Qui sème la misère récolte la colère… et c’est ce que veut le pouvoir !

Unsine continental en lutteCe matin, sur France Inter, Fillon a tressé une couronne de laurier aux dirigeants syndicaux de métropole, affirmant qu’ils étaient éminemment « responsables », et ce, « quel que soit le syndicat ». Bigre ! Où sont les terroristes de Sud-rail ou de la CGT vilipendés il y a peu ? Le Premier ministre des classes dominantes aurait-il caché son jeu ? Serait-il en fait un crypto syndicaliste ? Soyons sérieux. Si Sarko et Fillon ont besoin des responsables syndicaux -et pas seulement des plus « réformistes »-, c’est précisément face aux salariés en général et aux bases syndicales en particulier, car la colère monte. Deux exemples médiatiques prouvent cette radicalisation : les cas Caterpillar et Continental.

Ainsi, suite au refus par le tribunal de Sarreguemines (57) de leur demande de suspension ou d’annulation de la fermeture de l’usine de Clairoix, dans l’Oise, les salariés de Continental, offusqués, ont saccagé les locaux de la sous-préfecture de Compiègne pendant plusieurs heures. Il ne s’agit pas ici de faire l’éloge de la violence et de l’action directe, mais simplement de constater la volonté des salariés, dans leur majorité, d’affronter directement le pouvoir -y compris le pouvoir judiciaire-, quand celui-ci révèle son essence antisociale et fondamentalement pro-patronale. Les séquestration de patrons ne suffisent plus quand l’iniquité atteint ce stade… Le cas de l’usine iséroise de Caterpillar est lui aussi remarquable. Dimanche dernier, les syndicats et la direction, réunis au ministère de l’économie, avaient annoncé la conclusion d’un accord de fin de conflit devant être soumis par référendum aux salariés. Mais les cadres syndicaux, acculés au point de signer un mauvais texte à Bercy, ont été rapidement désavoués par les salariés. Une assemblée générale, convoquée par les syndicats de Caterpillar, a été interrompue, lundi, par quelque 200 salariés en colère. « Maintenant, c’est nous les ouvriers qui décidons, ce ne sont plus les délégués » syndicaux, avait lancé Jamel Kheddache, l’un des manifestants devant le bâtiment de la DDT, alors que la foule chantait « aux armes, nous sommes les salariés, nous sommes en colère, on va gagner ».

Voilà ce que signifie réellement l’éloge fillonesque de la responsabilité des dirigeants syndicaux nationaux. Par crainte de la centralisation du mouvement, ils laissent leurs cadres locaux gérer les conflits boîte par boîte. Ceux-ci sont bien forcés de trouver des compromis bancals, ce qui nécessairement augmente encore le feu sous la cocotte-minute sociale… Voilà ce que veut dire être « responsable » pour le pouvoir actuel. Cela revient à attiser les braises en isolant les salariés entreprise par entreprise. La violence pour la violence est souvent le dernier recours pour les salariés floués, et ce n’est pas nous qui la condamnerons, car elle exprime en dernier analyse la volonté du pouvoir sarkoziste. Ce dernier préfère mille fois le recours à des actes de violence isolés et désespérés, faciles à réprimer, à un mouvement social d’ensemble et responsable qui pourrait le mettre dehors et avancer vers le socialisme. Face aux craintes des appareils syndicaux, face à la frousse du pouvoir, la lutte des classes doit reprendre ses droits. L’agression patronale est telle qu’il faut se défendre, tous ensemble, en même temps. Le 1er mai sera un des moments forts de cette mobilisation unitaire. Et après, on va enfin à l’Elysée ?

Suit une interview de Jean-Marie Nomertin, responsable de la seconde centrale syndicale guadeloupéenne, le CGTG. Le camarade d’Elie Domota revient pour Chien Créole, sur la mort de Jacques Bino, sur les prétendus « états généraux » de la Guadeloupe et sur la possibilité d’un grand mouvement social en France métropolitaine. Pour une lecture plus facile, nous avons souligné les passages qui nous paraissent les plus pertinents.

Chien Créole : Jean-Marie, tu as lu le dernier article de Chien Créole sur le lien qui pourrait exister entre le meurtre de Jacques Bino et l’affaire Lautric(1). Qu’est-ce que ça t’inspire ?

