Marcel et Georgette Sembat, un couple atypique de la troisième république

 

 

 

Julien Guérin

 Depuis le 2 avril et encore quelques jours, jusqu’au 13 juillet, se tient aux Archives nationales à Paris (IIIe arrondissement) une belle exposition intitulée « de Jaurès à Matisse ». Celle-ci est tout entière consacrée au couple Sembat. 

marcel Sembat

marcel Sembat

Marcel Sembat (1862-1922), dirigeant national de la SFIO (le Parti socialiste de l’époque fondé en 1905 qui rassemblait dans une même organisation toutes les forces de gauche…), député du quartier populaire et artistique de Montmartre dans le XVIIIe arrondissement de Paris, reste aujourd’hui une figure trop méconnue. Son épouse Georgette était, elle, à la pointe des avant-gardes artistiques de l’époque, amie personnelle de Matisse et des fauves, peintre elle-même, elle a ouvert son mari à toutes les innovations du début du XXe siècle. Les deux ont formé, au cours de ces années-là, l’un des couples les plus originaux et atypiques de cette époque. L’exposition permet de retracer ces deux parcours tombés largement dans l’oubli.On y croise la plume acérée du journaliste Sembat, collaborateur à L’Humanité, fondée et dirigée par Jean Jaurès, ses lectures et recherches sur la psychanalyse de Freud à laquelle il porte un grand intérêt, ses lectures de Rimbaud, de Blaise Cendrars, de Marcel Proust, ses discours enflammés à la tribune de l’Assemblée nationale ou des meetings et congrès socialistes. Franc-maçon, marqué par la grande Révolution française, par la Commune de Paris de 1871 et par toutes les luttes du mouvement ouvrier et démocratique du XIXe siècle, Sembat est à l’image de tous les socialistes d’alors. Il défend un socialisme révolutionnaire et anticapitaliste qui, peu à peu, prend une tournure moins radicale au contact du monde parlementaire et, au fur et à mesure de l’ascension électorale de la SFIO (devenu le premier parti politique de France aux élections législatives d’avril 1914), si l’objectif reste le même, la formulation évolue. Il a aussi lutté passionnément pour l’unité de toutes les forces socialistes dans une même organisation unitaire : la SFIO avec Jaurès, Guesde et Vaillant (dont Sembat était très proche) les trois principales figures du nouveau parti.

Défenseur, comme Jaurès et les autres socialistes français, de l’internationalisme prolétarien et de la grève générale pour faire face à la montée des menaces de guerre en Europe, il est pourtant ministre dans le gouvernement d’Union Sacrée en août 1914 au moment où s’engage la Première guerre mondiale, cette boucherie impérialiste qui a causé la mort de plus de 10 millions de personnes pendant 4 ans. Après l’assassinat de Jaurès par le nationaliste fanatique Raoul Vilain, le 31 juillet 1914 au Café du croissant à Paris, le mouvement ouvrier français (SFIO et CGT) se rallie à l’effort de guerre, les députés de gauche votent les crédits militaires, des ministres socialistes rentrent, pour la première fois de l’histoire, au gouvernement français… On eût pu souhaiter que ce fût dans des circonstances différentes. Fidèle à l’héritage républicain de l’an II, beaucoup de socialistes teintent leur internationalisme d’une dose non négligeable de patriotisme. Marcel Sembat devient ainsi secrétaire d’Etat chargé des travaux publics et le reste jusqu’en 1917, date à laquelle les socialistes se retirent enfin du gouvernement. Comme ministre, Sembat est bien entendu solidaire des prises de position gouvernementales et doit assumer des décisions allant certainement totalement à l’encontre de ses positions internationalistes, pacifistes et révolutionnaires défendues avec ardeur avant 1914. On peut dire que, sur cette question centrale pour le sort des peuples, le militant Sembat a certainement franchit la limite entre compromis et compromissions. Après la guerre, dans les débats qui, suite à la Révolution bolchevique d’octobre 1917, agitent la gauche dans tous les pays d’Europe, Sembat refuse l’adhésion à la IIIe Internationale. Lors du congrès de Tours (décembre 1920), aux côtés de Blum, il est dans la minorité qui reste à la SFIO tandis que la majorité fonde le Parti communiste. Alors que beaucoup des artistes avant-gardistes (amis de Sembat) choisissent l’adhésion à l’Internationale communiste et tout ce que cela représente de nouveautés, d’innovations et de radicalité, Marcel Sembat, fidèle à un certain héritage républicain du socialisme français, reste à la « vieille maison » pour reprendre les termes de Léon Blum à Tours. Il décède accidentellement en 1922. Le lendemain, Georgette se suicide pour rejoindre celui qui fut le plus grand amour de sa vie.

En plus de cette exposition, le personnage de Sembat a aussi été récemment à l’honneur, réparant (un peu) l’injuste oubli dans lequel il était tombé depuis plusieurs années. En effet, la parution des Cahiers noirs (1905-1922), en novembre dernier, nous permet de mieux cerner le personnage. On peut ainsi suivre au jour le jour, ou presque, l’évolution de sa pensée politique, ses lectures, ses rencontres et goûts dans le domaine artistique ou littéraire. On peut alors saisir la profondeur de ses analyses, sa grande culture et apprécier son style d’écriture direct et relevé.

Sembat fut donc un socialiste atypique et intéressant à plus d’un titre : révolutionnaire et partisan de la propriété collective des moyens de production, comme la plupart des membres de la SFIO, il est aussi un fin connaisseur de l’art le plus novateur de son époque et un collectionneur avisé ce qui est alors beaucoup plus rare. Pour Sembat, l’art et les musées ne doivent cependant pas être réservés à une minorité de privilégiés et à une élite bourgeoise. Pour lui, l’art doit également servir à l’émancipation du peuple et des travailleurs sans pour autant devenir un art socialiste officiel. Toujours d’actualité…

Julien Guérin *

A lire : Marcel Sembat, les Cahiers Noirs (journal 1905-1922), Editions Viviane Hamy, 2007.

* Julien Guérin est l’auteur, avec Jean-François Claudon d’une « Histoire du MJS d’Epinay au CPE ». Le livre est présenté à La Rochelle fin août 2008. Julien Guérin est l’un des animateurs de « Offensive socialiste », regroupement de jeunes socialistes en solidarité avec D&S.

 

 

 



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