Le 31, une manifestation d’ampleur de la fonction publique gagne le centre-ville de la capitale hondurienne et un syndicaliste enseignant est assassiné d’une balle en pleine tête. L’association des disparus du Honduras annonce plusieurs centaines de blessés et de d’arrestations. Des violences de nature sexuelle auraient eu lieu et des menaces de viol proférées. Le 11 août, une grande marche d’opposants au coup d’Etat a permis la convergence de quatre cortèges dans le centre de Tegucigalpa. Certains des 30 000 manifestants avaient parcouru plus de 180 km en 6 jours ! La répression ne s’est encore une fois pas faite attendre. D’après la mission du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM), alors qu’ils s’avançaient vers le Congrès, les manifestants ont « subi de plein fouet la violence policière : gaz lacrymogènes, coups aux manifestants pris de panique, arrestations arbitraires, etc. ». Les arrestations de militants syndicalistes et associatifs ont en effet était très nombreuses et des dizaines de disparitions s’ajoutent depuis le 13 août aux 3 morts du mois de juillet.
Deux camps, dont aucun ne veut lâcher.

Deux légitimités : l’une venant de l’état de fait issu d’une obscure conjuration, l’autre émanant clairement de la souveraineté populaire. Deux violences : l’une aveugle, cynique et ignominieuse, l’autre n’exprimant que la colère des exploités. Pas de doute, il s’agit bien d’une révolution. Tous les démocrates, tous les militantes ouvriers et socialistes se doivent de soutenir le retour du président Zelaya et d’affirmer leur entière solidarité au peuple hondurien. En Europe, nous devons faire pression sur nos gouvernements pour qu’ils coupent toutes les aides au gouvernement des factieux et qu’ils annoncent des sanctions drastiques si le sang du peuple coule de nouveau. Le régime de Micheletti s’effondrera alors de lui-même, car il est suspendu en l’air depuis bien longtemps.

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