L’Iran à la croisée des chemins ?

3O ans après, une nouvelle révolution iranienne ?Trente ans après la révolution de 1979, l’Iran est de nouveau sous le feu des projecteurs, suite à la victoire plus qu’irrégulière d’Ahmadinejad lors de l’élection présidentielle du mois de juin. Les jeunes, des salariés et une partie de l’intelligentsia dénoncent sans relâche depuis plusieurs semaines ce qu’il est maintenant convenu d’appeler en Iran « l’escroquerie électorale du siècle ». De nombreux commentateurs expliquent que la masse des opposants ne s’en prend nullement aux bases du régime théocratique. Dans Le Canard enchaîné du 17 juin dernier, Claude Angeli tombe lui aussi dans le panneau en affirmant que les manifestants « ne mettent pas en cause la république islamique [et] veulent seulement que leurs votes soient respectés »…

C’est une erreur intellectuelle massive que de juger un mouvement social sur la base des seules représentations subjectives que forgent ses acteurs. Le compagnon anglais de 1642, l’artisan parisien de 1789 ou encore l’ouvrier russe de 1917 savaient-ils qu’ils faisaient la révolution ? S’interrogeant sur l’existence d’un processus révolutionnaire en 1936, lors du Front populaire, Jacques Kergoat a clairement montré que, dans un vaste mouvement social, « seule une minorité a conscience et de l’ampleur du changement nécessaire et des moyens à mettre en œuvre pour y parvenir ». Ernest Labrousse, spécialiste du XVIIIe siècle et de la révolution française, l’avait lui aussi affirmé en son temps : « aucune révolution n’est née d’une volonté de révolution ». C’est n’est donc pas la seule conscience fluctuante des salariés -qui peut s’approfondir en un clin d’œil-, mais le processus contestataire dans sa totalité qu’il faut analyser pour apercevoir ce qu’il se joue en Iran. Et force est de constater que le mouvement actuel a comme un petit air de ressemblance avec la révolution démocratique et ouvrière de 1979 que Khomeiny et ses sbires avaient finalement réussi à étouffer…

La lutte post-électorale est le résultat de la fracture qui divise les classes dominantes de l’Etat chiite. En effet, depuis le début des années 2000, la question des rapports de l’Iran avec les Etats-Unis, mais aussi avec les Etats du Moyen-Orient a suscité une crise interne de l’appareil d’Etat et la mise en place progressive de deux blocs se disputant la suprématie politique. D’un côté s’est constitué le bloc « conservateur », dirigé par Ahmadinejed et le « guide suprême » Ali Khamenei, qui s’appuie sur les institutions religieuses traditionnelles de la théocratie, ainsi que sur les forces de répression que sont l’armée, la police et les milices citoyennes chargées de maintenir l’ordre. La base sociale de cette coalition reste les couches populaires urbaines et rurales séduites par la démagogie anti-élite et anti-corruption du président sortant. Nul doute que cette base sociale va diminuant, vu les ravages de l’inflation, les échecs économiques du gouvernement d’Ahmanidejad, mais aussi son incapacité à lutter contre les abus du régime.

De l’autre côté s’est progressivement forgé un bloc « réformateur » regroupant les partisans de Moussavi, de l’ancien président Khatami et d’une fraction du clergé chiite, notamment au sein de l’Assemblée des Experts. Cette aile de l’appareil d’Etat veut aller plus loin que leurs rivaux dans les concessions faites aux Etats-Unis, afin d’ouvrir une économie iranienne en difficulté et d’attirer des capitaux étrangers en Iran. Comme l’explique le journaliste anglais Robert Fisk, Moussavi « est partisan de la libéralisation de l’économie [et] a promis de […] rendre la vie plus facile au capital privé ». Son allié du moment, le chef religieux et l’ex-président Rafsandjani, est d’ailleurs un des hommes les plus riches du pays… Ce bloc s’appuie socialement sur la bourgeoisie des villes et une intelligentsia rétive à la démagogie des conservateurs. Le troisième larron de ce groupe, le réformateur Khatami, qui a présidé le pays de 1997 à 2005, a tenté lors de son mandat de limiter l’ingérence des religieux, ce qui a apporté à la coalition modérée le soutien des nouvelles classes moyennes, de nombreux jeunes, mais aussi des femmes. Pourtant, Khatami n’a pas hésité à réprimer le mouvement étudiant de 1999, ce qui a le mérite de prouver que, pas plus que ses rivaux « conservateurs », la faction « réformatrice » n’a réellement l’intention de changer la vie des millions de travailleurs iraniens. Mais les différences entre les deux blocs se disputant la tête du régime sont toutefois bien réelles.

