De l’antilibéralisme au socialisme

mardi 22 juillet 2008 par Jean-François Claudon

 

Descartes disait que le bon sens était la chose la mieux partagée au monde. Il ne pouvait pas savoir qu’aujourd’hui, une autre caractéristique allait se généraliser de façon inouïe : l’antilibéralisme. De Besancenot à Chirac [1], de Chavez à Ségolène Royal [2], tout le monde se dit en opposition au libéralisme. Même Sarko !

Il n’y a que les valets bas de gamme de l’ordre établi qui s’accrochent à cette notion. Les BHL, Canto- Sperber et autres Finkelkraut, toujours à débusquer le totalitarisme, qui n’est rien d’autre que leur fond de commerce, voient dans cette notion l’origine de tout mal. L’antilibéral est contre nos amis Américains, il voue forcément aux gémonies l’Etat d’Israël, il est contre les libertés individuelles, fraye avec le terrorisme, entrave la compétitivité nationale…. L’antilibéralisme est synonyme, dans la bouche de nos élites, de populisme et de démagogie. Pour Nicolas Baverez, qu’il soit de droite ou de gauche, il est toujours « un fléau qui se trouve au principe du déclin et de la régression de la France » [3]… Stop, n’en jetez plus !

Cette dénonciation s’applique à quiconque remettrait en cause les règles du commerce international ue l’on appelle improprement « loi du marché » (car derrière l’abstraction impersonnelle du « marché », il y des hommes réels qui s’engraissent au détriment des autres ! ). En fait, cette violence verbale, dans son outrance, n’est que le reflet inversé, dans la sphère idéologique, d’une réalité fondamentale : plus personne sur cette terre ne pense que la libre concurrence, la dérégulation, l’avilissement des systèmes de protection sociale ne permettront l’avènement de l’abondance et de la félicité universelle. C’est parce qu’ils sont extrêmement minoritaires que les thuriféraires du marché sont si frénétiques. Ils se rendent compte que leur Jéhovah va bientôt devoir fermer boutique !

Comment expliquer ce relatif consensus antilibéral actuel ? On est en fait aujourd’hui à la rencontre de deux tendances historiques complémentaires. D’un côté, la dérégulation libérale, entamée insidieusement à la fin des années 1 960, n’a plus grand chose à mettre en concurrence. Sa mission est en voie d’accomplissement. De l’autre côté, alors qu’en pratique, le libéralisme économique est tout puissant, l’adhésion à ses principes n’a jamais été aussi faible dans la population française, européenne et mondiale.

Nous sommes définitevement sortis des années 1980, années maudites où l’opposition gauche/droite prétendument obsolète avait laissé la place au clivage illusoire entre modernisateurs et archaïques. A cette époque, Mitterrand lui-même ne considérait-il pas que l’on vivait « la fin de l’opposition gauche/droite, avec, devant nous, quinze ans de centrisme » et que le thème de la modernisation allait devenir le thème rassembleur dépassant les clivages politiques [4] ?

Tout aujourd’hui converge vers une dénonciation de cette idéologie en passe de devenir totalitarisme. Le Mur est tombé et le stalinisme, à part en Corée du Nord, ne peut plus servir de repoussoir. La Chine a enfin sa place dans le paradis de la concurrence « libre et non faussée » et concourt de ce fait à la régression sociale généralisée. Le chantage aux délocalisation et la règle du moins disant social règnent en maître. L’interpénétration entre le capitalisme transnational et les milieux mafieux est de plus en plus organique, comme le montre l’évolution du capitalisme russe restauré. Le fossé Nord-Sud s’élargit inlassablement et la pauvreté est rendue d’autant plus inadmissible pour les masses du Tiers-monde qu’elle côtoie des îlots de richesses débordantes et scandaleuses. L’urgence écologique n’est qu’un gadget vidé de tout contenu du fait des exigences aveugles de l’accumulation capitaliste…

Nous vivons donc un moment rare de l’histoire dans lequel une idée économique reflue à vitesse grand V alors que sa réalisation concrète est sur le point de s’immiscer dans tous les rapports sociaux. C’est paradoxalement une chance pour le socialisme du XXIème siècle. Les libéraux n’ont plus le vent en poupe, eux qui ont fait leur coming-out triomphant à la fin des années 1 970. Avant cette date, il était impossible de se prononcer contre l’augmentation des dépenses sociales, la progressivité de l’impôt, la généralisation des aides, bref, contre l’Etat-providence. Les néo-libéraux ont eu droit à 20 années bénites, où leurs idées étaient prônées de façon complètement décomplexée, mais l’heure tourne et elle est maintenant au refus de l’individualisme primaire, de la loi de la jungle et du mythe du « self-made-man », qui a au passage obtenu des diplômes garantis par l’Etat, des crédits dont l’encadrement est assuré par la puissance publique, un arsenal législatif avantageux…

Mais il convient de ne pas crier victoire trop tôt. Nous sommes à l’heure du reflux des idées libérales car l’infrastructure économique qui les détermine crée des besoins sociaux auxquels elle ne peut subvenir. La mondialisation libérale ne peut pas, par définition, être « heureuse » pour les peuples et pour les salariés. Mais l’alternative politique n’est pas encore fonctionnelle dans la tête de nombreux travailleurs qui ne sont qu’au stade de la désillusion. L’antilibéralisme est une avancée de la conscience des masses, mais il peut vite devenir un frein, car il est avant tout un anti-concept. Ainsi, certains altermondialistes déduisent de leur opposition radicale au capitalisme la nécessité de détruire le monde moderne et de vivre dans les bois. Les adeptes de la « décroissance » et du mythe du bon sauvage n’ont pas compris que le progrès, c’est de conserver les acquis du capitalisme (marché mondial, ouverture des frontières, entreprises transnationales…), tout en les faisant fonctionner de façon démocratique et, de ce fait, dans l’intérêt de tous.

