De l’usage politique de l’hypocrisie par les hypocrites

 Par Jean François Claudon

               La stratégie politique de Sarkozy est plutôt rudimentaire, mais elle est efficace. C’est un inconvénient pour les militants de gauche, mais le discours présidentiel recèle paradoxalement un avantage inestimable. Il contraint les socialistes authentiques à repenser leur rapport à la politique et à la transformation sociale. Je m’explique.

 

               La communication sarkozienne se présente comme une lutte contre les tabous sociaux, distillés par la gauche et ses « intellectuels », par définition archaïques et formalistes. Depuis 2002 au moins, Sarko le freudien s’érige en franc-tireur éclairé de la lutte contre le fameux surmoi socialiste. Lorsqu’il a été nommé premier flic de France par Chirac, en pleine psychose sécuritaire, le preux Nicolas a vaillamment lutté contre le laxisme de la Gauche plurielle, qui avait mis en place la police de proximité, ce qui était bien sûr le comble de l’angélisme… Pour Sarko en effet, la gauche prend toujours le parti du délinquant, incarnation de la classe ouvrière opprimée, contre les « bonnes gens » défendus par la droite. Il faut donc dire halte à l’hypocrisie de la gauche en matière d’« insécurité » et passer du mythe socialiste de la prévention à la réalité du tout-répressif. De même, le candidat Sarkozy a mis en avant, lors de la campagne présidentielle, le thème du travail. Pour la victime du socialisme qu’est le pauvre Nicolas, la gauche a imposé patiemment à la société française le tabou du travail en affirmant que l’homme pouvait s’en libérer. Encore une fois, halte à l’hypocrisie ! Pour bien vivre, il faut le mériter et trimer des années à la tâche. Voilà le « parler vrai » sauce Sarko ! Le salarié qui n’est pas intoxiqué par les chimères socialistes veut travailler plus longtemps, veut travailler le dimanche. Arrêtons de fantasmer sur un monde libéré de la servitude du travail salarié, puisque ce monde n’existe pas !

               On retrouve cette logique à l’œuvre dans toutes les facettes de la politique de la droite -on ne saurait dire du gouvernement, puisque c’est toujours Sarko qui tranche in fine. En politique extérieure, l’humanisme béat de la gauche imposait de faire dépendre les relations économiques et le rapport de force diplomatique de considérations politiques et morales. La rupture sarkoziste s’assoit dessus et vante les mérites de la realpolitik, puisque, de toute façon, aucune alternative n’est possible. Fi de la dictature grandguignolesque de Kadhafi, l’important est d’assurer des commandes à l’industrie française ! Peu importe les droits bafoués des Tibétains et du peuple chinois, il faut bien conserver des relations cordiales avec l’Etat totalitaire de la bureaucratie chinoise… Le dernier acte de cette escalade cynique, c’est l’hypothétique renvoi de Rama Yade du gouvernement. Si l’on ne pleurera pas sur le sort de cette carriériste de droite, on est bien contraint de remarquer qu’en terme de communication, Sarko nous refait le coup de l’hypocrisie. En substance, son discours est le suivant : tout le monde sait qu’on est bien forcé d’avoir les mains sales quand ont fait de la politique étrangère, alors soyons clair et supprimons le poste de secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme. Il en va de même pour la réforme de l’audiovisuel public. Tout le monde sait que le CSA a toujours nommé à la tête de France Télévision un proche du président ; Carolis en est la preuve -encore- vivante ! Autant, dans ce cas, rendre au président le droit de désignation, comme au bon vieux temps de l’ORTF. Ce sera plus clair ! Heureusement que Sarko s’est arrêté là, car le souci de « transparence » aurait pu aller beaucoup plus loin. Comme tout le monde sait que les amis médiatiques de Sarko ont imposé de nombreux amendements en leur faveur, pourquoi ne pas institutionnaliser le rôle des lobbies dans le travail législatif ? En outre, il est de notoriété publique que c’est le président qui a imposé le fameux article 8 portant sur la désignation du PDG de la télé publique. Il faudrait être cohérent et abolir le parlement, puisque, de fait, c’est le président qui décide de tout…

 

            Le sarkozisme, c’est le libéralisme triomphant associé à un cynisme clairement affiché. Notre président n’est pas seulement « sincère », il est aussi bougrement malin, car l’institutionnalisation du cynisme permet de faire passer toute résistance pour de l’angélisme. Dans ce cas, faut-il arrêter de lutter ? La droite l’a-t-elle emporté ? Bien sûr que non, mais il nous incombe de travailler à faire de notre vision du monde de véritables revendications concrètes. S’indigner ne suffit pas et déblatérer sur la « bataille culturelle » non plus. Il faut proposer un programme cohérent qui rompe avec la « bonne âme » de gauche, qui fait tant de mal à la vraie gauche. Être socialiste, ce n’est pas pleurer sur nos retraites volatilisées, mais affirmer que nous rétablirons la retraite à 60 ans et les 37, 5 annuités pour tous, car nous taxerons le capital, qui a totalement siphonné les gains de productivité accomplis par le salariat. Ce n’est pas non plus se scandaliser de l’égoïsme des méchants banquiers, mais affirmer le caractère parasitaire de la finance de marché et la traiter comme telle : en la limitant par un encadrement drastique. C’est défendre dans les faits l’audiovisuel public en s’attaquant à la Bastille que constituent TF1 et M6. La transformation sociale n’est ni une lutte du bien contre le mal, ni un affrontement caricatural entre le cynisme et l’angélisme : c’est simplement le combat entre un système inefficace, injuste, voire superflu et un mode de production supérieur qu’on appelle socialisme. A nous de la gagner ! 

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