Jean-Marie Nomertin : Dès le départ, j’ai dit qu’il y avait des zones d’ombre autour du meurtre de Jacques Bino. Les éléments que tu révèles dans ton article sur l’affaire Lautric nous poussent à nous poser des questions sur la véracité des faits tels qu’on nous les a présentés et sur leur déroulement. Depuis le début, on demande une commission indépendante pour diligenter l’enquête.

CC : Quels éléments selon toi pourraient garantir l’indépendance de cette commission ?

JMN : Il faudrait que ce soit des personnes assermentées bien sûr, venant d’ailleurs que de la Guadeloupe, des enquêteurs reconnus pour leur honnêteté.

CC : Tu as des doutes concernant l’honnêteté avec laquelle l’enquête est actuellement menée ?

JMN : L’enquête est en cours, je ne peux donc pas clairement me prononcer, mais oui beaucoup de choses me paraissent troubles, notamment l’arrestation de Ruddy Alexis à qui on reproche d’avoir tué Jacques. Sur la forme aussi, il y a des choses qui me paraissent étranges.

CC : Comme ?

JMN : Par exemple, le jour où Ruddy Alexis a été présenté devant le procureur au Tribunal de Grande Instance de Pointe-à-Pitre. On lui a fait parcourir à découvert plusieurs dizaines de mètres à pieds, après avoir annoncé dans les médias qu’on avait arrêté le présumé coupable de la mort de Jacques Bino. Il me semble que normalement tout individu accusé de faits aussi graves bénéficie d’un minimum de protection : son visage est dissimulé, il porte un gilet pare-balles, etc.

CC : Tu penses qu’on a pu délibérément chercher à provoquer un geste de vengeance chez les sympathisants du LKP ?

JMN : Je dis juste que je me pose des questions sur la façon dont les choses ont été faites.

CC : Jacques Bino était à la CGTG. Sur le plan syndical, qu’est-ce que tu peux nous dire de lui ?

JMN : C’était quelqu’un de réservé, simple, modeste. Il était très affable. Sur le plan syndical, il était très sérieux, toujours présent et ponctuel aux rendez-vous. Il ne manquait pas une réunion, en particulier celles ayant à voir avec le LKP.

CC : Est-ce que tu dirais qu’il était très engagé ?

JMN : Il était révolté par les injustices qu’il constatait aux impôts où il travaillait. Il me parlait souvent des facilités pour payer toujours moins accordées à ceux qui ont les moyens, alors que les autres sont chaque fois plus pressurés jusqu’à, dans certains cas, se retrouver menacés d’expulsion.

CC : Je change de sujet, en tant que CGTG, quelle a été votre spécificité dans le combat mené au sein du LKP ?

JMN : Nous sommes la deuxième organisation syndicale de Guadeloupe, derrière l’UGTG (2). Même si toutes les associations, les partis, présents au sein du LKP ont joué un rôle important et ont contribué au succès que nous avons connu, le mouvement reposait tout de même essentiellement sur les centrales syndicales. Nous avons eu le souci premier de faire triompher les revendications sociales et politiques présentes dans la plateforme de revendication et de nous y tenir.

CC : Comment réagis-tu quand tu entends Bernard Thibault, le dirigeant national de la CGT, répéter que la Guadeloupe et l’hexagone, ça n’a rien à voir et qu’on ne peut pas transposer en métropole ce qui s’est passé en Guadeloupe ?

JMN : C’est vrai qu’ici, il y a deux aspects : l’exploitation capitaliste d’abord, le colonialisme ensuite. Mais rien que sur le premier point, avec tous les licenciements, le mépris affichés à l’égard des travailleurs, je pense qu’il y a largement matière, en France, à un mouvement social du même type que celui qu’on a mené ici, mais il faut pour ça, que les chevilles ouvrières que sont les centrales syndicales harmonisent le mouvement. En Guadeloupe, par exemple, nous avons pris l’habitude depuis des années, de faire des défilés unitaires pour le 1er mai. Est-ce que les centrales syndicales en métropoles en sont là, en ont-elles envie ? Je souhaite que la classe ouvrière internationale suive nos pas, qu’on arrête de faire des journées de vingt-quatre heures de grève qui démoralisent plus qu’autre chose

CC : Comment expliques-tu justement qu’ici les centrales syndicales aient réussi à faire le pas, à s’entendre entre elles et à lancer un mouvement aussi ambitieux et que ça paraisse si difficile là-bas ?

