LE JOLI MOI DE MAI

mai68Paru dans Unité 11 (mai 2008)

Par Ernest Simon

Nicolas Sarkozy parlait de liquider Mai 68. Le raz-de-marée littéraire et médiatique de ces dernières semaines est une première réponse cinglante : Mai 68 fait parti du patrimoine social et politique de notre pays. Alors certes, il y a ce Mai 68 mondain que l’on nous retrace avec les « people » d’alors. Mais imputer cette révolution inachevée à quelques personnalités, c’est imputer la marée aux flots.

·         Une révolte internationale de la jeunesse

Derrière les pavés, il y a d’abord pour une classe d’âge un contexte international mêlant guerre froide et guerres de décolonisation. Guerre d’Algérie, guerre du Viêtnam, assassinat de Martin Luther King, dictature politique en Europe de l’Est, ces pratiques, avec leurs cortèges de tortures et de violences, entrent en contradiction avec les « acquis » de la seconde guerre mondiale : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et la folle absurdité du racisme. La jeunesse ne veut pas aller se faire tuer pour rien : elle entre en conflit avec cette génération qui pour une part revendique un monde « libre » (Etats-Unis, France, Royaume-Uni d’un côté, Europe soviétisée de l’autre.) et qui pour une autre part s’est compromise dans le nazisme et ses avatars (Allemagne, Italie, Japon).

La révolte étudiante est aussi une formidable contestation de l’ordre moral. Il s’agit d’étendre les droits et les libertés des individus, dans un cadre collectif renouvelé. Loin d’un individualisme replié sur soi et du relativisme moral, Mai 68 secoue le joug moralisateur de l’Eglise et de l’Etat, et invite au développement de nouvelles organisations collectives permettant le plein épanouissement des individus.

Mais si Mai 68 a marqué durablement les rapports sociaux en France, c’est que le mouvement étudiant, s’est doublé d’un des plus grands mouvements de grève de l’histoire de France, riche en enseignements, tant d’un point de vue syndical que politique.

·         Un des plus grands mouvements de grève de l’histoire de France

Mai 68 est le produit d’un long processus de luttes sociales qui commencent en 1963 avec la grève des mineurs, qui se poursuivent en mai 1966 et 1967, avec deux journées nationales d’actions unitaires (1 à 2 millions de manifestants à chaque fois) contre les ordonnances de Pompidou sur la sécurité sociale.

Si la révolte étudiante a pu servir de détonateur, c’est le mouvement de grève générale qui va faire trembler le régime. Au cours du moi de mai, la France est progressivement paralysée par des salariés qui se battent pour les salaires, la durée du travail et les conditions de travail.

« La liberté cogne aux murs de la prison sociale », comme l’écrira le socialiste Jean Poperen. Le passé résiste mais l’avenir attaque si fort que de Gaulle quitte un temps la France. Comme dans toute révolution, c’est le moment charnière où se pose la question du double pouvoir, c’est-à-dire de la constitution d’un pouvoir né de la rue face au pouvoir officiel à démettre.

Le drame de Mai, c’est l’incapacité de la gauche d’« en haut » d’offrir un débouché à la crise venue du « bas ». Avec Mai, l’histoire rappelle que la grève générale ne se décrète pas mais qu’elle peut surgir au moment même où certains écrivaient que « la France s’ennuie ». Une fois le mouvement lancé, c’est alors que l’on voit qui travaille, qui fait tourner la machine. Sans salariés, le patron, le rentier, l’actionnaire ne sont rien. Sans racines, la branche devient sèche et morte.

Mais la puissance d’un mouvement peut vite s’évaporer si elle n’est ne peut pas s’appuyer sur des organisations unies pour construire un débouché. En mai et juin 68, les syndicats n’arrivent pas à construire un front commun. La CGT, aux ordres d’un PC suivant la ligne de Moscou, est dépassée par un mouvement qu’elle ne contrôle pas. Elle ne veut surtout pas poser la question du pouvoir alors que le PC juge que la politique extérieure de De Gaulle est « positive ». Sur le plan politique, la situation n’est guère plus satisfaisante. On est bien loin d’un front unique. Le PC freine, l’extrême gauche est groupusculaire, la SFIO n’a pas terminé sa décomposition. Et pourtant, l’élection présidentielle de 1965 (avec la présence de Mitterrand au second tour) avait marqué un sacré coup de tonnerre : la conquête du pouvoir national était possible ! La gauche n’est pas unie et se dispute des postes de ministres alors qu’elle n’a pas encore le pouvoir. « Au dernier quart d’heure, la gauche n’a pas de solution, de Gaulle ne bat pas l’adversaire, il exploite sa carence. Il réoccupe la place que la gauche n’a pas conquise » (Jean Poperen, L’unité de la gauche,1975).

·         Les enseignements de Mai : l’unité de la gauche est indispensable

Les socialistes, particulièrement, n’ont pas trouvé leur place dans ce mouvement et ne peuvent donc être les porteurs de l’alternative. Mitterrand, surnommé alors « Kerenski » par les étudiants (du nom du chef du gouvernement provisoire russe après la révolution de Février de 1917, renversé en octobre 1917 par les bolcheviks), sort mal en point du mois de mai. Il avait apporté un soutien mesuré au mouvement étudiant. Début mai, il déclarait ainsi, non sans subtilité, « la jeunesses a certes ses torts. Ce n’est pas un âge heureux. Mais une société qui la matraque a toujours tort quand elle n’a pas su leur ouvrir les portes de l’histoire ».

Le désastre électoral de juin 68 conduit Mitterrand, comme bien d’autres, à tirer comme enseignement de ces « évènements » que l’unité de la gauche est le préalable indispensable à toute stratégie de conquête du pouvoir. Et c’est cette ligne politique qui l’emportera à Epinay en 1971, lors du congrès fondateur du Parti Socialiste. De même, la victoire de la gauche en 1981 est un effet différé de Mai 68 : la force propulsive de mai ne s’était pas dissipée et a pu se concrétiser dans une offre politique unitaire.

On a pu dire que la révolution se définissait comme « l’irruption des masses dans le domaine où se règle leurs destinées ». En ce sens, Mai 68 a bien été « un moment révolutionnaire » : les salariés, les jeunes, la population dans une grande majorité ont bousculé les cadres établis et ont cherché, pendant quelques semaines, à prendre en main la gestion collective de leurs vies. Printemps des possibles, le mouvement n’a pas connu, à court terme, le succès qu’il était en droit d’attendre. Mais en même temps qu’il dégageait de la révolution, ce mouvement produisait de la civilisation. Et une civilisation, ça ne se liquide pas !

 

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