Et le peuple dans tout cela ? La situation des couches populaires est fondamentalement ambiguë et seule le franchissement d’un pallier dans le processus révolutionnaire pourra dépasser les contradictions qui les travaillent. Il est clair qu’une partie des travailleurs iraniens ont été séduits par le discours de Moussavi et des ses alliés. Une partie de la population laborieuse pense que la coalition réformatrice pourra satisfaire les revendications démocratiques des manifestants : la fin de l’oppression des femmes, la reconnaissance des libertés politique et l’affirmation d’une véritable liberté d’expression. Mais il est clair que Moussavi ne pourra aller beaucoup plus loin, lui qui exprime avant tout les intérêts de la grande bourgeoisie iranienne avide d’ouverture et voulant enfin concrétiser le rapprochement rampant et officieux avec le « grand Satan » américain qu’avaient initié les conservateurs. Le peuple pro-Moussavi attend des changements politiques nets et durables, tandis que Moussavi se contenterait volontiers de changer les têtes et de modifier à la marge la politique finalement très pragmatique d’Ahmaninedjad…

De son côté, le camp conservateur arrive encore à maintenir sous son influence les travailleurs les plus pauvres de la ville et des campagnes. Ces derniers espèrent encore profiter des aides à la consommation prodiguées généreusement par le président sortant au début de son mandat car ils dépendent en grande partie de l’aide de l’Etat. Le caractère interventionniste du bloc conservateur sied plus à ces couches populaires que le très libéral camp « réformateur ». Pour autant, les difficultés économiques qui frappent l’Iran ont obligé Ahmaninedjad à faire des coupes dans ce budget social garant de sa popularité auprès des travailleurs pauvres. Outre le tarissement de ces aides, les derniers mois du mandat du président sortant ont été marqués par la répression de nombreuses grèves ouvrières et par l’emprisonnement de nombreux opposants. Autant dire que le soutien des couches les plus pauvres au camp démagogique et conservateur est loin d’être assuré… Là encore, seul l’approfondissement du processus révolutionnaire tranchera.

Les manifestations de ces derniers jours ont sans conteste ouvert des brèches dans l’édifice de la révolution islamique. La jeunesse se lève, elle qui n’a connu que les mollahs et qui est moins touchée que les générations précédentes par le nationalisme viscéral érigeant le régime théocratique en seul véritable rempart face aux ennemis de l’Iran. Cette radicalisation de la jeunesse peut annoncer un grand changement si l’on prend au sérieux, dans l’histoire, le rôle des mouvements étudiants dans les périodes prérévolutionnaires (avant 1914 en Russie, dans les années 1930 en Espagne, dans les années 1960 aux Etats-Unis et en Europe…). Mais la jeunesse étudiante ne pourra vaincre seule, car elle sera facilement isolée par le pouvoir religieux qui reformera sans hésitation son unité en cas de troubles graves. Comme lors de la révolution démocratique de 1979, la jeunesse doit faire le lien avec les salariés iraniens. La liaison est possible car des grandes grèves ouvrières ont touché l’Iran entre 2006 (transports publics de Téhéran) et 2009 (ouvriers de l’automobile). Les salariés iraniens doivent retrouver le chemin dans l’auto-organisation qu’ils avaient emprunté avec tant de vigueur en 1979, dans la phase ascendante de la révolution. L’expérience de la révolution dévoyée par les religieux montre aux salariés iraniens qu’ils ne peuvent compter que sur leurs propres forces pour aller de l’avant, et donc avancer vers le socialisme démocratique.

Jean-François Claudon (75)

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