JMN : Nous sommes des appareils, c’est vrai, mais ici nous sommes surtout sur le terrain. Ça peut aider !

CC : Dans une précédente interview à Chien Créole, Elie Domota expliquait que, dans le cadre d’une réunion de suivi, le 15 avril serait l’occasion de faire le point avec le préfet sur un certain nombre de demandes formulées par le LKP auprès de l’Etat, en particulier les avancées sur la revalorisation des minima sociaux. Vous avez finalement décidé de ne pas y aller. Pourquoi ?

JMN : Nous n’y sommes pas allés parce qu’il y avait une confusion délibérément entretenue entre cette réunion et les états généraux auxquels nous ne souhaitons pas être associés. Ces états généraux sont l’illustration de l’art du gouvernement et de la classe dominante pour donner au peuple l’illusion qu’il sert à quelque chose. Les 44 jours de grève ont révélé un pouvoir chancelant avec des épisodes comme la fuite du secrétaire d’Etat, par exemple. Nous ne comptons pas participer à des états généraux qui n’ont d’autre objectif que de redorer le blason de ceux qui se sont décrédibilisés. Qu’on ne compte pas sur nous pour légitimer un tel dispositif.

CC : Pour le LKP, ces états généraux sont donc purement et simplement illégitimes ?

JMN : Les Guadeloupéens ne les ont jamais demandés, c’est Nicolas Sarkozy qui les a voulus. Ce que nous voulons c’est que l’Etat et ses partenaires résolvent déjà les questions qui intéressent les Guadeloupéens, concernant la résolution des conflits en cours ; qu’il revienne sur l’extension amputée de l’accord Bino, qu’on trouve des solutions pour les contrats aidés, les marins-pêcheurs, les retraités, les handicapés. Qu’on avance réellement sur la question de l’emploi, des terres agricoles, de la promotion des Guadeloupéens aux postes de responsabilité, etc. Et puis à quoi bon des états généraux si, contrairement à ses prédécesseurs, Sarkozy a déclaré ici pendant sa campagne électorale avoir « un programme sur mesure pour l’Outre-mer »(3) ?!

CC : Les attaques sur votre décision de ne pas participer aux états généraux se multiplient. Comment analyses-tu cette virulence?

JMN : Madame Alliot-Marie a déclaré que le peuple allait nous juger. Elle oublie visiblement que le peuple est derrière le LKP. Nous faisons ce que nous avons à faire. Il n’y a pas si longtemps on nous traitait de tontons macoutes, de terroristes, de demeurés, Lurel (4) disait de nous avant la grève générale, que nous n’étions pas capable d’aligner dix personnes dans la rue, que c’est pour ça qu’on avait recours aux groupes carnavalesques ! On nous a répété que nous n’avions pas la légitimité des urnes. Et après nous avoir vilipendé publiquement comme ça, nous avoir montré du doigt, les mêmes nous jugent incontournables ?! Encore une fois, nous n’avons aucun intérêt à légitimer ce qui n’est rien d’autre qu’un coup politique de Sarkozy et de son gouvernement.

CC : Une dernière question, à tes yeux, quel est le plus grand acquis de la grève générale ?

JMN : Il y en a beaucoup, mais ce qu’il y a peut-être de plus précieux, c’est l’espoir et la confiance retrouvés au sein de la classe ouvrière ; le sentiment qu’on peut faire avancer les choses.

Interview réalisée par Frédéric Gircour (trikess2002@yahoo.fr)

(1) Lire L’affaire Lautric, une affaire gênante pour le pouvoir, billet antérieur à celui-ci sur Chien Créole

(2) L’UGTG (Union Générale des Travailleurs de Guadeloupe) est le syndicat indépendantiste de Guadeloupe, dirigé par Elie Domota, qui a très largement remporté les dernières élections prud’homales en Guadeloupe.

(3) Discours prononcé en 2007 au Morne Vergain aux Abymes.

(4) Victorin Lurel, président de région

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