Face à ces antilibéraux qui deviennent de fait antimodernistes, il faut rappeler qu’« on ne sort pas du capitalisme en marche arrière » [5]. Le seul concept positif et moderne à même de satisfaire les travailleurs de tous les pays, c’est le socialisme. Et même le socialisme mondialisé ! Il va vite devenir vital de mettre en avant la perspective du socialisme, sinon, nous nous ferons dépasser par les antimondialistes réactionnaires et les obscurantistes de tout poil.

Ce n’est pas tomber dans l’idéalisme que de dire que le combat des salariés n’est effectif que s’il est dotté d’une perspective claire dans l’avenir. Le matérialisme dialectique n’est pas un mécanisme. C’est ce qu’avait compris au premier chef Jaurès. Selon lui, « il ne peut y avoir de révolution que là où il y a conscience ». L’effectivité de l’exploitation, la lutte des classes concrète et l’existence d’organisations de lutte sont trois conditions nécessaires, mais non suffisantes pour entamer la transformation sociale. Il faut également une vision claire et distincte de l’avenir. C’est cette conscience qui manquait aux premières lutes ouvrières, selon Jaurès, puisque, « dans le premier tiers du dix-neuvième siècle, la force ouvrière s’exerçait, se déployait, luttait contre la puissance écrasante du capital : mais elle n’avait pas conscience du terme où elle tendait ; elle ne savait pas que, dans la forme communiste de la propriété, était l’achèvement de son effort, l’accomplissement de sa tendance » [6].

Un siècle après Jaurès alors que le stalinisme est bel et bien mort et enterré, alors que les solutions social-démocrates sont visiblement à bout de souffle, il nous faut assumer cette nécessité didactique. S’il est vrai que les idées naissent du ventre, elles doivent se dépasser elles-mêmes pour devenir des idéaux qui permettent aux revendications les plus « bassement » économiques de se déployer. Les moindres revendications alimentaires des salariés dépassent aujourd’hui les limites fixées par l’Etat bourgeois. Il faut donc relier ces exigences démocratiques à un idéal socialiste et internationaliste, car on ne pourra jamais gagner durablement dans des combats partiels déconnectés du but final. C’est la tâche des jeunes socialistes pour notre génération que de promouvoir notre idéal commun et ses corollaires pratiques : gestion démocratique de l’Etat, contrôle des salariés sur leurs entreprises, indépendance des organisations syndicales, stricte séparation entre sphère publique et sphère privée, libre épanouissement des individus.

« Fiers d’être socialistes » affirme un des slogans phares du MJS. Il est grand temps que ce mot d’ordre devienne réalité. Sortons du piège des « valeurs » et de « l’identité » socialiste. C’est un traquenard de la droite et des classes dominantes qui espèrent nous engluer dans un vain débat sur les valeurs et nous faire passer du même coup pour des conservateurs et des archaïques ! Le socialisme, c’est comme l’amour. Il n’y a pas de socialisme, il n’y a que des preuves de socialisme. Alors posons-nous les vraies questions fondamentalement concrètes : comment prendre le pouvoir, comment l’exercer, comment approfondir la démocratie, comment libérer l’homme des contraintes qui l’asservissent ? Bref, pour revenir à Marx, comment faire advenir « une société où le libre développement de chacun sera la condition du plein épanouissement de tous » [7] ?

Jean François Claudon, 75

Notes

[1] L’éditorialiste Yves de Kerdrel faisait même il y a peu de Jacques Chirac le « portedrapeau le plus résolu de l’antilibéralisme français ». Cf. « Controverse : Sarkozy peut-il être libéral ? »,Le figaroe Figaro, 8 juin 2007

[2] Sur Canal Plus, le 25 mai 2008, elle a déclaré : « Je ne pourrais jamais dire : je suis libérale. Je ne crois pas qu’il faille réhabiliter ce mot et ce concept. C’est le mot de nos adversaires politiques, synonyme de capitalisme débridé, d’écrasement des bas salaires, de violence ».

[3] Nicolas BAVEREZ, Que faire ? Agenda 2007, Perrin, 2006.

[4] Jacques ATTALI, Verbatim, t. 1 , Fayard, 1 993, p. 495, cité dans Guillaume BACHELAY, Désert d’avenir ? Le Parti socialiste, 1 983-2007, Encyclopédie du socialisme, 2007, p. 41.

[5] Rossana ROSSANDA, directrice de la revue Il Manifesto, in Le Nouvel Observateur, numéro spécial Marx, octobre-novembre 2003.

[6] Jean JAURES, « Question de méthode », in Etudes socialistes, Ed. Histoire et Politique, 1995.

[7] Karl MARX & Friedrich ENGELS, Le manifeste du Parti communiste, 1 0-1 8, 1 962, p. 46.

 

Publicités

Commentaires fermés

%d blogueurs aiment cette page :